Rayé des cadres

Après sa retraite, un professeur de mathématiques part en Egypte pour continuer à enseigner en lycée français.


Août 2011

Le pot de retraite est passé, je n’y ai pas assisté, c’est passé inaperçu car il y avait tellement de départs cette année-là – baby-boom oblige. On avait prévu un cadeau, la quête a été faite, Isabelle s’est retrouvée avec de l’argent dont elle ne savait que faire. Le mail arrive aussi sec – la technologie ne vous laisse aucun répit :
– Tu veux quoi comme cadeau ?
– Tu as qu’à donner les sous à Christine, pour son association de Madagascar !

Je n’ai jamais aimé toutes ces réunions de travail famille patrie, alors le pot de retraite, je m’en bats l’œil. J’ai eu 6 années pour témoigner mon affection aux collègues que j’aimais bien, c’est amplement suffisant !

Que faire maintenant que je suis « rayé des cadres » (expression consacrée au ministère de l’éducation pour vous signifier de dégager vite fait) ? A 62 ans, je suis encore valide. J’ai envie de changer d’air mais sans priver mes enfants du soutien financier de ma retraite. Je vais partir travailler à l’étranger, je vivrai avec ce que je gagnerai là-bas et laisserai la retraite à ma famille. Où partir ? Il y a plein d’écoles catholiques préparant au bac français dans tous les pays du monde, qui forment souvent les élites intellectuelles locales. Les profs de maths c’est comme les yaourts on peut les consommer bien après la date de péremption.
J’ai le choix entre l’Egypte, Sénégal, Turquie, Mauritanie etc. Ma préférence va à l’Egypte, car j’y ai fait mon service militaire en coopération en tant qu’enseignant 37 ans auparavant. Je connais le pays, je parle l’arabe après 2 ans en Egypte, 2 en Algérie et 6 en Syrie.
Je prends contact, j’envoie mes CV, je passe des entretiens sur skype et discute les prix. Pour négocier un emploi d’enseignant français à l’étranger, il faut savoir deux choses (que l’on apprend sur le terrain) : l’homologation et la convertibilité des devises.
Pour être homologués par le ministère français des affaires étrangères, les établissements étrangers (écoles religieuses, écoles internationales et autres) doivent enseigner les programmes français en employant un fort quota d’enseignants français à diplômes certifiés (CAPES ou Agreg). Ces établissements sont privés, ils peuvent donc employer des retraités qui ne pourraient pas enseigner dans les établissements en France. Pour la convertibilité des devises : il y a des pays où le taux de change dépend de l’endroit où vous les changez (à la banque où le taux est officiel ou au marché noir).
C’est décidé : je pars ! Je préviens ma famille de mon départ imminent fin août, mais j’ai un peu la trouille : Toulouse/Roissy, Roissy/Le Caire, un sac à dos, une valise de 23 kilos, même avec des roulettes, c’est du sport.

Au Caire, il fait une chaleur étouffante. Je récupère mes valises, direction « La Sainte Famille. On parcourt une dizaine de kilomètres, c’est une succession ininterrompue de magasins de luxe, de restaurants tous illuminés. A l’arrivée, le Père Youssef, maltais, responsable de la communauté Jésuite et directeur général de ce « Collège jésuite », m’accueille. On m’a réservé un petit appartement au fond des bâtiments en face des salles de classes, et de de la majestueuse église située à l’intérieur de l’enceinte, presque fortifiée, de l’établissement d’enseignement. Impossible de dormir, on a envie de s’arracher la peau tellement il fait chaud ;
il y a bien un climatiseur mais il ne marche pas. Impossible de créer de courant d’air : il n’y a qu’une seule fenêtre. Je passe donc ma première nuit sous la douche sans pouvoir dormir. Et cela ne s’arrange pas, la chaleur du jour et de la nuit est insupportable ; les cernes sous mes yeux deviennent immenses. Grâce à la charité chrétienne, j’ai passé ma troisième nuit dans l’infirmerie. J’ai pu dormir, mais j’ai aussi réfléchi. Dormir dans l’infirmerie me rend malade. C’est décidé demain je me trouve un hôtel, je ne peux plus rester là !

J’enseignerai dans 2 établissements prestigieux, à la « Sainte Famille » pour les garçons et à la « Mère de dieu » pour les filles.

