50 ans 50 boulots

Les différents « boulots » d’une secrétaire-barmaid-serveuse-femme de ménage-épicière.


J’ai eu 20 ans au beau milieu des années 80, François Mitterrand était président des Français, le Sida venait de frapper la planète, j’écoutais Level 42 et Tears for Fears, le CD (en AAD !) remplaçait les galettes vinyles, et je cumulais 2 emplois pour survivre. Le premier, diurne et parfaitement légal : j’enchaînais les missions intérimaires en qualité de secrétaire bureautique ou d’opératrice de saisie (emplois en plein boom à l’époque, c’était le début de l’informatisation des données), ce qui me permettait d’avoir un revenu suffisant pour me loger et pour m’habiller décemment. Le second, beaucoup moins conventionnel, consistait les vendredis et samedis soirs à jouer les magiciennes spécialistes de l’escamotage derrière un comptoir de nuit du 8ème à Paris, afin de permettre aux vestales de l’endroit de pouvoir monnayer plus aisément leurs charmes en qualité de barmaids stagiaires.
Ces jeunes femmes gagnaient, en un peu plus de trois « prestations », l’équivalent du salaire moyen de l’époque (autour de 9 à 10 000 francs). Quant à moi, en qualité de stagiaire, je percevais un défraiement fixe de 200 francs et me constituais un « salaire » au gré des pourboires plus ou moins généreux laissés par les pigeons – pardon, les clients.

Peu après, je trouvai un emploi stable dans un cabinet comptable de Nanterre, où je venais de m’installer avec mon ami. Dans ce cabinet où j’entrais comme secrétaire, je pris des cours du soir de comptabilité et passai avec succès le 1er degré. Je me vis alors proposer un poste d’aide-comptable, et, boostée par ce premier succès, continuai les cours du soir pour passer le deuxième degré où j’échouai… d’un demi-point ! Mon employeur commença à me trouver tous les défauts du monde, quitte à me donner des instructions contradictoires afin de me « piéger » avec une erreur d’écriture comptable (alors encore reportées manuellement), et notre collaboration se solda par un licenciement pour « incompatibilité d’humeur » (motif alors accepté par les institutions). Je repris mes collaborations intérimaires, toujours dans le secrétariat, mais avec une corde supplémentaire à mon arc.
Je continuai pendant environ un an pendant lequel je travaillai pour 2 « directeurs de la coopération et de la compensation » (euphémisme pour indiquer que l’on traite des marchés au niveau étatique, par exemple, une voie ferrée contre des productions de cacao ou de bananes). Ces messieurs travaillant pour un poids lourd du génie civil et passant le plus clair de leur temps en réunion et en divers déplacements, j’avais essentiellement pour mission de prendre leurs messages et taper leurs comptes rendus, ce qui me laissait le loisir de me familiariser avec un tout nouveau mode de rédaction : le traitement de texte et, oh merveille, le tableur.

Ces nouvelles capacités me permirent de collaborer lors d’une longue mission avec un constructeur de produits multimédia, mais également, et de façon bien moins évidente, pour l’armée, par le biais de systèmes de guidage de missiles.
Je me rendis donc à 2 entretiens avec les décideurs de ce projet, ainsi qu’à une entrevue avec un personnage qui ne s’est pas présenté, ayant pour but mon accréditation « secret défense », à un moindre niveau cela va de soi. Ce monsieur me fit alors passer « sur le grill » : il me posait des questions à n’en plus finir, passant du coq à l’âne ou revenant de but en blanc sur un sujet déjà abordé. On aurait dit un film d’espionnage des années 50. Je fis donc cette mission avec force badges, contrôles de documents et mesures diverses de sécurité.
Je me vis offrir un poste en CDI à mi-temps, dans une entreprise d’électricité à Paris, spécialisée dans l’installation de salles informatiques. J’y restai presque 2 ans. J’étais en charge du secrétariat classique, mais aussi des déclarations fiscales et sociales, des écritures simples de compta ainsi que des fiches de paies que j’adressais ensuite à l’expert-comptable.
Cet emploi ne suffisait pas à mes besoins, car pendant ce temps ma vie personnelle avait quelque peu changé, j’étais revenue habiter à Paris après avoir quitté mon ami. Je continuais à faire des « extras » dans les bars et brasseries, notamment chez mon ami et voisin de l’époque, mais aussi dans une brasserie de la Porte Champerret, dans laquelle je faisais l’ouverture à 5h30 en commençant par le nettoyage, pour passer derrière le bar jusqu’à 11h30, et poursuivre avec le service en salle pendant l’heure du déjeuner. Je terminais mon service à 13h30 en rendant mon « portefeuille » – et gare aux erreurs d’additions qui pouvaient amputer mon salaire, basé sur les seuls 15 % légaux pour le service, plus les pourboires. Après avoir traversé la moitié de Paris en métro, je rejoignais ensuite mon patron électricien pour ma deuxième journée de travail où je commençais à 14h30.

