Les funérailles

Quatre funérailles pour quatre grands-parents.


Celui qui est parti en premier, ça a été mon grand-père maternel. ÀA ses funérailles, je n’ai pas assisté. Ou bien je ne m’en souviens pas. C’était il y a longtemps. Commercial pour une marque de voitures française, il avait, au début des années 70, percuté un tracteur sur une route nationale ou départementale, enfin une route à double sens. Le site était plat, la vue aurait été dégagée s’il avait fait beau. Sa rate avait explosé. Je ne sais pas si on peut mourir de ne plus avoir de rate. Ce qui l’a emporté, c’est une septicémie contractée au moment de son hospitalisation.

Quand il était question de voitures, j’ai souvent entendu ma mère dire qu’il ne faut pas choisir une voiture blanche : par mauvais temps, ça ne se voit pas ; c’est dangereux.
Je ne me souviens plus de la marque de la voiture qui m’attendait au coin de la rue pour m’emmener aux funérailles de ma grand-mère paternelle. Je sais juste qu’elle était grande, comme toutes les voitures de mes parents. ÀA l’intérieur, j’y avais retrouvé mes 2 plus jeunes sœurs, alors écolières sur Belfort. Puis c’était mes 2 frères étudiants à Metz qui s’étaient rajoutés, enfin ma sœur cadette à Paris, alors en pleine préparation de concours. On avait filé vers le nord.
De ces funérailles, je me souviens bien. Elles ont été initiatiques. J’y ai appris que des funérailles, c’est un parcours : le funérarium, l’église, le cimetière, la maison du défunt. Et un rituel : des gestes précis à faire à des moments précis. J’y ai appris aussi la douleur du conjoint survivant. J’en avais entendu parler. Il se racontait que si ma grand-mère maternelle avait eu sa thyroïde qui avait tellement grossi au point de devoir la lui ôter, c’était à cause de l’accident et du décès impromptu et prématuré de son époux. Cette fois, c’était mon grand-père paternel qui souffrait. Au retour à la maison, après la mise en terre dans un cimetière balayé par la pluie, il avait, dans la pièce commune chauffée au poêle à charbon, laissé libre cours à son grand désarroi de se retrouver désormais seul, privé de la compagnie de sa femme, aussi petite et menue qu’il était grand et fort, avec laquelle il avait passé plusieurs décennies, pour le meilleur et le pire, disant d’un voix forte et détraquée que « sans elle » il était complètement « perdu ».
Mais avec le temps, il a perdu la mémoire, et le souvenir de ma grand-mère. Et la jolie photo d’elle posée par mon père sur sa table de nuit dans sa chambre médicalisée n’y a rien fait. Il ne cachait jamais son étonnement d’avoir été marié avec cette femme sur la photo. On comprend pourquoi il ne parlait jamais d’elle, alors qu’il n’était jamais avare de paroles. Mon père qui allait le voir régulièrement en sortant de son travail m’a dit que vers la fin il parlait souvent d’un pont, d’un endroit aux alentours de ce pont. Mon père pensait qu’il parlait d’un endroit dans le sud-ouest où son père avait un peu vécu, pendant la guerre, alors qu’il était enfant. La première guerre, je crois, parce qu’il est né en 1911. Mon père cultivait ces moments passés à discuter de tout et de rien avec son père. Mais, aussi vivant, joyeux, combatif, bavard, curieux soit-il , mon grand-père a fini par ne plus dire un mot, après 3 semaines d’agonie dont mon père a jugé préférable de ne pas nous informer.

Aux funérailles de mon grand-père paternel, il n’y eut pas de conjoint ravagé par la douleur puisque ma grand-mère l’avait précédé de 8 8 ans, conformément à son souhait maintes fois adressé au « bon Dieu » – et exaucé donc – de « partir en premier ». Il y avait de la tristesse mais l’atmosphère, au début, était relativement sereine. Avant de nous rendre au funérarium, on était passé manger des frites « faites maison » dans un café sur la route principale de la ville-bourg. Mais à l’église, je ne sais pas si ce sont les vieilles pierres, la lumière tamisée par les vitraux, les relents d’encens, les bancs en bois foncé, les chants religieux, le souvenir des funérailles précédentes, les souvenirs – l’insouciance s’est envolée.

Après l’église, comme la maison avait été vendue pour financer la maison de retraite puis l’établissement de soins, on s’est retrouvés dans la maison cossue d’une cousine de mon père, qui nous a chaleureusement accueillis. Nos enfants se sont rapprochés des enfants de mes petites-cousines, à peu près du même âge, qui jouaient à des jeux vidéos dans le salon ; les adultes étaient réunis dans la salle attenante autour de la table garnie comme il faut. J’ai appris peu de temps après, par ma mère, qui venait de l’apprendre de l’intéressé lui-même, que l’homme de la maison avait un cancer des os, qui ne lui laissait aucun espoir. De fait, il en est mort 6 mois après, la même année. Je l’ai appris par mes parents ; mon père était aux funérailles.
Aux funérailles de ma grand-mère, j’avais inauguré le refus de voir les défunts, à celles de mon grand-père, j’ai découvert l’émotion qui submerge et décompose, liquéfie. Les larmes font partie des enterrements. Pas trop dans ma famille, surtout du côté de ma mère, où on a plutôt la larme discrète, au pire les yeux rougis mais secs.