Où prendre un hôtel ? Ici, le problème, c’est les distances, la circulation et la pollution. Je n’ai jamais été malade là-bas pendant mon séjour car microbes, virus et bactéries ne résistent pas à la pollution. La Sainte famille est dans le quartier de Ghamra, la « Mère de Dieu » à Garden City. Environ une bonne dizaine de kilomètres entre les deux, je dois minimiser les transports. Je choisis Garden City, pour les arbres poussiéreux – il ne pleut qu’un jour par an au Caire, quand je dis un jour, c’est plutôt une heure…
Je repère la Mère de Dieu ! Splendide bâtiment divin en quelque sorte, l’architecture est sublime, les peintures sont nickel ; l’environnement floral splendide ! Rien à voir avec la Sainte Famille … Devant cette merveille, je me dis que j’ai fait le bon choix ! Je trouve un hôtel rapidement.

Aujourd’hui, c’est la grand-messe : la réunion de rentrée ! Petits gâteaux, sodas très sucrés-gazeux, ou thé ou café. Tout le monde se congratule. Je retrouve Alain G., j’avais bien remarqué son adresse mail dans la boucle de courriels des enseignants et pensais qu’il devait s’agir d’un homonyme car celui que je connaissais devrait avoir aujourd’hui 75 ans… C’était bien lui, que j’avais connu il y a 37 ans au Caire ! Il était coopérant civil, moi militaire et m’avait accueilli chez lui pendant 3 semaines, comme il était de coutume chez les expatriés – les anciens accueillent les nouveaux. Séquence émotion garantie. Mais mon esprit était envahi par ma recherche d’appartement : les jeunes cherchaient une colocation, c’était plus facile, moi pas question ! Seul, c’est mieux. Ici, deux solutions s’offrent à moi : les agences immobilières (qui prennent des commissions phénoménales) ou les gardiens d’immeuble. Ils savent, voient et font tout…

Les cours ont commencé

A « La Sainte Famille, » chez les garçons, j’ai 2 classes : la terminale S, 26 élèves dont 16 suivent la spécialité maths, et la terminale ES 15 élèves tous suivent la spécialité maths. J’y enseigne 14 heures par semaine.
A « La Mère de Dieu », chez les filles, je n’ai qu’une seule classe, la terminale S et y enseigne 6 heures. Je n’ai jamais fait autant d’heures par semaine ! Pour une première année de retraite, c’est une trouvaille !

Pendant mes 6 dernières années d’activité au lycée Berthelot à Toulouse, je ne faisais que 14h par semaine. Heureusement tous mes cours étaient prêts, tapés et toilettés, je les savais par cœur, comme un acteur connait son texte au rasoir. Je travaille sans livre, uniquement d’après le programme officiel. Lorsqu’il sort, je regarde dans plusieurs manuels ceux qui y correspondent, choisis les formulations des définitions des théorèmes, les exemples qui me conviennent le mieux. Je sélectionne toujours ceux qui sont susceptibles d’entraîner des prolongements dans la suite du cours, et je prévois une série d’une vingtaine d’exercices par chapitre. Puis, les années suivantes, je modifie les passages, les exemples, les exercices qui ne m’ont pas paru adaptés. J’ai appliqué ce système pendant 10 ans à l’école d’ingénieurs du val de Loire à Blois, ça marchait bien vu que je m’étais fait un petit site internet personnel sur lequel je mettais tous ces cours et ça fonctionnait en self-service gratuit.
J’ai donc refait un site internet pour le Caire. Avant même le début de l’année, j’y avais publié tous mes cours, que je complèterais au fur et à mesure par les corrigés d’exercices de devoirs à la maison et de devoirs surveillés que nous aurons traités.
Il s’avère que ce site a été très utile.

Chez les garçons « Smoking de rigueur » tous vêtus de la même manière, pantalon gris, chemise blanche, blazer bleu marine, écusson CSF sur le blazer. Chez les filles « tenue élégante mais soft » pantalon bleu marine, chemise jaune vif, petit foulard à l’envie. Les élèves des 2 collèges sont aussi bien musulmans que Chrétiens (coptes catholiques, orthodoxes etc.) La religion les différencie, l’appartenance sociale les identifie au groupe.

