Je refusais d'aller en usine

La passion de l’art et le refus du conformisme.


Durant les vacances, nous vivions à la campagne. Dans ce lieu, vers 6 ou 7 ans, avec des copains on allait dans une décharge publique ; j’y récupérais quelques morceaux de plâtres qui traînaient, ils me servaient de craies pour dessiner.

En primaire, lorsqu’il fallait faire une perspective (un bateau ou une maison), j’étais tout à fait à l’aise. Cela me paraissait facile. Mes camarades ne comprenaient pas comment elle se construisait. Ils ne la sentaient pas. Au lycée, je rêvais trop pour y rester. Une autre orientation fut proposée à ma mère : le collège technique. Les cours m’intéressaient selon le moment. A 16 ans je faisais des natures mortes ou des paysages avec la peinture à l’huile ; mes parents semblaient indifférents. Ou plutôt, ils regardaient cette activité silencieuse comme si elle était naturelle.
En dessin industriel, j’ai obtenu un premier prix : une règle à calculs ! Bien pratique compte tenu de sa précision, largement suffisante pour ce que j’avais à faire : le travail sur les machines-outils qui me plaisait bien.

Après avoir obtenu le CAP de dessin industriel et le BEI d’ajusteur, je refusais d’aller en usine. Les visites d’entreprises me laissaient entendre que ce n’était pas là où je voulais travailler – à la différence des autres élèves qui ont rapidement eu du travail en usine, et dont certains ont réussi à être techniciens et ingénieurs. Ils étaient entrés dans des entreprises comme Berliet, le constructeur de camions. Certains suivaient même des cours du soir pour avoir de meilleurs postes. Il y avait du travail comme on voulait à l’époque.

Mes parents n’ont pas compris mon obstination, ils avaient quelques difficultés matérielles (nous étions 3 enfants). Et j’avais du mal à la justifier car j’avais besoin de travailler pour ne pas être à la charge de mes parents, et pour gagner mon indépendance. Je voulais peindre. « La peinture ? Mais tu n’y es pas mon pauvre garçon ! »

Par des amis, je pris connaissance de l’existence d’une classe préparatoire aux ingénieurs textiles. A 18 ans, j’entrais donc à l’Ecole de Tissage, pour rassurer mes parents en premier lieu. Ce fut un moment d’incertitude et paradoxalement de décision.
Le bal de l’Ecole avait lieu en juin, je participais avec les étudiants des Beaux-arts à la décoration de cette fête. Des professeurs de cette école connaissaient mon travail de peintre et m’acceptèrent parmi leurs étudiants.
On devait réaliser sur du papier kraft des personnages byzantins faits de touches colorées à la craie, qui imitaient la mosaïque. Ils faisaient 8 mètres de haut. Je me trouvais tout à fait à l’aise – c’était une façon d’échapper aux cours qui ne m’intéressaient que plus ou moins. Une sorte de non discret. Et aussi une satisfaction.

Après, j’aurais dû me tourner vers une voie artistique qui semblait me convenir
mais je restais en suspens. Personne ne m’a dit à ce moment-là : « Fais les beaux-arts, tu aimes dessiner et peindre. » Quelque chose me guidait mais je ne savais quoi. Pendant que je ne faisais rien à l’école, je préparais seul un concours où il y avait des maths et de la physique – matières que je n’avais jamais vraiment travaillées. Sur le mur de ma chambre, à côté de mon lit, j’avais écrit des formules de chimie, des équations de physique et de maths avec toutes sortes de démonstrations pour les apprendre avant de m’endormir. Ma mère avait accepté ces inscriptions malgré un scepticisme appuyé. De toute façon, les murs et le plafond étaient constellés de dessins à l’encre de Chine !
J’avais décidé de préparer le concours de Maistrance Machine de la Marine Nationale. Je réussis avec une pas si mauvaise place ! Après les cours et la formation, j’ai embarqué pendant 3 ans sur un porte-avions et puis sur un escorteur. Je fis des voyages en Afrique, en Europe du nord et en Méditerranée. Surtout, on entraînait les pilotes à atterrir et à décoller du porte-avions.
Sur celui-ci, je choisis un compartiment que je ne connaissais pas : une usine à oxygène qui fabriquait ce gaz sous forme liquide pour les pilotes, et de l’azote (gaz inerte) pour les réservoirs à essence et pour beaucoup de circuits pneumatiques.
J’avais préféré ce travail sur des machines inconnues pour moi, plutôt que la chaufferie pour laquelle j’avais été formé : chaud et froid, c’est un peu la même chose en thermodynamique, sauf au-delà du 0 absolu ! Mais surtout c’était une façon de refuser un choix obligé et d’aller vers ce qu’on ne connaît pas – dans le non, il y avait ce désir.

