En altitude

Randonnée en haute montagne.


4h du matin, la maisonnée dort les fenêtres grandes ouvertes. Une chaleur sèche et pesante règne sur la Corse depuis plusieurs jours. C’est l’été. J’aurais peut-être dû décliner l’invitation, mais de toute façon c’est trop tard ; dans une heure ils seront là. Le Monte Rotondo, c’est le nom du sommet que je dois gravir aujourd’hui avec deux amis. Je ne sais pas ce qui m’attend. Je connais assez bien la moyenne montagne, adolescent je l’ai découverte au village avec mes cousins, mais j’ignore tout de la haute montagne et de ses sommets. 2620 mètres, dont 1600 mètres de dénivelé m’a-t-on dit, cela ne me parle pas du tout et pourtant, un brin de vanité me donne la certitude d’être en mesure d’effectuer cette randonnée avec aisance, tant j’ai confiance en mon corps. Après tout, ce sentiment me paraît justifié car je suis préparateur physique en exercice depuis le premier janvier dernier.
Exceptées quelques contrariétés d’ordre administratif, le passage du statut de fonctionnaire à celui de travailleur indépendant s’est fait plus simplement que je ne le pensais. Ce sont mes premières vacances libérales. Je me suis accordé 4 semaines de congé bien pleines et cela me procure un sentiment de liberté que j’apprécie tout particulièrement.

5h, je regarde la rue, personne, ils sont en retard. Je retourne vérifier que je n’ai rien oublié. Côté vêtements : chaussures, chaussettes, short et tee-shirt sont prêts. Côté accessoires : bob et lunettes de soleil sont présents dans le sac à dos. Côté nourriture : c’est la même chose, il ne manque rien, les 2 sandwiches au jambon ainsi que les deux barres de céréales sont là, et surtout l’eau, trois litres bien glacés. Il ne me reste plus qu’à placer la crème protectrice anti-UV dans la poche externe du sac et l’inventaire est terminé. J’attends mes amis, accoudé à la fenêtre. 6h, le jour pointe déjà, les voilà enfin.

D’Ajaccio, nous devons nous rendre en voiture dans la vallée de la Restonica. Une heure et demie plus tard, nous roulons à petite vitesse sur la route étroite qui sillonne la vallée à la recherche du pont du Timozzu, point de départ de la randonnée. Le guide à la main, Pierre-André, initiateur de cette sortie hésite. Le pont est introuvable. N’ayant rien préparé, ni rien étudié, dans cette affaire, je me tais. Ça y est, nous y sommes. J’ouvre la portière, le parfum qu’exhalent les pins laricio inonde d’un seul coup mes narines. Je demeure immobile pour prolonger cette merveilleuse sensation. Quelques temps plus tard nous démarrons la randonnée à la fraîche d’un bon pied, heureux à l’idée de gravir l’un des plus beaux sommets de Corse. Nous marchons au milieu d’une très belle forêt de pins centenaires. Je suis tout de même surpris par la raideur du sentier balisé de cairns. Je décide d’accélérer la cadence afin de quitter au plus vite cette pente abrupte tant j’ai la certitude qu’elle va finir par s’atténuer. Trente minutes plus tard le chemin est toujours aussi escarpé et pentu, et je commence à ressentir les effets de ma dépense physique. Ce qui me tracasse, c’est l’effort de concentration qui m’est nécessaire pour éviter de trébucher. A chaque pas je dois réfléchir à la façon de placer mon pied sur le sol afin de le poser au bon endroit entre les pierres qui l’encombrent. C’est épuisant. L’apparition du soleil n’arrange pas les choses, la température monte vite et je transpire déjà beaucoup. Ma peau me brûle d’autant que nous circulons désormais au milieu d’une végétation basse constituée d’aulnes et de genévriers nains qui nous exposent à la lumière du jour.