Je décrochai enfin un nouveau contrat, à plein temps cette fois, chez un marchand de biens spécialisé dans l’hôtellerie. J’acquis de nouvelles compétences, notamment en ce qui concerne la législation immobilière, avec ses formules consacrées du type « attendu que ». Je quittai mon employeur après des vacances au Portugal où j’allai rejoindre ma mère dans une location de villégiature dans un ancien village de pêcheurs non loin de Faro. Ce voyage, l’un des 4 de ma vie hors des frontières, m’enchanta tellement que j’en oubliai de rentrer après la fin des congés payés, et je trouvai sur place (en répondant à une petite annonce) l’essentiel pour prolonger mon séjour – à savoir un emploi et le gîte.
Voici comment se déroula mon entretien d’embauche dans une pension de famille où je me présentai en réponse à une annonce en portugais réclamant les services d’une femme de ménage : je me présentai donc à l’accueil, indiquant à la femme derrière le comptoir que je venais pour la place. Son fils – qui possédait un hôtel –
me parla en français pour me proposer l’un des meilleurs jobs de ma vie : logée et blanchie, je devais m’occuper de la clientèle du « bar de la piscine » qui proposait également quelques collations. Je vins m’installer dans ce complexe hôtelier doté d’une magnifique piscine que je ne pouvais pas utiliser – c’était là la seule restriction. Je restai un peu plus d’un mois supplémentaire avant de me faire rappeler à la réalité par ma colocataire parisienne, qui s’en allait de notre colocation et m’empressai de venir chercher mes affaires avant le déménagement.

Je rentrai donc en France en car et regagnai Paris. Je retournai voir mon ex-employeur (le marchand de biens hôteliers) afin de régulariser la paperasse, et il me dit : « Je vous aurais bien reprise, mais vis-à-vis des autres cela la foutrais mal ! » L’égo regonflé à bloc, j’en profitai pour retourner saluer un ami dans son petit bistro du 7ème, et j’y retrouvai, par hasard, l’amoureux de mes 13 ans !
Nouveau départ ensemble : nous vivions dans les Hauts de Seine, et je trouvai un nouvel emploi à Paris chez un distributeur de produits de luxe (petite maroquinerie, foulards, et sacs vendus notamment aux magasins duty free) du quartier du Luxembourg où j’occupais le poste de secrétaire de direction bilingue.
Après quelques péripéties administratives, mon patron qui avait créé une nouvelle entreprise n’apprécia pas du tout la nouvelle couleur de cheveux que j’avais adoptée et après plus de 2 ans de collaboration, il me licencia dans les 10 minutes qui suivirent mon arrivée au bureau un lundi matin. Il faut dire que côté chevelure, j’ai eu des périodes excentriques, et là, j’étais arrivée avec les cheveux bleus…

Je repris donc l’intérim et l’on me proposa une longue mission en pré-embauche pour un CDD de plus de 6 mois. C’est ainsi que j’entrai dans une entreprise anglaise spécialisée dans les matériels d’impression de grande taille (traceurs) qui proposait des installations « clefs en mains » à ces clients. Je travaillais au service commercial en qualité de secrétaire et j’appris à cette occasion à me servir d’un logiciel de dessin qui permettait de faire des plans et schémas pour les dossiers de présentation et d’y intégrer du texte ou des tableaux – encore une corde à mon arc.
C’est à cette époque que j’eus mon premier enfant. Je continuai de travailler en intérim pendant ma grossesse, et je fis notamment mon entrée, encore en pré-embauche, dans un laboratoire pharmaceutique orienté vers les produits de soin du corps. Je découvrais ce monde paramédical, et comme le laboratoire était une entreprise américaine, mon employeur fit passer le TOEIC à tout le personnel n’ayant pas déjà un diplôme en anglais, afin de s’assurer que toutes les informations sensibles, ainsi que les réunions en anglais seraient parfaitement comprises. Je travaillai presque 4 ans pour ce laboratoire, j’eus un second enfant et fis construire ma maison pendant cette période.

