C'était le temps du verbe

Le départ en retraite d’un professeur syndicaliste.


Une fin d’après-midi presque ordinaire

Histoire d’école. Conte à rebours. Il était une fois. La fée Connaissance jouait encore ses tristes tours. C’était le temps du Verbe. Désormais, il faut changer de sujet. Ma grammaire en est chamboulée. Poussière blanche, je t’ai trop longtemps respirée. Tu imprégnais mes vêtements, pellicule subtile recouvrant tous les gestes de cet acteur routinier qui jouait imperturbablement son rôle. Or, l’ennui ne naissait pas irrémédiablement de l’uniformité car, à tout instant, dans l’univers clos de la classe, le hasard pouvait surgir. Pour abolir la nécessité.
Je voulais tourner discrètement la dernière page. Parmi élèves, collègues, camarades de la section SNES, peu étaient dans la confidence. Les copains ont désiré marquer le coup. Dans le mot distribué dans les casiers, ils avaient écrit : « Partir à la retraite, non battre en retraite, c’est le souhait de ce syndicaliste patenté. » Juste vision des choses mais aussi comme une incompréhension, un reproche. Pourquoi quitter le navire alors que d’autres combats s’annoncent ?

Je n’ai pas rédigé de discours. Comme pour mes cours ou les réunions syndicales, j’ai improvisé. Dans le réfectoire, une bonne trentaine de collègues patiente sagement.
« Comme de coutume, vous attendez que je lance les débats. Et si je ne parlais pas, aujourd’hui justement ? Ou je pourrais dire une dernière fois, j’élève très fort la voix, on commence la réunion syndicale dans une minute.
Quelques sourires complices. Je poursuis.
Longtemps j’ai cru que mes élèves venaient avec plaisir à mes cours parce que je savais les intéresser. Erreur totale. Je suppose donc que votre présence ici relève du même irrationnel.
J’ai une pensée émue pour celles et ceux qui ont dû me supporter pendant toutes ces années.
« Supporter », le mot me ramène 10 jours en arrière. J’entre dans la salle des professeurs, déserte. Sur une table, face à mon casier, une simple boule de papier semble me narguer. J’ai découvert ainsi le mot invitant à mon pot de départ. Je ne peux m’empêcher de songer : « Ma vieille langue de bois, combien de fois n’es-tu pas venue à mon secours ? » Aujourd’hui, les collègues ne prennent plus le temps de s’informer de ce qui les concerne. Certains, à l’image des élèves inattentifs, posent au délégué syndical les questions les plus invraisemblables, avec une naïveté désarmante. Merci donc à ma langue de bois qui m’a aidé, sans trop fourcher, à ressasser, à expliquer patiemment. Comme avec les élèves. Tâche ingrate mais aussi grandeur du métier.

Je le sais, mon style est ampoulé, mes phrases longues et mal troussées. Ma langue de bois a toujours peiné à s’exprimer, la vieille empâtée. Autrefois nous prenions le temps de refaire le monde, assis à une terrasse. Aujourd’hui, on se dit 2 mots, debout au comptoir en avalant vite un café chaud. Nos élèves zappent. Nous courons. Misère de l’enseignant, du syndicaliste.
Que dire à mes collègues ? Que j’ai aimé mon métier. Ils le savent. Que j’ai encore la conviction qu’ensemble on peut changer beaucoup de choses. Qu’ensemble nous avons beaucoup fait. M’envahissent des images décalées.

Hiver 89, une quarantaine de collègues de l’établissement participent à une manifestation nationale pour la revalorisation du métier. Quelques mois avant le bicentenaire de la grande Révolution. Nous scandions tous : « Revalo, la revalo, il la faut ! » Autre flash : Lors de l’une de nos escapades rituelles au Rectorat de Paris, nous attendions d’être reçus en délégation. Heureuse époque où il y avait encore du grain à moudre.

Partir à la retraite, serait-ce mourir un peu ? En cet instant, je ne suis pas loin de le penser. Tant se bousculent dans mon esprit en bataille images importunes et souvenirs futiles. Comme, paraît-il, avant la vraie mort. Somme toute, je me suis montré d’une sobriété exemplaire, appréciable avant de boire. J’ai invité mes collègues à ne pas abandonner le verbe, aux illusionnistes qui nous gouvernent notamment. Oui, le verbe, pour revendiquer. Pour dire haut et fort ce que nous sommes, ce dont nous ne voulons pas. Notre arme à nous, ne l’abandonnons pas aux seuls camelots. Ce serait se résigner à n’être que des sujets. Et maintenant buvons ! On trinque. On déguste les canapés. On bavarde aimablement.
– Maintenant, que vas-tu faire ? Employer tes compétences ailleurs, dans une association ?
– Pourquoi pas ? Le verbe peut bien fouler d’autres territoires que le seul tableau noir. Ailleurs il pourrait inventer de nouvelles couleurs.
– Financièrement, vous allez vous en sortir ?
– Si à la rentrée prochaine, devant la porte du lycée, tu rencontres un quidam portant casquette et lunettes noires, vendant lamentablement des cagettes de figues, tu n’auras plus à t’interroger…