Aux funérailles de ma grand-mère maternelle, j’ai rencontré sur le parvis de l’église un cousin de ma mère, non loin d’une de mes grands-tantes, sa tante pour le coup. Celle-ci, courbée en deux par la maladie, les jambes ballantes hors de l’habitacle de la voiture, disait sans ambages qu’elle serait « la prochaine ». Ou bien elle l’avait tourné en disant que la prochaine fois ce serait son « tour ». « Elle a le moral » avait ponctué le cousin en se tournant vers moi. A À quoi elle avait répondu que la mort ne lui faisait « pas peur », qu’enfant elle voyait de près les morts étendus dans la pièce du bas tandis que les femmes de la maison les préparaient pour la mise en bière. Moi qui ai peur de la mort et de voir les corps morts, ça m’a impressionnée.

Je fuis les corps exposés dans les funérariums. La première fois que j’ai dit non au funérarium, c’était au décès de ma première grand-mère, dont le corps était déformé par l’hémiplégie, survenue quelques années plus tôt alors qu’elle était assise dans son salon - un « grand coup de tonnerre dans un ciel bleu », les mots lumineux de mon grand-père pour en parler. De sa mort il parlait très bien aussi : « Elle s’est éteinte comme une bougie. » Quand c’est lui-même qui s’est éteint, j’ai maintenu mon refus d’entrer dans la pièce funéraire où reposait son corps, comme on dit. Ma famille a pu constater au décès de ma dernière grand-mère que c’était acté, on n’en discuterait plus. Cette fois-ci, j’aurais pu varier peut-être, par curiosité, pour voir comment ma mère avait arrangé sur ma grand-mère le foulard que mon père lui avait tout fraîchement ramené rapporté de voyage, cadeau d’une amie d’une amie, dont elle n’aimait pas les tons -– mais non.
Au cimetière, est arrivé le moment de passer devant le cercueil pour « dire au revoir » au défunt. Moment incontournable que je ne me voyais pas décliner, juste différer, laissant les autres y aller avant, me laissant le temps d’observer, temps très court en fait. Les non-croyants touchaient le cercueil, les autres faisaient le signe de croix. J’étais parmi ces autres. Il est arrivé une chose assez bête : j’ai raté mon signe de croix ; ma main a bredouillé un signe de croix de guingois, ou un signe de multiplication, mais qui ne multipliait rien, qui bien au contraire retranchait une vie de la surface de la terre. J’ai repris au radar ma place en arrière-plan. Quelqu’un s’est approché et m’a déposé un doux baiser sur la joue. L’instant d’après, le maître de cérémonie s’est approché et m’a gentiment demandé s’il pouvait m’être utile ; une de mes lentilles s’était fait la malle. J’ai appris par ma mère en marchant vers la sortie que notre parfait maître de cérémonie, qui avait demandé la permission de lire un texte de sa composition devant la tombe, était un ancien boucher déprimé comblé par sa reconversion en moderne croque-mort.

Dans son magnifique appartement, le parfum de ma grand-mère continuait à diffuser ses senteurs agréables, jusque dans la salle de bains, belle et confortable, où on était sûr de trouver près du lavabo tous les petits objets de toilette, près du lavabo une jolie boîte de mouchoirs, et des mouchoirs en papier triple épaisseur. Dans la cuisine, ma mère et mes tantes préparaient des boissons chaudes, même si on était en été, et des choses à manger. Les lames des couverts étaient bien rouillées. J’ai fait remarquer que ce n’était pas bon pour la santé. On était toutes les quatre d’accord là-dessus. Puis on a pensé la même chose. Mais on n’a rien dit. Ce n’était pas la rouille qui avait tuée ma grand-mère mais une embolie pulmonaire un dimanche soir dans le couloir menant à sa chambre, et les claques administrées par l’une de mes tantes , infirmière de formation, n’y avaient rien changé.
Plus tard, une amie de ma grand-mère a sonné. D’autres dames, des amies habitant le même immeuble, étaient déjà là, familières des lieux, des partenaires de bridge, des amies de longue date. Quand j’ ai serré la main à la nouvelle venue, il me semble qu’elle a tressailli et j’ai pensé qu’elle avait peut-être eu un flash sur ma vie, sur ma mort, sur mes secrets, ou bien rien du tout et j’ai tout inventé. Elle s’est installée dans le salon, a fait venir à elle le chien de ma tante, lui a parlé, l’a caressé dans tous les sens. Une de mes sœurs s’est rapprochée d’elle, lui a posé des questions sur sa santé qui lui joue de sales tours. Après son départ, ma mère a, suite à sa recommandation, allumé dans le salon une longue bougie. Pour laisser partir doucement l’âme de mamie. Certains ont protesté et fait valoir qu’on était en train de se faire manipuler par une voyante. Mais la manipulation n’étant pas avérée, on a laissé la bougie allumée.