Ma vie est restée sage

Les rêves d’une femme de 82 ans.


Beaucoup diraient de moi que je suis une « personne âgée ». Mère, grand-mère, arrière grand-mère, je me sens pourtant une femme d’aujourd’hui.
Il est vrai que, née en 1932, j’ai passé la barre des 82 ans. Dans ma famille, toutes les femmes que j’ai connues, mère, grand-mère, grand-tante ont dépassé les 90 ans. Pourquoi pas moi ? J’ai toujours pensé que je vivrais longtemps. Je suis riche de rêves, d’envies et de projets.

Très tôt, j’ai eu deux rêves principaux : écrire et voyager. Bien sûr, cela supposait, en plus, un Amour, un vrai et des enfants, une famille, vaste de préférence. J’ai connu tout ça et j’ai même rencontré mes arrière-petits-enfants. La vie m’a apporté plein de bonnes choses.

Les voyages, je n’en ai pas fait pendant longtemps. Pour des raisons financières et pratiques, je n’ai vraiment voyagé qu’après la mort de mon mari, en 1995. J’avais épousé, à 20 ans, un homme handicapé de 11 ans mon aîné. Après 43 ans de mariage, il s’en est allé, le handicap et la maladie avaient eu raison de son courage.
Avant 1995, j’avais seulement fait des randonnées cyclistes. Je n’allais pas très loin, mais en 1981, j’étais tout de même partie faire toute seule le tour de l’Irlande : 2500 kilomètres avec ma tente et mon duvet. J’en avais été assez fière. J’ai même complété cette escapade, à mon retour, par un voyage en stop, de la région parisienne à la Drôme, pour rejoindre mon mari et mes enfants déjà partis sur le lieu de vacances. Ce n’était pas si classique pour une femme de mon âge.
Les vrais voyages ont commencé plus tard : Egypte, Russie, Canada, Maroc, désert de Mauritanie. En 2001, à presque 70 ans, je me suis jetée à l’eau, j’ai eu l’audace, grâce à l’Association de Sœur Emmanuelle, de m’engager dans un chantier humanitaire aux Philippines.
Depuis la mort de ma fille aînée, fin 2001, je n’ai plus vraiment bougé. L’achat d’une petite maison en Normandie et des travaux d’agrandissement ont absorbé toute mon énergie et m’ont immobilisée.

Ma vie est restée sage. Les circonstances de la vie de notre famille et la santé de mon homme ont imposé des choix responsables.
Il me reste des rêves : les Terres australes, irai-je ? Sans doute pas... Et l’écriture. J’ai toujours écrit : des articles de journaux dans le cadre de la vie associative et professionnelle, puis dans la vie municipale. J’ai aussi contribué à un ouvrage collectif technique très pointu. Dans les années 2000, j’ai renoncé à mes dernières activités associatives importantes pour retrouver du temps libre et alors que la petite maison de Coutainville m’offrait un lieu où écrire en paix, je me suis inscrite à un Atelier d’écriture à Paris et j’ai commencé à travailler. Aujourd’hui, je me demande si j’arriverai à faire tout ce que je voudrais.

Est-ce que je vieillis bien ? On dirait. Malgré les douleurs, les fatigues, les lenteurs, la vue qui se brouille, la mémoire qui flanche, etc.
J’ai connu la guerre, les bombardements, la bataille de Normandie, les privations, la vie rude à la pension… Nous avons eu 5 enfants que nous avons désirés et aimés. C’était l’époque de la méthode Ogino et des températures. La contraception, c’était attention, hésitation, application, acceptation.
Il y a eu des souffrances, bien sûr, quelques drames, des passages douloureux, de vraies épreuves. Mais l’Amour est toujours là, de cet homme que j’ai chéri et admiré, que j’aime toujours, que je rencontre, ici ou là, au-delà de sa mort et de toute cette famille que nous avons créée, qui vit, se développe, que j’aime et qui m’aime et dont la richesse fait mon émerveillement et mon bonheur.
Je ne sais ce que l’avenir me réserve mais je veux continuer à avancer, forte de cette parole de l’Apocalypse de Jean qui m’accompagne depuis longtemps : « J’ai mis, devant toi, une porte ouverte que nul ne pourra fermer ».