Les deux hommes

Le récit d’un abus.


1. La clairière

Elle s’avance vers la place du marché, ça fourmille en ce jour d’été, les couleurs explosent. Ses prunelles impriment les étals de fruits et légumes, les stands de vêtements, les adultes qui remplissent leurs paniers, sortent les billets, comptent la monnaie, contemplent les miettes de baguette éparpillées.

Le chien loup la dévisage. Il la fixe comme s’il savait. Elle sourit. Le berger allemand de sa mère est son meilleur ami, elle se couche parfois contre lui. Elle n’a même pas 17 ans. Les 2 hommes vendent des robes indiennes, des tee-shirts en coton, des vêtements « rassurants ». Auprès d’eux, l’animal est calme ; elle aussi. Elle palpe les étoffes, jupes ou shorts, peut-être des nappes aussi. Comment elle a pu monter dans leur voiture décapotable et s’en aller en forêt avec eux, croire que ce serait juste une promenade – les 2 hommes, le chien et elle ? Ils n’étaient pas vraiment vieux, se souviendra-t-elle plus tard. La trentaine.

Celui qui conduit est mince, cheveux mi-longs et épais, ondulés. Débardeur, ceinturon, jean, tongs. L’autre, elle ne s’en rappellera pas. Celui qui conduit gare la voiture dans une clairière. L’autre joue avec le chien. Celui qui ne conduit plus se met à rire et porte une main sur sa braguette. L’autre joue toujours avec le chien, un peu plus loin. Celui qui a sa main sur sa braguette fait coulisser sa fermeture éclair.
Elle fragmente son regard – le soleil, les arbres, la clairière. Sa peur noircit la lumière. Celui qui maintenant ne cache plus rien avance encore. Elle recule. En silence, elle appelle le chien au secours mais il ne la regarde plus.

*

Cette chair rose et luisante que l’homme empoigne. Cette chair étrangère en elle. Malgré elle. L’homme lui maintient la nuque, elle ploie, les larmes enflent en lac, son sac est encore dans la voiture. Celui qui jouait avec le chien revient, l’animal s’allonge par terre, heureux, l’homme sourit. Dedans. Dehors. Le corps qui n’est pas le sien la déchire, elle ferme les yeux très fort. Se réveiller. Revoir ses livres et ses cahiers. Entendre sa mère : « Ma chérie, tu viens déjeuner ? » Ces mots qu’elle ne lui adresse jamais. Et son père qui l’a traitée de traînée. Elle s’était donnée à un garçon qui ne l’aimait pas, c’était comme ça ; elle ne l’aimait pas non plus, ne regrettera rien, elle apprenait la vie. Et là, la mort. S’ils la voyaient.

*

Les larmes éclatent, elle s’arrache, ses dents râpent la chair à vif, enfin il la lâche. Elle roule sur l’herbe, sur sa nuque bruissent des vagues. Et son cri suraigu. Les deux hommes figent leurs mains. Une voix brutale, des cimes dorées, un chien aux aguets. Inerte quelques secondes, comme envolée. Elle se souvient de ses deux seules fois. Petite garce. L’insulte noie son silence. Il effleure son ceinturon. Maintenant, la peur tranche le dégoût qui suinte en elle. Et s’il recommençait, pour se venger ? « On ferait mieux de se tirer. Casse-toi. »

Elle slalome entre les arbres, le sentier lui paraît familier, elle court, éclabousse les feuilles rousses, le soleil perce les cimes alors que du brouillard lui colle à la langue et qu’elle s’engage dans la rue de la Madeleine où se trouve la maison de ses parents. Personne n’a jamais rien su. Pas même sa meilleure amie. En quittant définitivement la maison de ses parents 3 mois plus tard, elle pense devenir femme.
Son sommeil est sans rêve : elle préfère l’anesthésier. Elle refuse à jamais les décolletés, les robes courtes, le maquillage. Mais elle n’en a pas besoin. Ils la regardent quand même. Elle a peur. Elle fuit. Puis elle porte un couteau dans sa poche et sourit.

