Laissée

Une amitié qui se brise.


Sylvia, nous nous sommes rencontrées, fortuitement, par notre association de malades. Tu étais là, peu rassurée et plus jeune que moi. Tu avais une énergie égale à la mienne, une force de caractère qui me ressemblait, ou qui plutôt me complétait. Tu ne baissais jamais les bras. Combattante, fonceuse, tu avais toutes les qualités qui nous échappent assez avec la maladie. Instantanément, je ne sais pourquoi, j’ai eu l’impression que tu étais une partie de moi, le « petit plus » qui me manquait pour vivre épanouie et heureuse, que tu étais ma sœur. Certes, pas de sang, mais ma sœur… De cœur, de choix, d’âme !

Depuis quelques années, j’étais la référente pour adultes. Cela consistait à écouter des malades, qui contactent l’association soit, de manière informative, soit de manière désespérée. Ces derniers temps, j’étais toujours un peu craintive quand les demandes arrivaient, ayant écouté beaucoup de personnes se croyant malades. Les écouter est parfois dérangeant, pesant, lourd, usant quand les appels se multiplient en pleine nuit. J’étais désespérée, je ne pouvais répondre à cette détresse ; je ne suis ni médecin, ni psychologue, juste une malade en ayant vécu « pas mal » – car on ne guérit pas de notre maladie.

Oui, je peux écouter. Ce n’est pas pour rien que j’ai passé 11 années dans les services sociaux. J’aime soutenir et être la personne discrète qui arrive à aider les gens. L’altruisme discret, non promotionnel, me fait vivre, voire même me nourrit. L’aide, c’est un anneau de la chaîne de la solidarité humaine que chacun peut faire, s’il en a envie, mais il ne faut jamais en demander de contrepartie. Jamais. Cela se fait avec le cœur, avec conscience, patience, et respect – surtout avec respect. Pour d’abord comprendre avant de pouvoir aider, pour orienter, même vers d’autres compétences médicales que les nôtres.

C’est comme ça que je t’ai contactée. Nous avons parlé, longtemps. Nous avons toujours beaucoup trop parlé ensemble. Notre amitié s’est imposée comme une évidence. J’ai un frère, mais avec qui j’ai fort peu de relations, et qui de surcroît, a peur de la maladie. Alors, il est inexistant.
Il n’y avait pas que la maladie, entre nous. Nous discutions de tout, de rien, cela nous apaisait. Nous avions conscience de vivre le quotidien malgré les difficultés. Nous échangions, nous nous aidions, nous nous soutenions. Tout était prétexte à se moquer, même nous-mêmes, surtout de nous-mêmes. Nous portions à la dérision nos souffrances pour mieux les affronter.
Alors, je t’ai invitée, toi, ton fils et ton mari. Vous êtes venus. Une seule fois, car les invitations furent nombreuses, mais toujours refusées. Une heure de route, ce n’est pas si loin, quand on sait de plus que ton mari n’est pas malade comme le mien. Vous êtes là, ça y est, de suite, ce feeling, même à la rencontre physique, s’est imposé. Ton mari s’est endormi sur le canapé pour une sieste profitable avant de reprendre la route. Théo a joué avec notre fille. Tout s’est merveilleusement déroulé, comme si nous nous étions toujours connues. Nous formions une famille, entière.

Puis, les semaines, les mois passèrent, notre emploi du temps s’était adapté à nos longs bavardages et éclats de rires, nombreux. Pourtant, au sein de notre complicité, je me souviens d’une précaution édictée. Cela t’avait alors choquée, mais de ma part, c’était sincère. J’ai agi comme cela surement parce que mon mari venait de vivre quelques mois auparavant une affreuse trahison de la part de personnes qu’il considérait comme des amis proches, voire même très proches. Il a perdu une amitié forte, qui l’a blessé, et par la même occasion son hobby. J’ai vu sa souffrance, que je ne comprenais pas trop à ce moment-là… Nous ne partagions pas de hobby, nous vivons notre fraternité pleinement, nous devions rattraper du temps perdu. Et je me souviens t’avoir dit : « Si, un jour, nos routes doivent se séparer ; je compte sur toi pour être aussi franche que moi pour ne pas nous faire souffrir en nous mentant. » Et là, je souris toujours à ce que tu m’avais répondu : « Mais, tu es conne ou quoi ? Pourquoi veux-tu que l’on se sépare ? » Et là, j’avais glissé un : « On ne sait pas ce que nous réserve la vie. Moi, je n’en ai pas envie, mais on ne sait jamais, je préfère que les jalons soient posés. »