Tant pis, le bob vissé sur la tête, les lunettes sur les yeux, j’impose sans m’en rendre compte une allure effrénée à mes amis. J’ai le sentiment que pour arriver à nos fins il faut gravir cette montagne d’un pas régulier et soutenu. Alors je fonce.
Il fait déjà chaud à cette heure matinale, très chaud même, aussi je m’arrête souvent pour me désaltérer, deux, trois gorgées d’eau, car j’ai le souci de ne pas attendre la soif pour boire. Le temps d’une pause, Pierre-André nous informe du chemin parcouru, de la durée qu’il nous reste à marcher et de l’endroit où nous nous situons. Deux heures que nous grimpons et j’ai l’impression d’en avoir plein le dos tant mes muscles sont douloureux. Nous sommes enfouis dans la montagne corse et ce chemin me procure un sentiment de lassitude. Je ronge mon frein, écoutant mon ami nous expliquer que, si tout se passe bien, dans une demi-heure nous devrions découvrir le lac de l’Oriente. Une fois là-haut, il ne nous restera plus qu’à escalader les contreforts rocheux jusqu’au sommet. Autrement dit, encore deux heures et demie dans ces conditions pour atteindre notre but. Une vraie sinécure…

Je regrette de m’être engagé dans cette aventure mais, mon tempérament combatif écarte toute idée de renoncement. Une fois reparti, bien au contraire je décide de forcer encore plus l’allure pour arriver au plus tôt au lac. Mes amis suivent avec peine sans mot dire. Je les admire car aucun d’entre eux n’est, comme je le suis, un professionnel du sport. Certes, ils ne sont pas dépourvus de qualités physiques, mais je sais qu’ils manquent d’entraînement et pourtant ils marchent en silence, sans se plaindre, serrant les dents, en faisant preuve de courage et de volonté.
Nous voici enfin arrivés au lac. D’emblée, je suis saisi de bonheur devant le spectacle qu’offre le paysage. L’Oriente, cette étendue d’eau vert pâle, s’étend devant nous au creux d’un cirque granitique aux parois verticales, ponctué de plusieurs pics rocheux culminant à plus de deux mille mètres d’altitude. Immobile, je contemple en silence ce tableau au point d’oublier la souffrance endurée jusque-là pour atteindre cet endroit magique. Ça en valait la peine. L’émotion nous étreint. Après un court instant de méditation, nous avançons avec précaution sur le chemin sinuant au milieu d’une pelouse aussi belle que délicate, en direction d’un promontoire rocheux pour nous sustenter un instant.
Assis à même la pierre, je sors de mon sac une barre de céréales que j’avale en silence afin de jouir du spectacle et de récupérer de l’effort accompli. L’émotion passée, Pierre-André, à l’aide d’une carte, nous détaille maintenant le panorama et nous montre ensuite de son index la coulée verticale faite de blocs de pierres qu’il nous faudra emprunter pour rejoindre le sommet du Rotondo.
– Deux heures tout au plus et nous serons au sommet nous affirme-t-il serein.
–Heu ! Deux heures, tu es sûr ?
– C’est ce que dit le guide.

