Je suis psy

Les patients d’une psychologue.

— -

Le pedigree faxé par Pôle Emploi te résume en : homme de 42 ans, Sans domicile fixe, sans emploi depuis 8 ans. Un cas désespérant, en somme. Tu n’es même plus un homme, mais un déchet humain. Tu fais peur. Convoqué à 8h30 du matin pour encourager ton absence, je t’ai vu. À l’heure. Puant, suant, dégoulinant encore des vapeurs de fin de comptoir. Tu es venu.

Entretien de présentation. Je suis en apnée pour ne pas dégobiller mon petit-déjeuner. Tu réponds comme un enfant aux questions de l’administration. Je prends des distances, je suis l’administration. À la question, « Avez-vous des problèmes de santé ? », tu réponds « Non. » Je répète – c’est ma tactique, c’est mon intuition. « Avez-vous des problèmes de santé ? Ou plutôt pensez-vous que vous souffrez, ou pensez vous que la biture vous permet de supporter et anesthésier votre vie de chien ? » Il me regarde. Il est surpris. Je le sais. Je passe direct à l’essentiel. Je cogne là où ça fait mal. Ma technique de travail, c’est l’uppercut.
Salaire de misère, condition de précaire, je fais un travail de réparation des esquintés de ce monde que l’on dit civilisé.

Je vois, je sens la détresse transpirer des hommes cassés. J’ai l’œil affûté pour trouver le court-circuit, celui qui condamne à une vie sans lumière. Je travaille vite et bien sur l’humain. Je suis une professionnelle expérimentée à tous les dysfonctionnements internes de ta cervelle. J’ai l’outillage extrême affûté auprès d’incarcérés, violeurs, tueurs, humains condamnés et réduits à leurs actes.
J’aime l’extrémité. C’est un défi à l’humanité, et j’aime les défis à relever. J’aime travailler sur cette apparente impossible réalité que l’on peut se réparer malgré l’infirmité de se penser comme un raté. Il sait désormais qu’il a cette opportunité d’espérer. En face, je lui désigne 2 choix. Soit tu acceptes que tu peux t’en tirer, soit tu crèves dans une chambre d’hôpital dans tes excréments d’homme cirrhosé. Des mots qui font comme un électrochoc dans ta cervelle imbibée. Électrocution par l’administration. Donc on peut commencer.

Une vie de chien, de chaudronnier dans les ateliers des chantiers navals. Un peu de picole pour tenir. Et ta femme se barre. Toi aussi, tu te barres. Tu abandonnes la barre de ton rafiot. Tu dérives. Tu échoues rue Blanqui, foyer des sans abris. Tu ne sais même plus qui tu es. Tu t’es abandonné. Je le sais. Mais dans cette vie qui n’a plus de sel, il te reste au fond d’un portefeuille pourri, la photo de tes 2 enfants.
Tes fils. Je ne sais pas si c’est toi qui as pleuré le premier. Touchée. Je suis touchée à jamais par les larmes des hommes oubliés.
2 fils. Mais, enfoui sous la honte d’être ce père désespéré, enveloppé dans ta détresse- ivresse, tu as renoncé .Je sais que je tiens désormais le fil, le nœud. Le courant peut passer. L’envie. Crevé d’envie de voir ses fils. Envie d’être encore un père. En vie, il est en vie.
Mais comment faire pour être père quand ton propre père a assassiné ta mère à coup de fusil, un soir de biture illimitée ? Comment faire pour ne pas avoir peur d’être tenté, bourré, de tuer sa femme et de laisser effarés, effrayés, terrorisés à jamais, 3 enfants dont le plus âgé avait 7 ans ? Une histoire de vie bousillée.
Forcément, tout est lié. Tu l’as enregistré. Tu n’es pas cet homme-là. Tu es cassé, mais pas décérébré. Il ne te reste que le choix de te réparer, pour retrouver ce qui te relie à la vie, ou de t’achever à coup de tournées.
Une dernière cuite, juste une dernière. Celle qui t’achève, celle qui te laisse sur le trottoir. Celle qui te fait tomber une dernière fois. Tu ne sais ce que tu attends : les gyrophares ou le corbillard. Parce qu’il te faut éprouver la vie. Parce que tu n’as pas appris à faire autrement. Et puis une longue absence. Plus de rendez-vous le lundi à 8h30 tapante. Un coup de fil, un signe. Tu es en vie. Suivi et cadré par les soins hospitaliers, tu renais. Tu as décidé.