*

Est venu mon anniversaire. 40 ans, cela se fête, me disait-on. Mais comment le fêter lorsqu’on a perdu son emploi, et que l’on vit avec peu de choses, si ce n’est énormément de soucis ? Néanmoins, je t’invitais. Tu me répondais « non ». J’en ai pleuré. Comment as-tu pu refuser de fêter avec moi mes 40 ans ? J’ai eu l’impression de réentendre ma mère m’annonçant que mon frère ne pouvait venir à notre mariage, car il avait une manifestation syndicaliste… Mon mari a bien tenté, devant ma tristesse, de vouloir me pousser à faire autre chose ; mais je ne le voulais pas. Cela s’est fait quand même, en petit comité, mais j’aurais bien aimé pouvoir rajouter une assiette pour vous. Mon mari m’a même dit : « Allez, on fait l’aller-retour dans la journée, puisque le lendemain, elle est occupée, et comme ça, tu la vois, juste quelques heures, le midi. »

J’ai ravalé tristesse et blessure. Les semaines sont passées. Égales à elles-mêmes. Après, je me suis reprochée, à 40 ans, de me sentir aussi touchée par un refus. Je suis plus forte que cela, je n’ai jamais compté sur personne.
Mes 40 ans ont un goût amer. Mais les semaines qui suivirent, tu fus occupée. J’ai alors commencé à te contacter, comme à notre habitude, mais je tombais sur ton répondeur. Plusieurs fois, trop de fois. Je me suis tournée les sangs, inquiétée, ne sachant si tu étais seule, trop fatiguée, ou hospitalisée. Tous les scénarii me sont passés par la tête. Tu avais disparu.
Que se passait-il ? Je t’ai laissé des messages, puis, plus de message, je faisais juste sonner ton téléphone. Et un jour, j’ai reçu un message, violent, au-delà de mes plus mauvais cauchemars, que j’ai gardé : « Ma bichette, avec le déménagement c’était la course jusqu’à ce matin où on a ramené le camion à Rouen… J’ai encore la surprise de voir que tu m’as dégagée du réseau. C’est pas beau et je suis déçue. Bon courage à toi et bonne route alors. » Je n’en croyais pas mes yeux : placer notre amitié à un juste niveau de copinage de réseau social, c’est faire chuter notre indicible lien bien bas, à l’égale hauteur de copine, et encore, d’une connaissance par réseau, et que tu plaque-boules par texto. Voilà, « à la revoyure » aurait été autre chose, « bonne route ». Pas même « au revoir », nous aurions pu refaire la chanson,. Mais ce terme, définitif ? Pas de voie d’insertion sur ta route, une voie sans issue pour moi.

J’en ai pleuré, des jours et des jours. Comment pouvais-je m’écrouler comme un chiffon ? Que m’arrivait-il ?
Ayant déjà assez de soucis à traiter entre la maladie et ma perte d’emploi, je t’ai rayée. Il fallait que ton « bonne route » soit le point de départ du trait que j’ai tracé à l’horizontal.
Mon mari me dit que je suis intransigeante, catégorique, ferme et que mon corps est doublé d’une carapace hermétique aux sentiments. Je ne me demande pas pourquoi, avec tous les tracas que je traversais, tu fus le point d’acmé de ce que je devais finir de construire, le verrou qu’il fallait poser pour refermer une porte à jamais blindée, pour ne plus souffrir. Cette porte fut lourde à refermer, comme si elle se bloquait par des grains de sable. Chaque poussière était une résurgence d’émotions et de souvenirs.

*

Il y a quelques mois, ma petite sœur est décédée. J’ai eu mal, j’ai encore mal, si je viens à penser à elle. C’est le propre des gens que l’on a aimés et qui nous ont quittés trop tôt.

Hier soir, j’ai reçu ton message, après de longs mois de silence. Ma plaie ne s’est pas refermée, car quand je t’ai lue, je me suis étouffée. Il était tard, je m’endormais. Le téléphone a vibré. Tes mots étaient là, sous mes yeux, je me suis sentie oppressée. La chambre est devenue soudainement petite, étroite. Par contrariété, mon cœur s’est affolé, mes yeux se sont embués. « Mais pourquoi tu fais ça ? » t’ai-je répondu.
Ce matin, mon mari me dit que je dois te laisser une seconde chance, qu’il ne faut pas que je sois catégorique. Je lui ai répondu que rien plus ne serait plus comme avant, si cela devait se faire, car quand on fait une fois, on refera. Jusqu’ici, je ne me suis jamais trompée.