Elue comme déléguée du personnel au comité d’entreprise, je découvris tout le poids des délégués pour la défense de leurs collègues, lors des négociations qui s’organisèrent quand nous réalisâmes un beau matin que la mondialisation commençait sa marche en avant, et qu’une autre entreprise américaine, plus connue pour ses produits de nettoyage, s’était offert 6 entreprises importantes dans le secteur pharmaceutique, dont la nôtre. Notre patron vint nous l’annoncer lui-même en provenance directe de l’aéroport, un lundi matin, à l’heure du petit déjeuner, qu’il avait d’ailleurs généreusement offert. Nous fûmes conviés dans la grande salle de réunion, où nous pensions nous voir féliciter pour notre travail exemplaire de l’année ayant permis de beaux bénéfices (et qui sait, une prime ?), avant de voir les sourires des uns et des autres s’effacer au fur et à mesure du discours du boss. Nous nous rapprochâmes donc des autres entreprises rachetées pour dresser un plan commun de licenciement, mais à cette occasion, j’ai pu vérifier la farce cynique qui s’organisait et comprendre que le rôle des délégués du personnel n’était que consultatif – il n’y avait bien sûr aucun syndicat représenté au sein de l’entreprise, qui y avait veillé en amont en décourageant ou en gratifiant quiconque affichait des velléités de combat syndical. Par conséquent, le nouveau maître des lieux fit ce qu’il voulait en termes de primes de licenciement, reclassement, etc. Il se montra correct, sans plus, ce qui mit fin à mon incursion dans le domaine des laboratoires.
Je dus vendre ma maison (dont j’avais moi-même réalisé les plans, que l’architecte du lotissement n’avait pas eu à retoucher, m’indiqua le chef de chantier, à ma plus grande fierté) et me retrouvai à nouveau dans la petite couronne parisienne, vivant dans un deux-pièces avec mes 2 enfants – je venais de me séparer de leur père.
Pendant les 2 ans qui suivirent, je repris mon travail en intérim, en qualité de secrétaire commerciale trilingue, et travaillai également pour une société de vente de matériel de reprographie et d’impression pour laquelle, outre mes fonctions habituelles, j’exerçais aussi mes talents de négociatrice car je m’occupais des achats de pièces et autres consommables ainsi que certains matériels spécifiques destinés aux clients qui avaient des besoins en traceurs, et particulièrement d’un logiciel de pilotage et d’étalonnage chromatique, dont nous avions l’exclusivité de distribution.

S’en suivit une nouvelle période de chômage, et je travaillai en brasserie-restauration en extra ou par l’un des « bureaux de placement » parisiens.
En cette fin de millénaire, je renouai avec le secrétariat, en acceptant un contrat de 6 mois pour une société émanant du syndicat des constructeurs de matériels électroniques, afin d’organiser la collecte des déchets comme les piles et accumulateurs usagés. Je suis heureuse de pouvoir dire que dans une moindre mesure, j’ai contribué à mettre en place ces premiers collecteurs dans les points de vente des matériels électroniques. Quand je terminai le contrat, on me fit profiter des avantages liés à mon emploi au sein de cette organisation, et j’obtins un appartement dans le 14ème arrondissement, où je suis née !
Puis je continuai dans le secrétariat commercial avec un contrat de 6 mois pour une entreprise d’édition et de diffusion d’un logiciel pour dentistes basée au nord de Paris. Il y avait sur place une hotline (service encore plus ou moins confidentiel à cette époque), un service informatique qui développait de nouvelles versions, et corrigeait les bugs des précédentes, et le service clients au sein duquel je travaillais.

Mon emploi consistait à jouer les boucs émissaires et de me faire engueuler copieusement par les clients, les cadres, et les dirigeants afin de permettre à ces derniers de proposer des solutions.
Puis je fus à nouveau embauchée dans la restauration sur une période d’environ 3 ans, avec différents bonheurs et des moments de chômage. Cela me permit de travailler dans des endroits très divers comme une salle de concerts, un bar de la rue Saint-Denis, ou bien un resto très branché.

A cette époque je découvrais également un monde nouveau pour moi : la brocante. Aujourd’hui, le virus est encore présent dans mon organisme et j’apprécie toujours autant l’ambiance qui règne sur les « déballages » au petit matin. Cette nouvelle activité, en plus d’être passionnante, m’assura des revenus complémentaires substantiels.

Je rencontrais mon mari en 2003, nous nous mariâmes quelques mois plus tard, et nous eûmes notre fille au printemps suivant. A la suite de la rencontre avec mon mari, je quittai la restauration (lieu et horaires de travail incompatibles avec ma nouvelle vie), et trouvai un emploi chez un artisan, fabricant de pâtes fraîches et vendant des produits alimentaires italiens sur les marchés parisiens. J’y découvris une ambiance proche de celle des brocantes, et j’appréciais le franc-parler et la simplicité des gens de ce milieu, qui se lèvent aux aurores, effectuent un travail très physique mais aussi épuisant nerveusement, contraignant administrativement, et conservent malgré tout un solide sens de l’humour qu’adore la clientèle. J’avoue que cela me manque un peu, même si à ce moment-là, j’avais de plus en plus de mal à effectuer mon travail : mon ventre poussait à vue d’œil et m’entrava rapidement, il faut dire que j’arrêtai de me peser, passé les 30 kilos pris pendant la grossesse, à quelques semaines de l’accouchement.