Rédaction d’un Curriculum Vitae, de lettres de motivation pour prouver que tu as ce courage de te relever. Debout, tu te tiens debout devant moi. Tu as changé. Peigné, lavé, dégonflé, je te vois comme la première fois, mais sans ton enveloppe de honte des déclassés de notre belle société si bien administrée.
Menuisier, intérimaire affecté à la mise en place de fenêtre PVC. Ton salaire est plus élevé qu’une administrée des services aux assistés, aux citoyens de deuxième zone, ignorés et cachés dans un labyrinthe de la bureaucratie des oubliés.
Mais surtout, tu m’annonces avec fierté que tu es à nouveau un père. Tu leur as payé le permis de conduire. De conduire sa vie. Tu as de ce fait court-circuité l’injonction de te priver depuis des générations de cette croyance en l’absolution. Car il existe quand même encore des bureaux mal éclairés où triment des salariés précaires à tenter de réparer parfois l’irréparable. La détresse des enfants abandonnés à l’histoire des charniers. C’est gagné. J’admire avec fierté ce que tu accomplis. Je sais que nous y avons beaucoup œuvré. J’ai installé sur l’étagère de ma mémoire un dossier qui porte ton identité.

Je sais aussi que tu m’as aidée. Aidé à valider qu’il n’y a pas de déclassés, mais une humanité divisée, décalée. Il n’y a pas de déchet dans l’humanité, mais des abandonnés d’un monde qui veut nier que l’on peut échouer, que l’on peut s’exploser en vol quand il n’y a plus cette croyance que nous sommes tous liés, aliénés à l’autre. J’aime l’autre, j’aime quand il sait renouer intensément avec la beauté de sa dignité. Quant à nouveau, comme l’électricité, il y a dans son existence une luminosité dans son humanité et dans mon humanité. Je suis réparateur des âmes fracassées.

Toi qui as déboulé dans mon bureau comme un chien aux abois, tu as vidé ton sac, trop lourd, trop cabossé par des années de défonces, par des années de hautes sécurités. Tu m’as dit, raconté l’enfant. Il a 5 ans. Il quitte un quartier bourgeois cossu, quartier bien gentillet d’une vie en sécurité. Mais voilà, il y a le père qui boit, et ta mère qui s’y met déjà. Alors, il y a la descente peu à peu vers l’absence de soi pour supporter les coups d’un père bourré. Il y a l’arrivée dans la cité. Il y a l’envie irrépressible de tuer. Tu as peur de cette envie de tuer. Pour freiner ton instinct de défense, tu te défonces. Cocaïne, héroïne. De la blanche pour anesthésier le noir destin des enfants abandonnés. Des coups pour signifier à l’autre qu’il faut apprendre à te respecter. L’autre est un obstacle à ton instinct de survie.
Un prédateur bien entraîné à survivre dans la jungle des hommes sans enfance ni insouciance.

Tu as gardé du quartier de haute sécurité, l’instinct du chien qui protège sa gamelle. Tu ne sais manger sans mettre autour de ton assiette ton coude pour décourager celui qui s’en approche de trop près. Tu n’as appris de la vie que ce fonctionnement de bête qui a grandi sous les coups. Tu ne sais vivre qu’en te protégeant. Tu erres comme un chien qu’on aurait cogné et qui ne sait maintenant distinguer la main qui caresse de celle qui frappe. Toi aussi, tu frappes.
Aujourd’hui face à moi, il y a cet homme debout. Tu as décidé qu’il fallait quitter tout ce lourd passé, et renouer avec l’enfant qui crie sa colère. Te pardonner, avancer avec toute la profondeur d’un homme cabossé mais censé ; tu voudrais juste te prouver qu’il y a un peu d’humilité (en toi ?) pour enfin t’accepter.
Pas de hasard. Le destin me renvoie dans mon atelier des hommes cognés.
J’écoute leur épopée, je suis impatiente à chaque rencontre d’en savoir davantage. J’apprends par eux. J’apprends et vis à travers eux tous les scénarios. Le film, le fil de l’existence des hommes, la réalité d’une cruelle humanité qui fracasse l’innocence de l’enfance.

