Fille-mère

Comment être étudiante et mère ?


Plus jeune, je m’imaginais à 35 ans mariée, avec 2 enfants et épanouie dans mon travail. Sauf qu’à 19 ans, j’aspirais surtout à être avec mes amies et faire de belles rencontres ; sans ressentir le besoin de stabilité dont je rêvais tant petite fille. J’étais spontanée, j’aimais faire des trucs improbables, sur un coup de tête. Je venais de m’inscrire à la fac et j’avais un petit boulot de serveuse à mi-temps. J’y ai rencontré un garçon avec qui je me suis vite installée, tout est allé à toute allure et je suis tombée enceinte. Malheureusement, E. et moi ne sommes pas restés ensemble et je me suis retrouvée avec un bébé qui grandissait dans mon ventre. Dans le genre spontanéité, on ne pouvait pas rêver mieux. Mes parents (surtout ma mère) ont beaucoup insisté pour que je garde l’enfant, et m’ont beaucoup aidée. Les 9 mois de grossesse se sont passés tant bien que mal : je le vivais bien mais physiquement j’avais du mal à le sentir bouger en moi. Je me voyais un peu comme Alien VS Prédator à l’intérieur. Mais le bon côté des choses, c’est que je ne me suis pas transformée en bonbonnière. Je suis allée à l’université, je travaillais toujours, et même le jour où j’ai perdu les eaux, j’étais à un concert.

Début décembre ma fille J. est venue au monde. Il lui aura fallu 4 jours après la perte des eaux pour avoir le cran de se montrer. Ma famille et mes amis d’enfance étaient présents et cela a été magique pour tout le monde.
Les 8 mois qui ont suivi ont été de la pure folie : je courais dans tous les sens. J’ai arrêté la fac, le temps de prendre mes marques et de trouver un emploi – mes parents ne pouvant malheureusement pas m’aider financièrement. Tout y est passé : serveuse, vendeuse, baby-sitter, etc. Je ne sais par quel miracle nous avons réussi à garder la tête hors de l’eau mais ça devenait compliqué car même si je travaillais depuis mes 18 ans, je ne pouvais pas être considérée comme chômeuse et étudiante, donc les aides financières étaient limitées. J’ai emprunté de l’argent aux parents de ma meilleure amie, et il m’a fallu plus d’un an pour les rembourser alors que la somme n’était pas importante, c’est dire...

A la rentrée suivante, j’ai voulu reprendre mes études, alors je me suis mise en quête d’une garderie. Et là, c’est un peu comme quand on arrive trop tard en période de soldes, les autres mamans se transforment en requins et en chercheurs d’or. J’ai finalement trouvé une crèche privée, qui bien sûr me coûtait les yeux de la tête (mais aussi les deux bras et les jambes). J’ai donc repris les cours dans une nouvelle licence Culture et Patrimoine et je devais travailler en parallèle pour payer la crèche et pour pouvoir étudier, c’est fou quand même non ? Le souci c’est que le seul emploi de jour que l’on donne aux étudiants c’est de récupérer des enfants à l’école et les gardes à domicile. Et là, comme si ce n’était pas déjà assez compliqué, j’ai dû embaucher une baby-sitter... En l’espace de 3 mois, j’ai dû en changer au moins 5 fois car je n’avais besoin d’elle que 3 heures par semaine et cela n’était pas assez pour elles. Ne trouvant pas de remplaçante, j’ai démissionné et cherché autre chose – et ainsi de suite. Tout devait être calculé à la minute. Bus, voiture, garderie, école...

A l’université, ça allait. Pendant plusieurs mois j’ai caché la vérité aux autres étudiants et aux professeurs. Je ne voulais pas qu’on me regarde différemment. Vous imaginez ? Une jeune fille qui élève sa fille seule ? Bref. La même année, j’ai emménagé avec ma fille. J’ai réussi ma Licence 1 sans trop de problèmes, ma Licence 2 également, et cette fois, ma situation familiale et personnelle n’était un mystère pour personne car il m’est arrivé de devoir passer certains partiels avec ma fille dans la salle. Mon université a été compréhensive et je n’ai jamais eu par ailleurs de traitement de faveur. Je n’aurais pas aimé, j’avais besoin d’être comme tout le monde même si au fond je me sentais quand même très seule. Mes amies d’enfance ont été très présentes, mais il ne faut pas se mentir, elles ne pouvaient pas vraiment comprendre. Et même si je les voyais tous les week-ends, ma jeunesse n’a pas été la même que la leur. Quand elles sortaient en boîte, je changeais des couches…

J’ai connu la consécration en 2013, quand ma fille est rentrée à l’école maternelle. J’ai pu aller en cours plus régulièrement, j’ai même été élue déléguée de classe ! Dans la foulée, j’ai trouvé un CDD de 3 ans dans une école primaire en tant qu’enseignante stagiaire. LE BOULOT parfait : des horaires adaptables, une bourse d’état, un salaire fixe, le rêve. Je suis rentrée en Licence 3, j’ai obtenu ma licence. Mes journées sont réglées comme du papier à musique, mais j’y trouve mon compte.

Il y a eu des jours où j’avais littéralement envie de me pendre, des jours très difficiles où je pensais à l’adoption. Avec le recul, je pense qu’avoir un enfant plus tôt que la moyenne m’a permis de me surpasser. A cause de ma peur de l’échec, je me suis donné les moyens de réussir et surtout de faire tout ce que je pouvais avoir envie de faire : réussir mes études, avoir un emploi, continuer à être une jeune femme presque comme les autres. Ma fille m’a donné la force de me battre au quotidien. Et puis, dans 20 ans j’en aurai 40 et j’aurai encore assez d’énergie pour vivre de nouvelles aventures. J’aime ma vie comme elle est devenue, avec X., la personne qui partage ma vie, X. Je sais que ce n’est pas facile pour lui non plus, il est aussi étudiant, en école vétérinaire, dans une ville différente de la nôtre mais je sais qu’il y met tout son cœur lorsqu’il rentre le week-end. L’avoir près de moi me facilite la vie, et je ne le remercierai jamais assez.

Je file, mon rôti crame.