Puis j’ai été nommé dans un laboratoire de la Marine comme dessinateur industriel. Je me retrouvais dans une base à terre. Je fréquentais des galeries de peintures et des peintres dans le port où je vivais.
Par la suite, je fus affecté à un poste de second-maître mécanicien dans une base aéronavale. On connaissait mon goût pour l’art. C’est ainsi que le responsable du mess des sous-officiers me commanda une toile de 2 mètres par 5 sur un motif choisi parmi les tableaux de Gauguin. J’en tirais un sujet traité dans le style : des femmes à demi-nues et à cheval, au milieu d’arbres au bord de la mer. Je trouvais un moyen de faire autre chose que de la mécanique. Je fus détaché du poste où je travaillais et retrouvais de fait une certaine liberté.
Mais le non le plus fort fut celui du refus de réaliser les épreuves du concours à l’Ecole Navale. Au bout d’une heure lors de la première épreuve, je me levais de mon siège et je sortis. Une fois dehors, j’eus un sentiment extraordinaire de liberté comme je n’ai jamais plus senti avec une telle intensité depuis.
C’était comme une ouverture vers je ne savais quoi, mais plus forte que tout désir de stabilisation et de projets d’avenir qui m’insupportaient.

Après la Marine, je travaillais à Paris comme technicien en chauffage à la fac de sciences, jusqu’au moment où j’entrais dans une entreprise grenobloise. Pour une raison simple : la nature est très proche, et ce sont des montagnes. Je ne connaissais pas ce milieu.
Je travaillais deux ans et demi dans cette entreprise, un centre de recherche. Mais je ne me voyais pas enfermé dans un tel système – comme sur des rails.
Il arrivait quelques fois que des collègues de travail me commandent des tableaux.
De mon côté, je dessinais et créais toutes sortes de dessins ou de montages.

L’année 1968 fut l’occasion de reprendre des études pour améliorer mes connaissances et ma culture littéraire. Des amis avaient fait Normale Supérieure ou l’agrégation en lettres. C’était aussi une façon de garder un contact intellectuel.
La fac fut souvent l’objet de manifestations fortes, même des bagarres dans le grand amphi où les bouteilles de bière explosaient autour des différents intervenants, jusqu’à l’utilisation de grosses lames de scie qui servaient de sabres. Des boulons volaient dans l’air et atterrissaient sur les cars des gardes mobiles.
La période était politique.
A la fac, je travaillais uniquement sur ce qui me plaisait. Là encore – bien qu’au départ, entraîné par l’ambition des copains, je pensais passer l’agrégation (ce que je fis en lettres et en art, et parfaitement ratées parce que pas assez motivé) – je me rendis compte que les contraintes de ce milieu, bien que d’un autre ordre (intellectuel et institutionnel) que celles d’une entreprise, ne me convenaient pas mieux. Voilà un autre non. Le jour de l’agrégation, je fis demi-tour sur le chemin, toujours avec un sentiment fort de liberté.

Entre temps, je participais aux travaux du CRI (Centre de Recherche de l’Imaginaire, Grenoble) et fis un article lors d’un colloque sur « Imagination et Communication ». Cet article dans la revue Iris commençait par un avis plutôt iconoclaste : « Créer n’est pas communiquer ». La tendance en art, était plus du côté de la parole et de l’écrit que du silence et de la méditation. Encore un non par rapport à une conception de l’art.