Ma première boulette a consisté, lors de mon premier cours, à faire 2 heures consécutives sans pause chez les garçons. J’ai bien compris la leçon, et c’était justifié ! Il faisait environ 40° dans la salle de cours, il n’y avait pas de climatiseur, j’avais demandé de fermer les fenêtres, car elles donnaient sur la rue extrêmement sonore. Je n’étais pas beau à voir avec ma chemise trempée, la sueur sur mon front, mes bras, mon cou me faisait ressembler à un boxeur proche du KO.

Une des difficultés dont je ne soupçonnais pas l’existence était que pour aller de la « Sainte Famille » à la « Mère de Dieu » il fallait entre une demi-heure et une heure, suivant la circulation !
Max est un agrégé de SVT à la retraite et faisait la spécialité SVT dans ma terminale S. C’était lui qui gérait les emplois du temps des profs dans 4 établissements. Tous les profs recrutés pouvaient être affectés dans un ou plusieurs établissements, ce qui engendrait des parcours terribles pour certains malheureux ayant tiré le mauvais numéro. Max avait donc estimé que le temps nécessaire pour aller d’un collège à l’autre était d’une heure. Avant d’être prof, Max avait été juge. C’est un scientifique trempé dans la loi, je ne lui ferai donc aucun procès. N’ayant moi-même aucune formation juridique, je ne garderai de la répartition de Max que la notion de punition ! Ayant fait 4h le matin sous une chaleur torride avec des garçons remuants et bavards, j’avais une heure pour rejoindre les filles en métro ( hyper bondé sans aération) ou en taxi (impensable !). En une heure je n’avais même pas le temps de manger. Max est juste mais sa justice est un peu sadique, et comme je ne suis pas masochiste, j’en ai beaucoup souffert !

Je finissais mes semaines épuisé, liquéfié, pas le temps de sortir ou de lire ou quoi que ce soit de culturel ! Dormir était mon principal but dans la vie. J’avais trouvé un appartement qui me convenait, à l’entresol d’un immeuble délabré, 100 m². En bas de chez moi, ça grouillait de vie : épiciers, maraichers, pharmaciens, bouchers, coiffeurs, vendeurs de téléphones portables, de fournitures scolaires, de chaussures ; petits vendeurs ambulants de nourriture, restaurants populaires mais étoffés, etc.

Pour aller à « La Sainte Famille » en partant de Garden City, on passe obligatoirement par « Midan al Tahrir » mondialement connue. De ci de là des petits groupes s’y formaient, il y avait comme un air de tempête qui s’annonce !
A 2h du matin, je reçois un sms de « La Mère de Dieu » : demain, pas de cours, le collège sera fermé, une manifestation est prévue. Les parents l’ont exigé car les élèves risquent d’être en danger. Le bus scolaire rencontrerait certainement l’itinéraire de la manifestation, ce qui ferait courir un risque aux enfants. Ce fut le premier coup de semonce. Ce jour- là, les cours chez les garçons étaient électriques. Surtout les terminales ES qui sont très politisés, certains élèves ont des responsabilités politiques dans certains partis, alors il fallait éviter le « passe ton bac d’abord ». Tout au long du cours, ils étaient rivés à leurs téléphones portables pour se tenir au courant des événements qui se passaient à Tahrir. J’ai eu la maladresse, de faire une remarque à Marc, en lui demandant d’éteindre son téléphone :
« Vous me demandez d’écouter votre cours de maths alors qu’il y a des morts ! » Il avait entièrement raison… Je me suis senti merdeux ! Comment réagir dans ces cas- là ?

En 1968, c’était ma première année de fac à Grenoble, je participais à toutes les assemblées générales, j’étais partie prenante aux mouvements qui se déroulaient, et là, j’ai 62 ans, les événements ici sont bien plus meurtriers que ceux de 68 en France, et je demande à Marc d’éteindre son téléphone portable, j’ai honte !
Il n’était pas le seul à avoir une conscience politique et sociale, je n’ai pas pu faire cours, ils se sont mis à discuter, ils étaient inquiets. J’ai fini par laisser faire. Je ne prenais pas parti, je n’alimentais pas les débats, j’avais simplement de la compassion pour tous ceux qui étaient autour de moi.