2. L’orée

Le sang entre ses cuisses. « Si ce n’est pas malheureux, à cet âge. Non, non, ma pauvre petite, ça ne partira pas tout seul, qu’est-ce que tu crois ? » a dit l’infirmière. Ça. 11 semaines de vie. La limite. Ce sera l’anesthésie générale. Elle n’a pas hésité. Sa mère l’a implorée : « Je l’élèverai ! » Plutôt crever. La douleur dans son ventre lui a paru douce. Plus tard, elle découvrira que l’intervention a laissé des cicatrices indélébiles. On lui dit qu’elle ne pourra jamais être de nouveau enceinte. Tant mieux.

Elle passera son bac, poursuivra ses études, commencera à travailler, à voyager, à vivre en couple une fois, deux fois, trois fois : elle se lassera vite de la mécanique de l’homme, elle provoquera les séparations.
À l’aube, puis dans le métro ou dans le bus, elle écrira. Elle écrira, donc elle sera vivante. Derrière les barreaux, le secret prospère dans son terreau. Drogues dures jusqu’à l’intoxication, le rejet profond et la première pulsion pour un autre ailleurs. Elle paye des séances de parole. Une heure chaque semaine, pendant… tiens, 17 ans. 3500 heures pour une heure dans la clairière. Évidemment, cette heure-là est le dernier wagon d’un premier train. Elle doit démanteler chaque wagon. C’est long.

Elle croit un peu plus en ses amants, qu’elle choisit doux et efféminés. Elle croit même à la possibilité d’un foyer. Elle détestera toujours les marchés.
Son petit garçon dort. Les médecins s’étaient trompés, elle a pu avoir un bébé… Un seul. Son mari dort aussi. Devant la télévision. Entre eux, le silence. 10 ans se sont écoulés depuis leur coup de foudre, il a 14 ans de plus qu’elle. Passion ciselée, tailladée. Elle n’a peut-être pas réussi à l’aimer. Elle a trop besoin de liberté.
Elle coupe un kiwi pour son fils, verse des tranches de rire dans le bol de lait, l’emmène à l’école, va travailler. Son mari ? Chemise blanche fraîchement repassée, il fait comme si. Il a commis une grave erreur : se livrer à la possessivité et à la jalousie. Il aurait pu l’aider si lui-même n’avait pas été prisonnier de son passé. Elle lui a tout dit. Elle n’aurait peut-être pas dû. Il n’a pas compris qu’elle est éprise d’eau et d’air, qu’elle continue à apprivoiser la Terre. À moins que… Peut-être ne peut-il pas l’accepter. Elle ne veut pas enrober ses mots de paillettes.

3. Rigoles

Son fils grandit dans un autre monde et elle aime qu’il en soit ainsi. Elle l’aide à déployer ses ailes. Elle ne dit jamais du mal de son père. Du moins elle l’espère. Elle travaille beaucoup pour gagner sa vie. Elle a un chat et un chien et des amants de passage. L’avant-dernier était très beau, un ventre d’acier mais si peu de sensualité. Le dernier a un visage fané et un corps puissant. Il pourrait bien l’emmener très loin. Elle ne le reverra pas. Elle ne se perd pas dans leurs bras. Ces moments-là sont des onguents faciles. Elle n’éprouve aucune culpabilité. Parfois, quand même, elle se surprend à imaginer le grand Amour. Maintenant, elle serait presque prête. Elle n’est pas totalement dupe de sa naïveté.

*

Elle écrit aussi des listes. Comme tout le monde :
Chips
Babybel x 2
Soja sucré
Kleenex
Huile amande douce
Sopalin
Savon liquide
Sauce aigre douce
Poisson
Hamburger
Galettes de maïs
Gants en caoutchouc
Eponge
Biscuits au chocolat

Maintenant, son fils inscrit ce qu’il veut. Ses lettres sont bien formées, déterminées. Tant mieux.

*

Demain s’écoule de la salière renversée sur la table. Souvent, elle aimerait être propulsée en arrière et tout recommencer. Ne pas aller au marché. Ne pas tout confondre. Ne pas croire. Ne pas. L’épisode de la clairière lui donne encore des pulsions de guerrière. Souvent. Les visages des 2 hommes sont sans contour mais la sensation reste dans sa chair. Récemment, son mari l’a accusée d’être castratrice et de chercher à tout prix à se venger. Elle n’en est pas sûre. Elle ne sait pas.
La vengeance est un plat qui se mange froid. Or, elle ne calcule pas. Elle essaie juste de continuer à apprivoiser la Terre. Ou alors, ce serait très involontaire. Aujourd’hui, elle parlerait.