A cette époque dans ma conception de l’art-peint, je n’avais qu’une intuition. Je n’avais pas encore remarqué qu’une autre pensée dite plastique accompagnait la création-peinture, avec tout ce qui en découle.
Pour le moment, je ne savais pas encore comment cette pensée plastique fonctionnait. Elle est déroutante non par la dérision, la transgression et bien d’autres approches et pratiques qui peuvent être portées par le récit ou par un jeu cynique des formes dans l’art actuel, mais par son fond, par sa capacité à s’infiltrer dans l’inconnu et à capter les potentialités infinies d’un matériau sans organisation. À ouvrir d’autres regards.
L’art contemporain est trop « installé » dans les savoirs constitués. Il y est bloqué. Au-delà de ses multiples structures il est trop à la merci des modes de toutes sortes, de la consommation (ou du marketing) et de l’idéologie économique. Il ne propose rien, ou si mal : très soumis à la civilisation actuelle, infernale, inhumaine… débutante !

Je quittais la fac, sans aucun boulot en vue. Par hasard, j’ai rencontré un directeur de Musée, qui fut intéressé par ma façon de regarder la peinture et
m’embaucha comme futur conservateur adjoint. Je travaillais avec le ministère des affaires culturelles sur une enquête analysant la fréquentation qualitative des visiteurs du Musée. Un bon nombre de gens cherchaient ce qui leur permettait l’ « entrée » dans le tableau, et d’avoir du plaisir. Quelques-uns considéraient le tableau comme un accompagnement dans la vie. La question de la valeur d’échange financière du tableau revenait bien souvent.
Finalement, l’ambiance dans le Musée, avec un autre directeur et les intervenants, me fit comprendre le peu d’intérêt des uns et des autres pour la création, au profit d’un goût pour le pouvoir !
Je décidais, après avoir fini mon rapport, de ne pas continuer dans cette voie et de me mettre à peindre définitivement.

Le travail du peintre ne suffit plus toujours pour assurer le quotidien. Surtout quand on cherche une autre façon de regarder ou de réaliser un tableau. Tout le monde vous donne des conseils surtout ceux qui ne peignent pas. Ou les profiteurs de naïveté. Je trouvais heureusement un travail de correcteur et rédacteur comme vacataire dans un organisme d’Etat. Cela me permit de gagner ma vie et d’être indépendant matériellement.
En 2000, j’apprenais seul le fonctionnement d’un ordinateur, car on me proposait
du travail sur cette machine. Pas question de suivre des cours : trop cher.
Ainsi j’appris les procédures des différents logiciels de développement (Dreamweaver, Flash, Photoshop, etc.). De là, je montais, en Histoire de l’Art, des cours interactifs pour des étudiants.

À côté de la peinture, j’accompagnais des lycéens en escalade et alpinisme. Je fis cela pendant 20 ans, dans un lycée, avec un ami guide et prof de gymnastique qui avait monté une section montagne – des moments forts. Le jeu avec la mort qui travaille beaucoup les adolescents, trouvait ici une résolution positive. A côté, il était question de vivre ensemble (refuges, nourritures, sorties à plusieurs, etc.) sans céder sur ce qu’on est, sur sa personnalité. Pas aisé de sentir les limites des uns et des autres mais l’apprentissage a été porteur. Beaucoup se sont engagés dans la vie sociale à côté de leur vie personnelle.
Par la suite, je m’occupais de handicapés mentaux en les faisant dessiner et peindre.
Ils peignaient très tranquillement, d’instinct.
Je les guidais, mais ils aimaient bien souvent faire ce qu’ils avaient envie. Et certains dans un silence surprenant, avec quelques couleurs et du blanc, affirmaient un style. L’un d’eux essayait de dessiner ou de mettre les couleurs de plus en plus vite, en les recouvrant jusqu’à épuisement. Comme je lui demandais d’aller un peu moins vite et d’arrêter à un moment donné le recouvrement du crayon ou de la couleur, il me répondit qu’il voulait « peindre plus vite que la peinture ». Certes, il n’avait pas conscience de ce qu’il disait. Pour lui, ce n’était qu’une course contre son malaise de fond.

On m’a dit un jour, que je ferais mieux de peindre que de m’occuper des autres à ce point. Or, j’ai besoin de ces différentes façons de vivre pour prendre du recul dans tous les domaines et en particulier en peinture.
Ainsi peindre s’est aussi construit à travers ces différents épisodes. Et si c’était à refaire je le referais.
Il arrive dans la vie, à un moment donné, où l’on n’a plus besoin de rien. Vraiment de rien.