Dans nos boîtes mail il y avait, à chaque manifestation, le message paternaliste du consul de France, nous conseillant de nous tenir à l’écart, même de rester chez nous. Oui bien sûr ! Se tenir loin ne pas participer etc. Mais quand toutes les rues sont envahies de militaires en armes, que les tanks sont dans les rues que tout le monde emprunte quotidiennement, que des blocs de bétons surmontés de barbelés vous empêchent l’accès aux lieux habituels, vous ne me ferez jamais croire qu’on peut rester indifférent à ces situations ou dire « Allez youpi on va se faire une teuf d’enfer ce soir ! »
Ça a duré 2 jours puis ça s’est calmé. Pas de cours pendant 2 jours, c’étaient une perdition pour la préparation du bac, il y en aurait beaucoup d’autres, mais peut-on faire comprendre ça ? C’est le genre de situation qui ne s’explique pas mais qui se vit, un peu comme toutes les douleurs.

Après ces 2 jours, se déplacer à l’intérieur du Caire commençait à devenir impossible. C’était déjà difficile sans l’invasion militaire, mais là c’était le parcours du combattant, on ne peut choisir meilleure métaphore. Petit à petit, la vie normale retrouvait son cours.
Un matin, en me rendant à « La Sainte Famille », je remarquais une femme, mendiant sur le trottoir, elle semblait jeune, elle avait 2 jeunes enfants agrippés à elle. Je ne l’avais jamais vue auparavant, puis je la croisai chaque jour. Le petit garçon me serrait le cœur, on le sentait faible et mal nourri. Je me débrouillais pour avoir toujours sur moi un billet de 5 livres que je lui donnais discrètement chaque fois que je passais. La misère est une réalité en Egypte, sur les trottoirs, on voit souvent des femmes en abaya noire vendre des petits paquets de mouchoirs en papier, un petit près d’elles. Vendre leur permet de garder leur dignité, elles ne mendient pas.
J’avais vu cette femme et ses enfants pendant environ 3 semaines, et puis elle a disparu. Sa disparition m’a autant choqué que son apparition. Qu’était-elle devenue ? Lui était-il arrivé quelque chose ? Et ses enfants ? Je me suis aperçu que cela me rassurait de la retrouver chaque matin au même endroit car je savais qu’ils étaient vivants, mais là plus rien, impossible de savoir quoi que ce soit ! 2 ans après, je pense encore à eux

Je commence à avoir des difficultés pour marcher, j’en cherche les raisons. Je pense avoir une petite infection du système urinaire, ça m’est déjà arrivé, je vais à la pharmacie et achète un désinfectant. En pharmacie, la vente est très libre ; il n’y a pas besoin d’ordonnance, il suffit de décrire votre problème au pharmacien, qui vous donne ce qui convient. Le traitement ne me soulage pas. Mais au fur et à mesure que les jours passent je vois apparaître une petite boule de chair qui gonfle au-dessus de mon aine gauche. Je n’ai jamais eu ça, je ne sais pas ce que c’est !
Inquiet, je me rends à l’hôpital. Le médecin pronostique une hernie, il me dit que ce n’est pas grave que ça s’opère facilement, mais qu’il faut que je le fasse. La tuile.
Je me renseigne on me dit que le meilleur hôpital est l’hôpital Anglais, j’y vais.
Je me traîne, je n’arrive presque plus à marcher, chaque fois que je pose un pied ça me fait mal – marcher sur les trottoirs du Caire devient un supplice. En taxi, ce n’est pas mieux, les rues ont des nids de poules énormes : chaque passage me fait ressentir une douleur atroce. Dans certains taxis, on se croirait dans un jeu vidéo, pas derrière le joystick mais dans la voiture qui est à l’écran. La vitesse excessive du conducteur rend les déformations de la route plus sensibles ; c’est l’enfer, la peur de la vitesse et des accidents susceptibles d’en découler, les douleurs aigues que me fait ressentir mon hernie, et je fais ça 2 fois par jour, c’est intenable.
Je dois me faire opérer au plus vite.

Je prends contact avec mon médecin de famille à Toulouse, lui disant que ce sera bientôt les vacances de la Toussaint, et que je désire me faire opérer à la clinique de l’union à Toulouse. Il réussit à me faire admettre rapidement pour être opéré, c’est un tour de force, mais compte tenu du caractère un peu particulier de la chose, on m’a fait une fleur. Les vacances sont là, je rentre à Toulouse, via Rome. J’évite de passer par Paris le voyage est trop long et vu mon état je préfère épargner mes forces.