J’ai éprouvé mon métier. J’y recueille des ébréchés. Un peu kamikaze et artiste, je fais de toi qui débarque, un art, un chef d’œuvre.

Comprendre

Je voudrais comprendre comment et pourquoi je ne sais (exister sans) accepter. Accepter que c’est ainsi. Il y a ceux qui décident et ceux qui appliquent sans dire.
Qui décide de m’infliger des décisions totalement en contradiction avec juste le bon sens commun ? Quelle est cette administration qui m’inflige de contrôler des administrés plutôt que de travailler à affirmer qu’ils sont bien plus grands que cette mise en fichier ?

Du déclassé au gradé, du nouveau-né au macchabée, du paumé au surdoué, j’ai appris par eux tout ce que je sais de moi. Des rencontres parfois si intenses qu’il me semble effleurer l’immortalité. Ils ont façonné en moi une pénible lucidité. Elle est née au fond d’une morgue. Je revois les couloirs, j’entends le bruit des roulettes du lit sur le sol plastifié. L’odeur de la mort qui s’imprègne.
Elle est tenace. Il est 3 heures du matin quand je descends avec un nouveau macchabée. J’accompagne un cadavre au frais. Destination la morgue. J’ai 19 ans. Température glaciale qui tranche avec le climat moite et lourd des services soins intensifs.

De l’apprentissage de l’insoumission

Je suis déjà en transhumance. Je ne peux plus me résumer à une vie trop étriquée.
Je ne peux supporter davantage que l’on me surveille, contrôle, mon temps de travail, ma rigueur professionnelle, ma façon d’être et d’exister. J’ai toujours fait le mieux. J’ai toujours donné le meilleur. L’essentiel de mon énergie est totalement concentré à accomplir dans mon travail, le beau. C’est ma boussole, mon but. Même s’il me faut réveiller les morts à coup de cocktails Molotov synaptiques, éclater les murs de la soumission consentie qui s’est construite en nous, même si je dérange, je serai encore la révolte.
C’est parce que dans ma vie, il fait froid. C’est parce que je parle aux fantômes, qu’il me faut m’accrocher à des mots pour m’épargner le souffle glacial des terreurs humaines. Dans le monde retranché des oubliés, au plus profond de moi, il y a ce froid. Je m’abîme dans le creux de la tranchée de l’exclusion. Je m’accroche aux mots. Frapper les lettres, assembler les mots.

Psy

Dans cette barcasse, il y a une femme, psychologue de profession. Femme qui s’entête à exister dans un univers où elle ne conçoit pas d’être formatée. J’y ai conçu un petit atelier. Médecin de l’âme, c’est mon métier, ma fierté. Comment j’y suis arrivée ?

Pas de hasard à ma destinée. Mais une transmission génétique transgénérationnelle de la violence humaine qui pulvérise, gangrène, chaque enfant issu de la lourde histoire des tranchées, de la boucherie qui fait des grands-pères avec une jambe de bois. J’entends le son du caoutchouc de la prothèse heurtant chaque marche de l’escalier. Un son court et lourd du bruit de la tragédie humaine qui résonne comme un tocsin et annonce la fin de l’insouciance, de l’enfance. Chaque gong heurté contre les marches de l’escalier trace des tranchées au cœur de mon cervelet de petite fille imprégnée par cette précoce lucidité.

Dans la saga familiale, il a les cris, la violence d’une gifle qui te laisse sidérée pendant des décennies, la souffrance d’un aïeul qui te terrasse à jamais. Un cancer, sarcome qui métastase toute une lignée d’innocents subissant dans un silence pesant, le chaos des traumatismes à jamais enfoui au fin fond des tranchées de Verdun. Enfants, petits-fils, arrière petit-fils des poilus qui n’ont jamais pu dire ce que la guerre a pu déchaîner comme destruction massive – celle de la fragile sensibilité des enfants de la patrie démolie au nom d’une nation pourrie jusqu’au trognon.

