Mon pas sur trois jambes

Ne plus pouvoir s’alimenter.


C’est un jeudi soir en famille dans le centre-ville de Perpignan. Nous allons passer le crépuscule à déambuler. On y va, on marche. La rue est étroite, je deviens le chef de file indienne, la proue qui fend la foule.

J’avance d’un pas, sur trois jambes et des pavés usés par des semelles pressées, urbaines, travailleuses, fourmilières… Je pose ma canne sur ces pavés, frais, asséchés par les aller-retours de la journée. Je jette mon regard le plus loin possible sur cette foule, cette marée humaine que je devais fendre, moi, mes jambes, ma canne, ma démarche hésitante, pour traverser cette rue.

Autour de moi, les bruits des assiettes et des verres qui s’entrechoquent, des bouches gourmandes mâchent le plaisir comme si les rires fusaient des ventres.

Ce bruit de fond, je l’occulte, comme un cheval à qui l’on met des œillères. Un ordre intime : ne pas regarder. Non, je ne suis pas phobique, c’est juste que je ne peux pas manger. Ces agapes me semblent dignes d’un délire pantagruélique, d’une description des banquets rabelaisiens que l’on me faisait au collège. Un défilé de couleurs gustatives dans des assiettes gigantesques où s’entassent nourritures diverses, que des bouches vermillonnes engouffrent entre des dents autant acérées que rieuses. Je passe, encore un pas. Ils s’enchaineront, les uns après les autres. Non, je ne regarderai pas l’ivresse digestive, conviviale, familiale, celle du bonheur partagé de la table que je méconnais depuis tant d’années. Je les ai oubliées, volontairement, par force, par nécessité, pour ne pas en souffrir, à cause de la maladie. Mais j’entends.

D’accord, j’entends mais je promets de ne pas regarder pas les écuelles. Parce que ça va me donner faim, forcément. L’envie (cette tentation qui vrille le corps) interdite de l’impossible – je ne connais que trop bien cette sensation de faim qui ronge quotidiennement mon corps. Si je mange, je vais encore faire une subocclusion. Alors, toujours ce même devoir à se marteler, inhumain et asocial, pour être juste moins malade : ne pas manger.

Brutales, ces odeurs. Elles s’engouffrent en moi comme si mon nez n’existait pas, ne filtrait rien et qu’à sa place une porte béante attisait le courant de reflux. Je tente de les transfigurer en odeurs désagréables. Cependant, je ne peux pas faire mentir mon corps tout entier.

J’ai la sensation d’être l’épicentre d’une zone chargée d’informations sensibles, et dont mon corps en est le violent séisme de rejet, ou d’absorption. Ça vibre, ça tourbillonne, et mon regard commence à manger. Il voit, il mange, trop tard, il a déjà senti, il a déjà entendu, il lui faut se nourrir maintenant.

Un homme, grand, traverse brutalement devant moi. Ma canne me stoppe, ne pas le faire tomber, à moins que ce soit l’inverse.

Les tapas tournent, les parfums boisés et vinicoles tourbillonnent, comme des feux follets poursuivant les convives de cette rue. Le tout pétille, éclate, explose ; je le vois, même les yeux fermés, je le verrai – cela fait écho à mon passé, celui où je n’étais pas malade, où vivre était si simple. De ces moments où l’on sait que l’on est bien, sans savoir pourquoi. Aujourd’hui, je sais la multitude des réponses à ce pourquoi, ce tout de l’imperceptible accumulé à force de renonciations auxquelles je suis contrainte. Pourquoi la maladie m’a privée de ça ? Les traitements m’empêchent de boire ; la maladie, de manger ce que je veux. Le sentiment d’injustice se dresse inexorablement en réponse. Je suis privée des bonheurs les plus simples, les plus sociaux, les plus essentiels.

Au final, cette soirée d’été me fait franchir un pas de plus vers une conscience extrême de mes interdits et de renoncements pour vivre moins mal. Pas le droit de se mettre au soleil, de boire, de manger tellement de choses qui m’enverraient à l’hôpital. Même l’amitié en a pâti, car je ne suis plus en mesure de partager de bons moments. On m’a écartée.