Je crains le pire, la pente me paraît bien plus raide que celle qui nous a conduits jusqu’ici et je sens qu’il faudra par endroit nous aider de nos mains pour franchir les obstacles situés sur notre route. C’est sûr, nous allons souffrir. C’est parti. Fidèle à ma stratégie, je marche d’un pas forcé, bien décidé à franchir la coulée rocheuse aussi vite que possible. En plaine, en moyenne montagne, cette méthode se serait avérée efficace mais, en haute montagne, il n’est pas certain que ce soit la même chose à cause du taux peu élevé d’oxygène. Je le sens bien, à chaque accélération mon souffle m’oblige à ralentir. J’essaye bien d’inspirer avec force mais rien n’y fait. Cette gêne m’empêche d’avancer comme je le voudrais. Derrière moi, mes compagnons en souffrent d’autant, je le vois à leur rictus. N’ayant plus la volonté de marcher seul en tête, je décide de les attendre. De nouveau tous ensemble, assis sur un énorme bloc, nous récupérons de nos forces avec calme. Un événement inattendu va bouleverser cette sérénité. Sans y croire vraiment, nous apercevons au loin, partant du lac, les mains équipées de bâtons, deux hommes se dirigeant à vive allure vers les dalles rocheuses situées sur notre gauche. Très vite à notre hauteur, sans manifester la moindre considération pour notre petit groupe, ils continuent leur route au même train pour disparaître ensuite, en peu de temps, tout en haut derrière la crête. La vitesse avec laquelle ces hommes ont gravi la montagne nous trouble. Cela a semblé incroyable, nous pensions avoir rêvé ou être victime de l’effet de l’altitude et pourtant c’était réel. Sans mot dire, nous repartons dans la même direction écœurés par tant d’aisance. Comment ont-ils fait pour grimper aussi vite ? Quel est leur secret ? Ce sont les questions que je compte bien leur poser si les circonstances se présentent. Enfin au sommet, le tableau qui se dresse devant nos yeux est fascinant. Ce point de vue « alpin » nous permet d’apercevoir avec netteté la mer des deux côtés de la Corse et ravive notre bonne humeur. Jamais je n’aurais pensé voir un jour les deux versants de l’île d’un seul regard. Á l’est, la plaine orientale et l’Italie et à l’ouest la côte occidentale et le golfe d’Ajaccio. Je savoure ce spectacle en même temps que j’ôte de mon sac un de mes sandwiches au jambon que j’avale aussitôt.

Satisfaits de notre frugal repas, nous restons là, au sommet de cette montagne, bavardant de choses et d’autres, contents de notre performance et repoussant quelques temps l’échéance du retour. David semble celui qui a été le plus éprouvé jusqu’ici. Beaucoup plus grand, massif et lourd que Pierre-André et moi-même, il nous fait part du souci que lui ont causé ses cuisses. « Á chaque contraction, j’étais à la limite de la crampe au point de compenser avec mon corps pour escalader chaque pierre. » Je redoute le chemin inverse. Comme je le pressentais la marche jusqu’au lac s’avère éprouvante et longue, régulièrement émaillée de pauses ainsi qu’au repérage du sentier qui se perd au milieu de la végétation. Heureusement, notre moral ne faiblit pas. C’est sans doute parce que nous marchons à proximité les uns des autres, solidaires comme pas deux. Aussi, le fait d’entendre d’aussi près un halètement autre que le mien m’encourage à donner de la voix : « Allez les gars, non pas par-là, par-là oui ! Voilà, attention ça glisse là… » Nous regagnons ainsi l’Oriente dont mes pieds foulent la pelouse une heure plus tard. Il était temps, je suis épuisé. Je profite de l’aubaine qui m’est donnée pour me diriger vers le lieu où se trouvent les deux randonneurs, bien décidé à éclaircir le secret de leur incroyable forme physique. Et alors que je pensais me trouver face à deux jeunes hommes, je suis surpris d’être en présence de sexagénaires à la silhouette très mince. L’un grand et l’autre de petite taille, assis au soleil sur un coin de pelouse bordant l’eau. Ma stupéfaction passée, je m’adresse à eux :
– Bonjour messieurs.
– Bonjour, me répondent-ils avec circonspection.
– Excusez-moi de vous déranger mais, j’arrive du sommet et je vous ai aperçus tout à l’heure grimper cette montagne comme si de rien n’était et… C’était impressionnant.
–Merci. Vous savez, cela n’a rien d’extraordinaire, nous avons l’habitude, nous sommes gascons et les Pyrénées c’est à côté de chez nous alors…
David puis Pierre-André se joignent à la conversation :
– Rien d’extraordinaire, permettez-moi d’en douter, car vous avez escaladé ce sommet plus rapidement que mes amis et moi-même alors que, sans vouloir vous offenser, il me semble que vous êtes bien plus âgés que nous.
– Mais l’âge n’a rien à voir là-dedans monsieur ! s’exclame le plus petit avec un brin d’irritation. Ce qui compte c’est l’entraînement. Nous, voyez-vous, on se prépare toute l’année pour avoir la possibilité aux beaux jours de nous adonner à la randonnée sportive en montagne.
– Avec le vin, rajoute le plus grand, l’œil pétillant.
– Et comment vous préparez-vous ?
– On court régulièrement et on fait du VTT deux à trois fois par semaine à raison d’une heure et demie par séance de septembre à juin.
– Développez votre condition physique, nous conseille encore une fois le grand, et vous verrez la montagne corse se livrera à vous facilement.
– Bien, bien et le vin ? Sachez que nous sommes aussi amateurs de bons vins et à ce sujet l’hiver dernier un de mes amis, à Paris, m’a fait goûter un vin de votre pays, le Tariquet, j’ai bien apprécié sa fraîcheur et son goût fruité, dis-je d’une façon espiègle.
– Figurez-vous que nous en produisons nous-mêmes.