Sommes-nous toujours reconnus pour ce que nous sommes ? Je suis en train de fouiller dans mon casier, une collègue m’apostrophe : « Toi, qui es prof d’histoire… » Flatté, j’adore l’histoire, je balbutie : « Je suis désolé, je ne fais qu’enseigner humblement les mathématiques. À environ une centaine d’élèves chaque année. Apparemment dans une relative clandestinité. »
Marylène, angliciste, est une collègue très agréable. Parfois un peu surmenée. Quelques jours auparavant, direction les salles de classe : « Vincent, je ne suis pas d’accord avec vous sur beaucoup de choses. Tu le sais. Mais je tenais à te dire que j’ai beaucoup apprécié de travailler avec toi car tu as été entier en toute circonstance. » Elle détache le mot « entier ». Moi qui me suis, ici ou ailleurs, tant partagé, trop multiplié ! Il suffirait de le demander à ma femme, à ma fille. Aussi, ne me déplaît-il pas de m’entendre qualifier d’entier. Quitte à renier mon arithmétique. En somme, à cela je n’ai rien à retrancher.
Jour des résultats du baccalauréat. La cour résonne de vociférations et de cris de joie. Dominique, encore une angliciste, collègue réfléchie, pose un regard lucide sur les choses et sur les êtres. Notamment sur ceux qui hantent ce lieu de sapience. Au milieu du brouhaha elle me crie :
– En toi, outre l’enseignant et le syndicaliste, j’ai aussi apprécié l’homme.
– Merci de souligner cette troisième composante de ma modeste trinité, souvent négligée.
Mon départ se voulait discret. Pourtant d’aucuns, à leur insu, l’estimaient nécessaire. Bien avant qu’il soit connu de tous. Authentique clairvoyance frisant la prophétie ?

Récréation de l’après-midi, plein soleil à travers les vitres. Vautré sur un fauteuil sous le panneau syndical, je sirote un thé au citron. Ana (prof espagnol) ne fait que passer dans l’établissement. Sans poste fixe, rattachée à l’académie et affublée de ce sigle si déplaisant et laid : TZR, titulaire sur zone de remplacement, aux conditions d’exercice dégradées. Elle m’apostrophe :
– À ton époque…
À ces mots, je fais un bond, tout symbolique. Seule entorse autorisée par mon grand âge. Et réponds à la cantonade et à l’intéressée :
– C’est ainsi que tu me perçois. Comme un dinosaure ?
Elle bredouille qu’elle n’a pas voulu dire cela.

Comme dans ma salle de classe, dans ce réfectoire, lieu du soir de mon contentement, je circule et vaticine. Bernard, le grand ordonnateur de cette petite fête, me tend mon cadeau. Et une carte où figurent les noms des nombreux collègues ayant donné leur écot. Il y est écrit : « Vincent, nous savons bien que tu ne resteras pas inactif. Les retraités aussi devront lutter. Merci pour ton dévouement à la cause du service public. Nous te souhaitons une très agréable… JUBILACIÓN ! » Je remercie et rebondis sur ce service public d’éducation que l’on dénigre tant. Pour mieux le démanteler.
– Oui, ce service public, défendons-le d’arrache-pied. Il le mérite, lui qui a su faire d’un petit émigré d’Estrémadure taiseux et mal embouché un enseignant et un citoyen, somme toute, convenables. Chapeau !
Le couple de concierges est présent. Entre toutes les tâches qui leur incombent, nos gentils cerbères s’occupent aussi d’un coin jardin.
– Avez-vous remarqué le petit figuier devant le bâtiment central ? Je le lègue officiellement à Nadia et à Bernard. Qu’ils en aient l’usufruit et la jouissance perpétuelle. J’ai dit.
Les tout-chauds acquéreurs me remercient.
Notre métier ne ressemble-t-il pas à celui du jardinier ? Semer, débroussailler, bêcher. Sans penser pourtant aux fruits à venir, persuadés néanmoins que, tôt ou tard, ils mûriront. Pour nous, ou pour d’autres, sans nous. Je songe avec un brin de tristesse qu’un arbre ne peut jamais décevoir, contrairement aux humains. Sans trop de soins, il pousse, insouciant, comme un enfant qui grandirait sans bruit. Silencieux et fidèle, il nous aide à prendre la mesure du temps qui passe. En ce lieu ou en tout autre, de nous il sera peut-être la seule trace.

