Un jour de grand vent

L’auteur est assommé par la chute d’une barrière. Un accident sans gravité mais qui fait vaciller quelques certitudes.


Vous avez sans doute entendu parler du Sirocco, ce vent violent, très sec et très chaud qui lèche la mer Méditerranée. Sa morsure est imprégnée de fins grains de sable jaune rosé. Son acolyte, la Tramontane, est un vent sec et violent, mais froid, qui souffle sur le Languedoc, et s’accélère en passant entre les Pyrénées et le sud du Massif Central. La Tramontane est une forme de Foehn…
Le Foehn n’a nul besoin de précipitations ou de nuages abondants, juste une montagne pour suivre son relief et s’élever, la pression atmosphérique et la température diminuent ainsi avec l’altitude. Lorsqu’il redescend, l’effet qui se produit est d’autant plus fort que la masse d’air perd de son humidité et se réchauffe. Le vent devient alors sec, chaud et violent, c’est le Foehn.
Un vent si violent qu’il peut avoir des effets perturbateurs sur l’équilibre psychique. Mardi, durant la fin de l’après-midi et au long de la nuit, le Foehn a soufflé à une vitesse atteignant 180 km/h…

Une journée ordinaire semblable aux autres, avec un léger détail en fin d’après-midi, le Foehn souffle sur le Chablais avec une vivacité hors du commun, ses rafales sont soudaines, chaudes, puissantes et brutales. Je reçois un baiser râpeux et brusque à chaque tourbillon.
Ce vent chaud a quelque chose d’ensorcelant dans sa sécheresse, dans sa barbarie, je dessine des scénarios fantastiques dans mes pensées : Si je saute au moment de la bourrasque ? Aurai-je l’impression de voler ? Le vent me fera-t-il planer avant de me déposer au sol ? Pas le temps de flâner, les achats sont faits, je dois rentrer, je n’ai pas vu ma fille depuis dimanche après-midi, j’ai envie de la serrer fort contre moi, j’ai besoin de sentir sa chaleur et je voudrais embrasser ma femme. Je marche vers mon véhicule.

Le Foehn décharge un nouveau souffle, une rafale, sa déflagration envahit l’atmosphère. Une langue enflammée m’enrobe, le choc est bestial, sans équivoque ni retenue. L’impact est univoque, sans pitié ; tout devient noir. Je suis allongé par terre, les gens autour de moi me regardent, ils me questionnent, je ne comprends pas. Depuis combien de temps suis-je à terre : quelques secondes ? Des minutes ?
Je tente de me lever, je n’y arrive pas, je ferme les yeux, cinq minutes ? Puis j’arrive enfin à me mettre debout, je marche, je ne sens pas mes jambes ni mes bras, je prends place dans mon véhicule, je téléphone, je ferme les yeux. Une sirène, des questions, des lumières rouges et bleues, je suis allongé.

Un type au visage blême, aux traits marqués, au regard hagard me regarde fixement depuis la vitre de l’armoire à suture de l’ambulance. Il est en hyperventilation, en tachycardie, en état de choc selon l’ambulancier. Soudain le type bouge sa tête, une décharge d’adrénaline paraît inonder son corps, il ouvre grand ses yeux et tente de contrôler sa respiration.
Je sens mes bras pulser, ma tête dodeline et mes poumons se dilatent. Ce type à moitié estropié dans le brancard, celui qui me regarde depuis la vitre : c’est moi !
Peu à peu, je reprends possession de mon corps, la douleur est aigüe et brûlante dans mon pelvis, elle se diffuse vers mes jambes et remonte nonchalamment jusqu’à mes lombaires, tandis que dans ma tête une marmite remplie de grillons semble mettre un terme au concert.
Une voix masculine me demande comment je me sens. Le son de ma voix est enrayé, je réponds que j’ai connu mieux, je compte lentement cinq secondes entre chaque inspiration et expiration, puis dix secondes. Paradoxalement la douleur me rassure, je sens mon corps, mes bras, mon dos, mes jambes…

L’ambulance part dans un tintamarre de sons et lumières. Les formalités de prise en charge aux urgences vont suivre, les questions aussi. Comment répondre aux questions qui se répètent ? Comment décrire un laps de vide ? Qu’est-ce qui s’est réellement passé ? Un policier me fera un bref récit : « Vous avez été fauché par une barrière de construction, il y avait un panneau publicitaire, c’est le vent qui l’a soulevée. Vous savez, le Foehn… Vous vous souvenez de quelque chose ? » Oui, vaguement, le puzzle est en désordre dans ma tête, je dois classer les pièces et voir comment construire l’image, j’y arrive peu à peu.
Les questions se raillent et les remarques avec, les minutes s’égrainent lentement, l’horloge murale paraît assoupie dans son cadre. La douleur se dilate laissant une sensation désagréable de brûlure. Je reçois enfin ces précieux analgésiques. Puis les examens commencent leur valse lente. Les radios signalent une absence de fracture, la prise de sang qu’il n’y a pas d’hémorragie ; des antalgiques, des anti-inflammatoires. Du repos, pas d’exercice.
Le médecin se veut rassurant, il faudra trois à cinq semaines pour que je récupère mon autonomie. Certes, j’ai réintégré le travail progressivement trois mois plus tard mais la réalité s’est révélée bien différente, car vingt mois plus tard, j’ai encore des névralgies et je suis devenu un adepte des rendez-vous chez l’ostéopathe.

L’assurance adverse affirme quant à elle : « Monsieur, il n’y a pas mort d’homme ! » Le dossier est classé sans suite après un dédommagement financier de 800 €, lesquels ne couvrent pas les frais collatéraux de garde d’enfant, transports, et séances d’ostéopathie. Merci, chère Mobilière.
Trop pour mon ego – lequel tapi dans son ventre un sentiment d’injustice face aux droits que je prétends avoir par rapport à ma santé.
Peut-être qu’il me faudra plus de temps pour intégrer que la chance m’a souri, que l’issue de cette mésaventure aurait pu avoir de relents dramatiques, que ma mortalité fait partie intégrante de mon être, que ma fierté a été massacrée, réduite en miettes et mise au fond d’une cave sans lumière.
Le temps décidera pour moi, pour mon rétablissement, je dois lui laisser sa place. Ma fierté devra se tapir au fond de sa cave et laisser place à l’humilité. Intégrer le concept : je dois accepter l’aide de mon entourage.

Le pire est derrière moi, je peux rentrer à la maison. La nuit est tombée, les étoiles parsèment la voûte céleste, le vent s’est calmé, il est tiède et se faufile entre mes habits. Un infirmier attend l’arrivée du taxi avec moi, pour m’aider à entrer dans l’habitacle.
Devant moi, une vue imprenable sur la ville, sur le côté gauche une minuscule guérite en ciment. Quelque chose bouge à l’intérieur. Je questionne l’infirmier : « N’ayez pas peur, c’est un couple de canards… » Un quoi ? Il m’explique d’un air goguenard qu’un couple de colverts, qui nidifie habituellement au bord du Rhône, a pour coutume de déménager dans cette guérite lorsque le Foehn souffle en ville pour se protéger des frasques du vent. Je ne peux que sourire devant une telle histoire, face à une telle sagesse. Puis j’ai besoin de comparer : dès lors, je salue aussi son élégance, parce que durant la convalescence mes déplacements étaient bien plus désarticulés et ridicules que le déhanchement harmonieux de ce cher colvert.