Prédestinée sans doute. Aider l’Autre à se réparer, c’est évidement me réparer. C’est une essence vitale, mon oxygène. Tous les jours, croire en moi malgré tout. Croire que la seule façon de consoler – de guérir, malgré ma coriace lucidité – est d’espérer. Ne pas croire que de mon existence, il ne me reste que ce charnier des vies des hommes carbonisés.

Et parfois, je crois qu’il n’y a qu’une science de sorcière qui réponde à ce mystère.
Par des voies détournées, par des voies chuchotées, un talent, un don insoupçonné, cette capacité à voir et croire en l’humain, en l’Autre, en moi. Dans mon alcôve, je reçois désormais des hommes et femmes débarquant comme des naufragés dans cette attente d’absolue. J’ai éprouvé mon métier. J’y recueille des ébréchés.
La psychologie n’est pas une science prouvée, elle s’éprouve de soi vers l’Autre, de l’Autre vers soi. La maîtrise de cet art est au delà de cet apprentissage théorique institué au sein de l’université. Il exige d’être son propre instrument.
Il exige de soi au-delà d’une déontologie, une certitude d’être là au bon moment, avec sa vérité. Une vérité sincère, honnête bienveillante expérimentée et aguerrie à se confronter autant à la laideur de l’autre absent de soi, qu’à l’émerveillement de tous ceux qui sont reliés à la grâce d’enfin être soi. Un soi unique, sincère et dépourvu de toute culpabilité à exister en totale harmonie avec la vie. Comment j’y suis arrivée, comment je peux ?
J’ai traversé des épreuves, des gouffres d’angoisses, franchi des précipices. J’ai aussi, surtout, affûté mon outil par l’apprentissage du métier au plus près des autres. Aide-soignante de nuit, j’ai donné la main à des moribonds, crevant seuls dans leur lit à l’hôpital, abandonnés par leurs enfants. J’ai assisté une sage-femme dans l’accouchement d’une mère. Témoin anonyme du premier cri au dernier soupir.
Je me suis aussi entêtée sur des cœurs fatigués d’hommes reprenant leur rythme régulier après un acharnement de massages cardiaques. Rien de plus bref et silencieux que ce passage de la vie à la mort. Il résonne au fond de ma cervelle le bruit des roulettes d’un lit d’hôpital que l’on dirige à la morgue, au petit
matin. Rien de plus éphémère que ce passage sur terre. Il n’est qu’une étape vers ce qui nous dépasse. Rien.

Je suis cet artisan de l’ombre qui s’exerce à remettre de la lumière au cœur des demeures sinistrées où se calfeutrent les âmes esquintées par trop d’angoisses innées. Ce travail me fatigue depuis que je me suis aussi esquintée à trop aimer.
Je possède déjà une collection de chagrins déversés, vomis sur le parquet.
Des histoires sensibles et cruelles d’hommes et de femmes qui viennent dégueuler en ce sanctuaire tout le poids et le drame de ce qui nous fait humain.
Mon métier de réparateur des âmes cassées, des cœurs brisés, des corps désaccordés, requiert un savoir-faire toujours remis en cause par l’aspect parfois bousillé des récits.

Joaillier de l’âme, j’ai peur de fracasser le cœur du diamant, d’éclater sa bulle de chagrin qui le maintient encore parmi les autres humains. Une attention, une dextérité, totalement dévouées à réceptionner toute la fragilité des hommes s’épuisant dans un monde de héros fatigués. Des individus laminés par la violence d’un monde gangrené par la pourriture des cadavres avides de capital financier.
Des villages, des rivages saccagés par la voracité d’une minorité de cinglés.
J’ai accueilli dans ce refuge, des âmes très fragiles de femmes et d’hommes amochés par une existence qui n’a plus l’éclat, ni d’étincelle pour continuer à briller et exister dans l’absurdité.

Pompier des cœurs ravagés, je suis psy. J’accompagne et guide les naufragés vers le monde des vivants. La matière est rare et précieuse. Retrouver l’essence de soi, renouer avec le merveilleux, l’ouverture à soi ne s’improvise pas. La confrontation à soi est toujours périlleuse. Enlever ses faux-semblant, son manteau de honte et de rancœur, se mettre à nu. Courageux, espèce en voie de disparition. Je réalise combien est importante ma mission. Je réajuste avec l’autre sa mélodie intérieure.