Le chant souterrain des fourmis

Longtemps, la rentrée pour moi a commencé dès la mi-août. Par un rêve rituel me projetant immanquablement vers le jour fatidique. Toujours de façon insolite : je me trompe d’heure, il ne s’agit pas de la bonne classe, la salle des professeurs a une configuration bizarre, mon casier n’est pas au bon endroit, il déborde d’objets hétéroclites… Pendant les vacances j’ai tout mis entre parenthèses. Thérapie nécessaire. Collègues, élèves, tous les soucis du métier. Sans succès puisque ce rêve d’une seule nuit vient me rappeler que l’angoisse cachée est prête à resurgir, toujours au même moment.
Cette année encore, 15 jours avant cette rentrée que je ne ferai plus, ce visiteur importun a cogné à ma porte. Une dernière fois ? Pour me signifier que, retraite ou pas, exister pourra encore être une douleur et que la peur de la mort ne m’abandonnera pas. Je me retrouve donc dans la salle des professeurs. Tous vaquent à leurs occupations dans un silence pesant. Les gestes sont lents, démesurément. Je suis obligé d’expliquer ma présence incongrue mais mes paroles regimbent à sortir. Comme une matière retorse que je dois expulser. Au prix d’un très grand effort :
– Je ne suis là que pour une heure seulement. Je dois absolument terminer mon dernier cours.
On ne me répond pas. On ne me voit pas. Ce rêve, pendant toutes ces années, a joué le rôle apaisant d’une éponge qui nettoie, d’un buvard qui absorbe, d’une moustiquaire qui protège. En sourdine, il conjurait, il détournait, il substituait, il rassurait. En mettant en scène une réalité absurde qui ne se produirait pas, il exorcisait des angoisses souterraines et ouvrait la voie à une rentrée sereine, de bon aloi.

Projeter son savoir sur un tableau noir ne laisse personne indemne. Il y faut du recul, une maturation permanente. C’est à ce prix que l’acte d’enseigner est ressenti par les élèves comme spontané. Chaque heure de cours a sa vie propre. Notre travail nous confronte à la matière vivante, à l’humaine complexité des comportements et des échanges, à leur infinie richesse, à leurs combinaisons multiples de possibles. Leçon d’humilité. En ces temps de perte des repères où l’argent mène la danse et brouille la cadence, où l’on ne prête qu’aux riches, où parvenir prime sur réussir, où le paraître efface l’être, le métier d’enseignant a sa grandeur, sa nécessité. Considérez cette métaphore : armée innombrable de laborieuses fourmis, où chacun, à sa place, s’évertue, participe à l’œuvre collective. Vous est-il arrivé d’observer sur la terre nue la lente procession de fourmis surgies de nulle part, transportant leur nourriture sur le dos ? Avez-vous jamais songé à la souffrance indicible de chacun de ces êtres infimes quand un pas distrait ou malveillant vient brusquement les écraser ? Regardez comme les survivants, généreux et fébriles, emportent leurs blessés et leurs morts à l’abri de la catastrophe. En attendant que passe l’horreur. Industrieux insectes dont le labeur de chacun construit l’œuvre de tous !
On n’enseigne jamais en vain. Routine laborieuse, travail de fourmis, qui emprunte des sentiers familiers. Mais, à chaque fois, avec un pas différent, d’un pied singulier. Aussi, si l’on a enseigné on en reste marqué à jamais.
Gloire à tous ces gladiateurs du verbe, à ces obscurs faiseurs de mots qui, jour après jour, prétendent convaincre humblement que le savoir libère. Que chercher, pour la beauté du geste, enrichit, permet de se mieux connaître, de se trouver. Former l’esprit de tous ces jeunes pour qu’il devienne critique, leur faire s’approprier des savoirs semblant inaccessibles, leur donner le goût de comprendre. Tâche ambitieuse, tissée pas à pas, dans un lacis inextricable, parcouru et construit en commun. Une affaire de fourmis.

Microcosme

Rituel quotidien, plusieurs fois répété, l’ouverture du casier. De là, observer, déformation du métier. Regard sur soi-même et sur les autres. Écouter les bruissements de la salle des professeurs. Grouillante fourmilière, ruche bourdonnant de multiples battements d’ailes. Capteurs invisibles, indéchiffrables pour qui ne sait pas les lire, de la température du jour. Parfois, ronronnement monotone et sourd, plus rarement, séquences alternées de silences et de brouhahas, révélateurs de tensions récentes ou accumulées. Lieu de passage obligatoire, carrefour ouvert aux quatre vents. Tant et si mal que, souvent, les portes claquent. Agora où se croisent des mots venus de nulle part, rencontre des derniers avatars, poste où l’on vient aux nouvelles, où chacun, tour à tour, sans se départir de son enveloppe propre, peut jouer l’être et le facteur. Même si, alentour, on n’est pas affranchi, même si on feint de le paraître.