J’eus l’occasion après ma grossesse, par l’intermédiaire d’un voisin, de participer à des productions audiovisuelles, en qualité d’actrice de complément, entendez figurante (le passant qui passe tout au fond). Il me proposa d’être dans la « file » car j’avais une poussette toute neuve, et ils avaient besoin de cet accessoire pour une scène. J’appris beaucoup de nouvelles choses et notamment qu’il est très important de ne jamais regarder la caméra et de tout faire pour ne pas être identifiable. Ainsi, moins l’on vous reconnaît, plus vous avez de chances de « tourner ».

J’obtins un poste en longue mission pour un bureau de vérification, établissant de certificats quant aux normes incendies. Cette entreprise était par ailleurs la dépositaire des boules du Loto quand celles-ci n’étaient pas utilisées lors des émissions de tirages, mais aussi scrupuleusement vérifiées, pesées au micron près, et inspectées sous toutes les coutures. Je ne joue pratiquement jamais, mais je peux au moins confirmer que les boules sont toutes parfaitement identiques, mis à part leur numéro.

Mon mari, qui exerçait le métier de chef cuisinier, voulait s’installer à son compte. Nous cherchâmes donc un local, en région centre car je voulais me rapprocher de mes origines. Mon époux est Italien et professeur de pizza, il souhaitait faire une pizzeria-épicerie fine, proposant des plats préparés. Nous trouvâmes notre bonheur dans un village creusois d’environ 700 âmes où nous ouvrîmes un magasin de vente à emporter. Cela fonctionna bien jusqu’à l’hiver suivant pendant lequel nous eûmes environ 50 centimètres de neige, bien tassée. Les routes étant pour la plupart impraticables, notre affaire commençait à péricliter, et, nous décidâmes de « faire une saison » ailleurs pendant l’hiver suivant.
Nous prîmes la route, avec armes et bagages au début du mois de septembre de l’année suivante pour nous diriger vers l’Espagne où mon mari avait trouvé un emploi de chef dans un nouveau restaurant allant ouvrir sur la Costa del Sol. Quand, au terme de 2 jours de voyage en voiture avec notre fille en bas âge, nous arrivâmes sur place, quelle ne fût pas notre surprise de découvrir que le restaurant n’était pas en mesure d’ouvrir prochainement car les travaux étaient loin d’être terminés. Nous nous retrouvâmes donc dans une situation d’urgence, où il nous fallait trouver, un nouveau gîte (car nous devions être logés sur place) ainsi que de nouveaux revenus !
Nous trouvâmes au bout de quelques temps un restaurant italien à exploiter dans une forme de gérance libre appelée encargados qui vous oblige à verser une rente au propriétaire, à payer les taxes et impositions diverses sur le local, et à régler un impôt sur les revenus générés. Cela nous prit en tout 11 mois pour réunir suffisamment d’argent pour faire le voyage en sens inverse. Pendant cette période nous avons beaucoup travaillé au restaurant, notre fille parlait couramment espagnol en l’espace de 3 mois, et avait même des cours de valencien à l’école.

En rentrant en France, nous fûmes accueillis par un ami catalan à Canet en Roussillon. Nous devions tout reconstruire, car pendant que nous nous trouvions en Espagne, l’immeuble où se trouvait notre pizzeria à emporter dans la Creuse avait brûlé entièrement et notre gagne-pain avec lui.
Je cherchai du travail dans le tertiaire, pendant un an, sans succès, puis nous déménageâmes à Perpignan grâce aux bons offices d’un CHRS, afin de faciliter notre réintégration.
Je fis donc une reconversion dans les services à la personne et effectuai une formation d’auxiliaire de vie (de mon temps on disait : aide-ménagère) que je terminai avec un Certificat de Compétence Professionnelle.
Je trouvai à m’employer dans une association perpignanaise de services à la personne pendant près de 3 ans. J’étais ravie de cette nouvelle situation professionnelle et de cette reconversion réussie car j’appréciais beaucoup mon nouveau métier. Ce que j’aimais le plus, c’est la relation qui pouvait s’installer peu à peu avec les personnes dont je m’occupais, et dans nos échanges, ces personnes m’ont beaucoup apporté.
Ma vie active s’est terminée fin septembre 2013, où j’ai été licenciée pour inaptitude suite aux visites à la médecine du travail, puis pensionnée en invalidité, après le diagnostic d’une maladie orpheline.