Une demi-heure plus tard, nous quittons à regret ces messieurs car notre périple est loin de toucher à sa fin. Il nous faut encore rejoindre le pont du Timozzu, soit environ deux heures de marche dont une partie exposée au soleil en plein maquis et l’autre à couvert dans la forêt de pins. Cette fois-ci, je redouble de prudence car depuis ce matin ma résistance s’est beaucoup affaiblie. Nos déplacements à découvert s’avèrent plus pénibles que je ne le pensais. Je suis éreinté et ma lucidité me fait défaut. Ce qui devait arriver arrive, en posant mon pied de travers sur une pierre glissante je trébuche et me blesse à l’avant-bras. Ça fait mal. Je suis las de cette descente et par moment je me surprends à faire l’enfant, je deviens capricieux au point d’exiger que cette randonnée finisse dans l’immédiat, tout en sachant que c’est illusoire. Dans la forêt, l’ombre des pins laricio attiédit de manière sensible l’atmosphère et mon humeur. Tant mieux car ma patience était sur le point de franchir son extrême limite. Qui plus est, cette relative sensation de fraîcheur apaise ma soif et c’est heureux car ma réserve d’eau est épuisée. J’ai quand même hâte de retrouver le pont. Aussi je maugrée dans ma barbe quand je constate le chemin se prolongeant de nouveau à la suite d’un virage dont j’espérais que ce soit le dernier. Dépité, un reste de compassion me conduit à me retourner pour voir où sont mes compagnons. David est le seul que j’aperçois. Il marche comme un pantin désarticulé. Je n’hésite pas à l’encourager de la voix. C’est certain, lui aussi est à la peine.

17 h 30, nous sommes les premiers à terminer la randonnée. Nous attendons allongé à même le sol Pierre-André. Il apparaît, quelques temps après, tout en haut du chemin, marchant à petits pas un bâton de fortune à la main guise de canne.
A notre appel, il se met à nous saluer de la main avant de s’exclamer avec exaltation :
– On l’a fait les gars, on l’a fait !
– On l’a fait, mais qu’est-ce qu’on a souffert les mecs ! J’en peux plus ! lui répond David remonté d’un seul coup.
–Je souffre atrocement des pieds, mes chaussures sont trop petites. J’ai les pieds en compote mais je suis quand même content de l’avoir fait. Par contre j’ai soif et il ne me reste plus une seule goutte d’eau, continue-t-il en se rapprochant de nous.
– On a bien mérité une bonne petite bière, dis-je, pragmatique.
– Et pourquoi petite hein ? Je la sens déjà couler dans ma gorge, lance David.
– Et je mangerais bien une bonne assiette de charcuterie avec, rajoute Pierre-André avec avidité.

Une fois réunis, un fort sentiment de bonheur nous envahit au point de nous étreindre en poussant des cris de joie de la même manière que le font les sportifs de haut niveau lorsqu’ils remportent une compétition majeure.
– Cet hiver, reprend David, je me prépare avec sérieux et l’année prochaine on en fait d’autres, pas vrai les gars ?
– Ah oui, je me suis trop régalé, lui réponds-je avec engouement.
– Moi aussi je suis partant dit Pierre-André. A la rentrée, j’achète un vélo.