Il y a ceux qui se parlent tout haut. Ceux qui râlent tout le temps, sur tout mais surtout sur des riens. Ceux qui courent toujours, ceux qui traînent les pieds souvent. Ceux qui murmurent. Ceux qui ne veulent rien savoir. Ceux qui rasent les murs, ceux que tout rase. Ceux qui ne saluent jamais, qui passent sans vous voir, qui vous prennent pour des ombres, reflets de l’ombre qu’ils sont eux-mêmes dans le commun miroir. Il y a les cuistres indécrottables, les discrets incurables, ceux qui n’en pensent pas moins. Ceux qui sont revenus de tout et ne veulent rien entendre. Ceux qui se dédouanent de tout. Les agressifs et provocateurs, peu nombreux heureusement, qui clament à la cantonade que le SNES ne sert à rien. Qui le rendent responsable de tout pourtant, surtout de leurs propres insuffisances. Et qui n’hésitent pas à le solliciter, en cas de besoin.
Même si cela est conforme, vous me pardonnerez d’écrire au masculin. Je ne le fais pas pour faire genre, cela va de soi, mais pour me plier à cette règle rigide qui bouscule l’arithmétique, tout en se voulant grammaticale. Or donc, même en ce lieu, même en parlant de ce métier où la statistique identifie la femme pour ce qu’elle est, à savoir plus que notre moitié, il me faut, pour respecter cet usage inepte, dire « ils ». De « ils » n’y en eût-il qu’un entre mille. Ah, le foisonnant et perpétuel confessionnal ! Pardonnez, je vous prie, ce gros mot, plus gros encore, commis par un laïque sur le retour. Et les raisons pour ne pas faire grève ? Tout un poème qui mériterait une exhaustive et linéaire étude, rime après rime. Dissonances, assonances, césures, pieds et points liés. De la même saveur que les inventions, toujours renouvelées, de certains de nos élèves pour justifier leur retard matinal. Et le miracle, encore un mot malheureux qui m’échappe – détonnant dans mon propos, étonnant aussi –, consiste en ceci : avec ce microcosme de pensées et de vouloirs si différents, encore le masculin qui prime, c’est déprimant ! On parvient à fédérer, à convaincre et, au bout du compte, à revendiquer et, ensemble, à faire bouger les choses. N’en déplaise à ces prédicateurs de l’Apocalypse qui annoncent doctement aux gogos, donc à nous tous, pauvres nigauds !, la fin de l’Histoire. Il n’y aurait plus rien à rêver, assènent ces chantres de la pensée unique. Le libéralisme triomphant serait la panacée, le baume miraculeux pour apaiser nos vieilles douleurs et cicatriser nos vilaines blessures. La dette, la faim, les maladies pour les trois quarts de la planète. Ailleurs, les bourses en émoi, la spéculation, les actionnaires petits ou grands, grugés ou menant la danse, la course rapace vers le dieu Argent. Nous pourrions dire : « Nous avons mal à notre métier. »
Combien d’enseignants en souffrance, mais aussi combien que le métier aguerrit, a guéris ? Nous ne disons pas cela pour pleurnicher. Notre métier, pour le faire reconnaître nous devons le défendre, l’exalter. Ce métier qui nous ressemble, qui nous grandit, qui nous rassemble. Nous, éternels enfants, toujours à l’enfant confrontés.

Le théorème des gendarmes

Début novembre. La lumière nous manque. Classe de 1ère scientifique. Cours sur « le nombre dérivé ». Notion difficile à comprendre, à enseigner. Comme pour toute nouvelle connaissance, l’élève aura besoin d’un peu de recul. Pour se l’approprier, pour la mûrir. Il y faudra beaucoup de sérieux et de patience, d’exercices appropriés.
– Monsieur, à quoi ça sert le nombre dérivé ? demande Simon, désarçonné.
Le professeur a de multiples réponses dans sa besace, à une question aussi dérangeante qui le touche en plein dans son acte d’enseigner. Selon son humeur du moment, la qualité de l’élève, la nature de la classe, il peut répliquer –
péremptoire, ou quelque peu agacé.
– Notion difficile à traiter avec humilité. Nous faisons des mathématiques ensemble pour le plaisir. Pas seulement par utilité ou nécessité.

En somme, à question de fond, réponse au fond acceptable. Car le lien entre enseignant et élève doit reposer sur l’acceptation commune, souvent implicite mais incontournable, que le savoir est le seul objet de leur désir commun. Nulle autre considération ne doit perturber cette connivence. Cette question importune révèle l’angoisse de l’élève face aux savoirs et une douleur presque existentielle propre à son âge : le professeur lui demande de chercher sans trêve. Alors qu’il se cherche lui-même et souffre de ne pas se trouver. Apprendre, pour quoi faire ? À quoi sert de faire tant d’efforts ? Plaisir de travailler dans l’abstraction, la bonne blague ! Quand, à mon âge, d’autres sollicitations plus agréables et moins dévoreuses d’efforts me tendent les bras. Tout cela, bien entendu, l’élève ne se le formule pas, ne l’exprime pas. Qu’à cela ne tienne, la société chaque jour lui instille, elle, cette rengaine insinuante et séduisante. Alors, pour réussir, y faut-il autant d’efforts ? Beaucoup parviennent à l’aisance, certains même à la célébrité, par des chemins moins escarpés. Aussi, votre nombre dérivé, vous savez, vous pouvez vous le mettre…
Le professeur pourrait rétorquer.
– Vitesse instantanée, accélération, fusées lancées dans l’espace, modèles économiques…
Ou tout aussi bien, pour en finir, à bout d’argument :
– Tu rames. Rien d’étonnant à cela, mon cher Simon ! Tant d’autres l’ont fait avant toi, ou le feront. Alors, accroche-toi bien. Pour ne pas prendre l’eau. Cela t’évitera de dériver !

Début février. La lumière revient, enfin ! Le froid s’étire.
– Deux fonctions ayant la même limite au même endroit en encadrent une troisième. Qu’arrive-t-il à cette dernière ?
Encore une question importune. C’est l’heure d’après la cantine. Beaucoup digèrent mal, andouille et cours de la veille réunis. Ingurgiter sans mastiquer et apprendre sans chercher à comprendre produisent curieusement les mêmes effets. Dans les 36 têtes ployées sur la prise de notes, je devine une multitude de neurones paresseux et sournois qui se prélassent ou font les morts. Je repose ma question avec un ton de défi et une telle hargne que beaucoup de ces derniers semblent ressusciter. Comme souvent, Elisabeth se dévoue :
– Elle est coincée, bornée.
– Exact, l’énoncé le dit. Mais, là n’est pas du tout la question. Écrivons : « Théorème des gendarmes ».
À ce moment précis un frémissement semble parcourir les échines. Le suc digestif, dopé par une myriade d’enzymes gloutons, produit son office, comme par enchantement. Passent sans coup férir andouille et cours mal avalés. Sans chipoter. Dans la salle surchauffée, l’air irradie enfin un peu d’énergie. Des oreilles se tendent. Une langue se délie. C’est Elie qui commente :
– Ah oui, j’ai compris ! Le voyou entre les gendarment qui l’encadrent. D’où le titre de votre théorème. C’est marrant.
Peu sourient à son intervention. Dommage.
– Elie, ta capacité d’émerveillement m’étonnera toujours. Elle est sans limite. Il n’en va pas de même pour notre voyou. Après une respiration, m’adressant à la classe : Qu’en pensez-vous ? Écrivons : soient f, g et h, trois fonctions…

Paradoxes et aphorismes

Enseigner c’est :
Ouvrir les esprits dans un lieu fermé.
Ne compter que sur soi quand autrui compte beaucoup sur nous.
Avec peu, faire énormément.
Chaque année, vieillir d’un an alors que nos élèves vivent un éternel printemps.
Évaluer toujours, évoluer parfois.
Besoin de reconnaissance et connaissance des besoins.
Avoir l’intime conviction qu’ajouter vaut toujours mieux que retrancher.
Être maître dans sa classe de quelques mètres carrés, royaume fragile où les élèves, pourtant, ne sont pas des sujets. Sinon d’inquiétude et d’attention.
Prétendre faire concilier effort et plaisir.
À tout instant prendre du recul, pour mieux anticiper.
Parler à bon escient et sans parcimonie.
Faire une leçon sans faire la leçon.
En venir toujours aux mots.
En dépit du tableau noir, prendre le temps de conjuguer le verbe en couleur. De moi à toi, personne par personne. Par tous les temps, se défier des modes.
Dire des banalités avec enthousiasme.
S’occuper sans cesse des affaires d’autrui tout en gardant son quant-à-soi.
Brasser du vent sans en avoir l’air.
Prouver, si nécessaire, à des perdreaux de l’année qu’on n’est pas né de la dernière pluie.
Mine de rien, conter les jours.
Diviser le temps en séquences.
Trier sans rejeter.
De tout, faire des catégories.
À l’oral, s’évertuer à éviter les cris.
Ne pas abuser de la litote. Se méfier des euphémismes. Ne pas dédaigner la métaphore. Ne recourir à l’hyperbole que dans des cas très précis.
Pratiquer couramment la dialectique et la dichotomie, ces compagnes tutélaires, pour mieux se partager. Ce faisant, être, par la force des choses, constamment au four et au moulin, don d’ubiquité oblige. Néanmoins, savoir faire la part des choses.
Cultiver l’art de la nuance. Non par coquetterie, mais par souci de la précision et de la rigueur.
Être maître de soi toujours, même si à l’intérieur on bout. Ne pas céder au découragement, au cynisme. Éviter l’ironie, les mots qui blessent. Car le public est fragile. Ces mots qui peuvent vous blesser aussi.
Toujours contrôler son verbe. S’écouter parler, non par narcissisme, mais par nécessité.
Feindre de croire que toutes nos paroles sont bues comme un divin nectar. Qu’elles seront retenues et survivront, couchées sur les pages d’un cahier ou sur les feuilles volantes d’un classeur.
Chaque jour, tourner une nouvelle page du même livre au goût d’inachevé. De Sisyphe se souvenir, pas décisif à chaque instant recommencé.
Être soi-même la meilleure façon d’intéresser les autres.
Un métier qui, au présent, construit l’avenir.
Donner la faim des mots et garder le mot de la fin.
Immuablement, de cloche à cloche, raisonner.
Sous un même toit toujours être soi, y compris à la fin du mois.
Entre le pourquoi des mots et les mots qui disent, éviter le pire des maux.
Enseigner, c’est beaucoup dire.
Ne pas se griser de la valse des mots.
Et savoir, le moment venu, que les mots ont une fin.
Ainsi, après vingt-trois ans dans le même bahut, se résoudre sans tristesse à se faire la malle pour aller poser ailleurs ses valises sous les yeux.

L’arbre de Deborah

Un après-midi de septembre. Ma première semaine de retraité. Le temps déjà est à l’automne, mon humeur aussi. Ni nostalgie, ni peur de l’inconnu, ce vide qui m’envahit. Plutôt la conscience insidieuse d’être inutile désormais. Comme si ne plus enseigner signifiait exister moins, vivre à petits feux. Je regagne ma banlieue par des sentiers familiers. Soudain un ancien élève m’accoste sur le quai du métro : « Je suis heureux de vous revoir. »
Je m’enquiers aussitôt de ce qu’il devient. Demande des nouvelles de la classe de 1eS2 dont il faisait partie. Tous ont eu leur bac. Nous évoquons quelques souvenirs de cette année scolaire passée ensemble de part et d’autre d’un même bureau. Certaines années, sans qu’on sache très bien pourquoi, la relation professeur-classe prend d’emblée une qualité unique. Le fait d’être leur professeur principal, et de leur enseigner les mathématiques de surcroît, ne peut suffire à expliquer cet échange privilégié. Puisque cela ne se produit pas systématiquement. Thierry insiste avec espièglerie sur le goût partagé par beaucoup, selon lui, pour mes « bons mots ». Je le raille gentiment pour son indulgence et tiens à lui préciser que ces traits d’esprit ne valaient que par leur spontanéité et ne méritaient aucunement de survivre à la situation qui les avait provoqués. Je me souviens que c’est avec cette classe que j’ai abusé, bien tard peut-être, de cette dose de bonne humeur décalée qui se voulait naturelle. Cela désarçonnait les élèves. Ce qui était le but escompté.
– Tu as retenu davantage mes prétendus mots d’esprit que vecteurs, produit scalaire, suites, barycentre, trigonométrie, probabilités, fonctions dérivées et compagnie.
– Quelle idée ! Vous savez, certains les notaient, à chaud, sur un coin de page. Je vous assure. Certains camarades collectionnaient vos astuces.
Je ne lui rétorque pas que je m’en doutais. « Astuce », le mot me convient car il traduit assez bien l’équilibre obtenu avec cette classe, comme par astuce, par enchantement. Jamais rompu, quels que soient l’heure de la journée et les aléas du moment. J’avais eu, dès le premier cours, l’inspiration de me montrer naturel, détendu. Cela avait plu d’emblée. Cette atmosphère de travail leur convenait définitivement. Je me souviens avec un brin d’émotion de leur attente sage et silencieuse, à mon entrée dans la salle, venant d’un autre cours. Ils étaient déjà installés à leurs places respectives, cahiers ouverts, prêts à la bataille du jour.

Sans effort particulier de ma part, transmettre se révélait naturel et apaisant. Alors que, d’autres fois, j’ai dû lutter contre inertie et mauvaise volonté – médiocre acteur. Situation que tout enseignant, un jour ou l’autre, a connue ou craint de rencontrer : le message ne passe pas. Malgré tous nos efforts, notre compétence, le public, ce jour-là, ne répond pas. Ou pire, il est rétif, hostile. Cruauté de ce métier qui, tant de fois, nous gratifie mais qui peut aussi nous jeter à la figure notre impuissance, notre fragilité. En proclamant, du même coup, que le savoir ne se décrète pas. Qu’il peut même être refusé ou ignoré par jeu. On a beau avoir nos trucs pour épater la galerie, penser que le désir d’apprendre l’emportera, le groupe, pour une raison dont nous ne sommes pas responsables peut, sans sommation, faire bloc et, soudain, nous faire sentir misérables. Situation extrême où le verbe n’a plus la primauté. Le retour sans fard au rapport de force originel, à la meute qui fait corps contre l’indésirable, contre l’intrus. Où se mêlent désamour, désarroi, sentiment de culpabilité, et parfois dégoût de soi, qui minent certains d’entre nous. Oui, enseigner, si fragilité il y a chez l’enseignant, peut s’avérer redoutable et cruel. Pas seulement dans les endroits difficiles. Je n’en dirai pas davantage. Tout cela est bien connu mais si peu reconnu.
Nous qui prônons effort, persévérance et promettons des résultats en récompense, savons que les choses ne sont pas aussi simples. Que cette corrélation ne se constate pas automatiquement. Pourtant, nous la faisons miroiter comme une vérité irréfutable, principalement aux plus besogneux, pour les convaincre de ne pas lever le pied. C’est sur ce leurre assumé que repose une part de notre efficacité.

En cette avant-dernière année de ma carrière, ce que j’ignorais alors, j’ai eu la certitude déplaisante que je vieillissais. Contre toute attente, en dépit de mon plaisir intact et préservé à enseigner. À l’improviste, comme par inadvertance, quel funeste pressentiment, quel irrationnel sont-ils venus me le signifier ? Risquons cette hypothèse : l’irruption intempestive de ma langue maternelle au milieu de mon discours, en plein cours, sans y avoir été conviée. La première fois, cela a étonné. Comme une intrusion pitoyable de l’enfance, comme l’annonce d’un déclin prématuré.
Début mars. Premiers bourgeons aux branches des arbres. En contrepoint, boutons récalcitrants sur plus d’un visage. J’effaçais le tableau. Barycentre, cours et exercices, on venait de terminer un tour complet de la question. Au lieu de m’entendre dire : « Tournons la page et passons à autre chose. » ; ou bien : « On efface tout et on recommence. », une voix en moi s’est élevée qui, à mon corps défendant et à ma place, s’est écriée, sentencieuse : « Borron y cuenta nueva ! »
La deuxième fois, cela a intrigué. Le professeur serait-il à la fois bilingue et bizarre ? Curieux. Il s’agissait encore de l’intrusion d’un proverbe qui se voulait pertinent. Pour convaincre un élève du chemin à parcourir et des écueils à surmonter, j’aurais pu énoncer : « Il y a loin de la coupe aux lèvres. » Au lieu de cela, la même voix importune a prononcé : « De la mano a la boca se pierde la sopa. »
Je me rassurais en pensant que mon cas n’était pas désespéré. En effet, les rares fois où j’avais eu la tentation de jurer, la langue espagnole est riche en la matière, j’avais su me contrôler.
Voilà qu’à leur tour certains s’enhardissaient à des : « Si, muchas gracias. » Ou bien prenaient congé avec un air de connivence qu’ils espéraient partagée : « Hasta la vista ! Adios ! Hasta luego ! Hasta pronto ! »

La métaphore accomplit un tour de passe-passe subtil puisqu’elle déplace de l’objet vers l’image, afin de mieux cerner ce premier. Jeu de substitution, art de la dissimulation, du déguisement. Composantes caractéristiques du leurre, qui se retrouvent aussi dans les rêves. Ou participent, inaperçus ou pas, des subterfuges cachés de la mémoire. Laquelle peut, à l’occasion, pour nous aider à conserver certains souvenirs, établir des liens biunivoques, d’énigmatiques correspondances. Cette habileté, l’enseignant, et plus particulièrement le matheux, est amené à la pratiquer fréquemment. Nécessité ou astuce, cela aide indubitablement. Au grand étonnement de Thierry qui me demande si je me souviens de tel ou de celle-là, je réponds du tac au tac.
– Vous vous souvenez de Xavier ?
– Son exquise courtoisie et sa grande rigueur.
– De Deborah ?
– Bien sûr, et de son arbre…
Sifflement admiratif. Nous reparlerons plus avant de l’arbre en question.
– D’Antoine ?
– Son faux détachement.
– De Bertille ?
– Son sourire éclatant.
– De Raphaël ?
– Lequel ? Ah oui, lui. Son humour délicat et son écoute bienveillante.
– De Gabriel ?
– Sa fameuse conjecture…
– Toi, Thierry, ta politesse imperturbable. Et ton sérieux, parfois plus discutable.
Station Gare du Nord, je prends congé de mon ancien élève. Cette classe, de septembre à juin, s’était montrée sous son meilleur jour. De l’avis unanime des collègues. Le groupe semblait soudé, complice.

Dans une classe où chacun occupe sa place, joue son rôle, parfois celui imposé par le regard des autres, investit un territoire reconnu par le reste du groupe, il est amusant que, de temps en temps, des élèves plus réservés osent se mettre en avant. Pour, une fois n’est pas coutume, sortir fièrement du carcan qui les enserre et venir empiéter sur un domaine réservé.
Ainsi fit Deborah, jeune fille motivée, fragile à l’écrit, d’ordinaire en retrait. La veille, j’avais proposé l’exercice suivant : « Dans une urne, il y a 3 boules rouges et 5 boules blanches. On tire successivement et sans remise 3 boules. Quelle est la probabilité des événements suivants : A : tirer 3 boules rouges exactement ; B : tirer 2 boules rouges seulement ? »
Exercice classique de probabilités. La première question se résout à l’aide des arrangements dans le cadre de l’équiprobabilité. La seconde également, en prenant bien garde de faire intervenir le nombre de possibilités de ranger deux boules rouges parmi trois boules. Pour ceux qui voudraient se tester, souvenirs, souvenirs, je me contenterai de donner brutalement les résultats : p(A)=1/56 et p(B)=15/56.
L’exercice corrigé, je m’apprête à passer à la suite du cours. Lors, Déborah lève le doigt et d’un ton assuré affirme :
– Pour traiter la question 2 j’ai fait un arbre, monsieur.
Je n’ai pas encore évoqué les arbres pondérés ni parlé, cela ne figure pas au programme, de probabilités conditionnelles. En revanche, j’ai introduit très brièvement combinaisons et arrangements. Pour traiter des exercices plus nombreux, plus variés, plus intéressants. Cette bonne classe le permettait. Mais, qu’à cela ne tienne.
– C’est vrai que les arbres, en ce joli mois de mai, sont beaux à regarder. Viens nous dessiner ton fameux arbre et n’oublie aucune branche, s’il te plaît.
Deborah s’exécute avec maestria. Sur chacune des branches de la ramure elle a écrit la probabilité idoine, accompagnée d’une explication brève et claire. Puis, elle a fait ressortir, une craie jaune et une craie orange à l’appui, les 4 chemins qui visualisent les 2 questions. L’un en jaune, les 3 autres en orange.
– Parfait, mademoiselle ! Merci. Il ne manque que les feuilles et les petits oiseaux. A contempler sans modération et à écouter dans la cour pendant la récréation
À la classe :
– Copiez à l’identique cette œuvre d’art encore fumante. Appliquez-vous, je vous prie ! Ne sautez aucune branche. Nous l’appellerons : « L’arbre de Déborah ».

Derniers pas

Une vie d’enseignement ne se réduit pas à l’aventure quotidienne délimitée par 4 murs. Il y a aussi les échanges en dehors de la classe, les réunions de tous ordres, les conflits locaux ou nationaux, les grèves et manifestations, la bataille toujours recommencée pour défendre l’identité du métier. Tout cela, qui aussi construit l’enseignant et le syndicaliste, pourrait donner amplement matière à souvenirs, à commentaires, à fiction. J’ai préféré me restreindre au cœur du métier, à l’acte d’enseigner. Sans m’interdire digressions et divagations. Prétendant ainsi mettre un grain de folie en une matière réputée ardue et austère. M’en tenir à cette aventure qui ne dévore de paysages que ceux de l’esprit. Et accomplit néanmoins le prodige quotidien de retenir 36 élèves, des heures entières, entre des murs aux peintures écaillées, face à un enseignant fragile et désarmé.

Par quels chemins de traverse, entre algèbre du verbe et géométrie du tableau noir, le savoir se faufile-t-il pour imprégner ces jeunes pousses avides de grands espaces et de liberté ? Les centaines de milliers d’industrieuses fourmis que nous sommes s’évertuent, s’époumonent, se dédoublent, se coupent en 4. Même si de leurs efforts, il ne semble rester rien d’observable. Nulle trace sur la poussière des chemins, nulle architecture venant éblouir l’œil des passants. Pensez que pyramides, cathédrales, avions et autres chefs d’œuvres du génie humain ont été façonnés aussi humblement par des milliers de mains de labeur et par la sueur de fronts innombrables. Ainsi, dans ce métier où le concept devient acte, à chaque instant, nous sommes, à notre échelle, de modestes inventeurs, des faiseurs de mots éphémères, des passeurs de savoir, des architectes de multiples avenirs. C’est pourquoi nous ne voulons pas être considérés comme de simples exécutants. Nos œuvres ne sont pas faites de marbre et de pierre. Sculpteurs de l’esprit, nous façonnons les formes du vivant, esquisses mouvantes et floues, prometteuses d’avenir, semence éparpillée au hasard des pages de cette histoire sans fin.

Dans notre errance circulaire, de petits riens nous réconfortent ; un sourire discret, un regard complice, quelques mots de gratitude prononcés par un élève, par un parent, qui nous donnent l’illusion que ce travail obscur ne se fait pas en vain. Frères enseignants, compagnons de lassitude et de devoir, continuons sans faiblir notre œuvre solitaire et méconnue. Contre vents et marées. Pour nous-mêmes, pour nos élèves, pour notre beau pays. Ces quelques lignes maladroites, simplement, pour vous saluer, pour saluer le métier.

Je ferme une dernière fois une dernière porte. Je rends mes clés à l’intendante, acte anodin. En remettant cette dernière once de pouvoir, je m’allège d’un grand poids. Sans tristesse ni joie, dans une sorte d’hébétude. Mes pensées semblent s’immobiliser, se figer dans une apesanteur douce et sans contours. Comme le vide est agréable ! La lourde porte du lycée claque derrière moi. Désemparé sur ce trottoir familier, je me sens nu et sans objet. Mal-être passager. Je reprends bientôt mon chemin routinier, celui du dernier retour d’un enseignant en activité. Et ne doute plus que, derrière l’imposante bâtisse, au détour du premier virage, s’ouvre un nouveau rivage. Je hâte le pas, avide de l’explorer.