Dans le silence de mon atelier

L’atelier d’une artiste plasticienne.


Raconter la vie ? La mienne aussi ? Pourtant... qu’en dire ? Elle est sans doute trop singulière, trop silencieuse, trop peu conforme à la vie en général, à celle que je vois tourbillonner autour de moi, celle que mènent ceux qui m’entourent ou celle des autres plus loin encore. La mienne se tient sur les marges, cachée, secrète, à l’abri dans mon atelier. Un atelier d’artiste. Plasticienne. Voilà ce que je suis. Ce qui veut dire tout à la fois peinture, dessin, installation, performance. Tout ce qui a à voir avec le regard. Et en ce qui me concerne, je rajoute l’espace, le corps, le mouvement et la mémoire. Toutes choses qui m’obsèdent et me fascinent.

Quand on me demande : « Alors, ton boulot ? », je réponds : « Non, pas d’exposition dans l’immédiat » ou « Oui, une exposition bientôt, un chouette projet » ou « Ce qui est dur, c’est le financement, avec la crise… » ou encore « En ce moment j’ai commencé une recherche sur… » Mais je ne dis rien de ma véritable vie, celle qui m’agite à l’intérieur et me tient en haleine. Ce qui palpite en moi quand je travaille. Ou que je ne travaille pas – et bien souvent, même, à mon insu.
Dire cette palpitation intérieure, si individuelle, farouche, irréductible, si peu sociétale, c’est vrai, j’ai hésité, je me suis demandé pourquoi, quand je voyais cet intitulé comme une injonction, raconter la vie ; mais là, je suis dans le train en route vers l’Alsace pour une prochaine exposition autour du centenaire 14-18, et j’y pense. J’ai toujours un cahier et un crayon avec moi, et comme je m’apprêtais à écrire sur mon projet d’exposition, en fait, voilà ce que j’ai commencé à écrire. Une tentative, peut-être dérisoire, impossible, de raconter cette vie-là.

Cette vie-là, elle me tient droite et en mouvement depuis 30 ans. Sans relâche. Me poussant toujours en avant. Pour tâcher de la circonscrire, je vais en raconter une journée. Ce que je fais du temps, ce que le temps fait de moi. Et puisque je viens d’en parler, je vais raconter une journée de travail sur cette exposition à venir. La guerre, à défaut d’une vie d’artiste, je me dis que cela concerne les autres aussi. Si je participe à cette exposition, c’est parce que je cherche à promouvoir un projet sur le thème de la guerre qui patiente dans mes tiroirs depuis une dizaine d’années. La guerre m’obsède, me hante, m’inquiète, me tient en alerte. Par-delà les explications géographiques, économiques, religieuses, politiques, elle est un roc dur et noir sur lequel je bute, sur lequel ma conscience se pétrifie. Et je ne sais pas quoi faire de cette pensée pétrifiée. La thématique de l’exposition en Alsace diffère de mon projet articulé autour de la mémoire. Pour faire simple, c’est : quelle représentation les artistes se font-ils de la guerre aujourd’hui ? Elle est axée sur la représentation que les artistes jeunes et moins jeunes, de Rhin et d’Outre-Rhin se font de la guerre aujourd’hui ? Alors ? Et moi ? Comment est-ce que je me représente la guerre ? Qu’est-ce que je peux en dire ? En montrer ?

Je me posais la question tout en marchant. Depuis une dizaine d’années, j’habite en Bretagne à quelques kilomètres de la mer et, que le soleil brille, qu’il pleuve, qu’il vente ou que le paysage s’estompe sous des pans de brume, j’ai pris l’habitude de marcher sur le chemin des douaniers avant de m’enfermer dans mon atelier pour la journée. Je grimpe sur la falaise, la mer s’étale en contrebas et je marche dans la beauté du monde, guettant, telle une vigie, dans les ors et argents répandus sur la mer, les images fluctuantes qui pointent, qu’elles soient réelles ou mentales. La côte moutonne vers les terres, avec çà et là un clocher en sentinelle. Et la guerre, bien sûr, c’est sur la terre qu’elle s’abat, tout comme un grain, tout comme celui que je vois pointer à l’horizon, là-bas. C’est une affaire de terre la guerre, de terre et de géographie.

Voilà, je sais comment commencer mon travail. Se superposant à la plaque miroitante de la mer, je vois se dessiner une carte du monde avec ses continents et ses océans. Et la guerre qui la frappait de part en part. Je vois tout cela de très haut.
Rentrée chez moi, je cherche sur internet une image de planisphère. J’en trouve une, simple et clair, en noir et blanc, avec les pays bien cernés par les lignes noires de leurs frontières. Je l’imprime et vais à mon atelier. J’habite une ancienne Longère rénovée et j’ai installé mon atelier dans l’étable. Les mangeoires en ciment s’y trouvent encore, où s’entassent désormais dessins, crayons, papiers, matériel de toute sorte. J’ai tout chaulé en blanc. Des ouvertures vitrées placées en hauteur inscrivent des rectangles de paysage dans l’atelier : Est, Sud, Ouest, le soleil y fait son tour. Sur environ 50 m².

Tout autour, la campagne, des champs, des bosquets. On distingue même des taches blanches et noires de vaches, au loin. Et le ciel, le vaste ciel et la lumière. Voilà, j’ai campé mon décor. J’avais dit que ma vie ne ressemble pas à la vie en général. Déjà ce luxe insensé, le calme, le ciel ample et changeant, la lumière, le temps et ses heures pleines, tout comme dans un tableau de paysage classique. À mon atelier, je n’ai rien, ni téléphone, ni ordinateur, ni radio. C’est l’absolue condition de mon travail : aucun bruit du monde. On pourrait dire que le monde n’existe plus, or c’est tout le contraire, je crois. Un certain monde n’existe plus, auquel je ferme la porte – celui du quotidien, de l’ordinaire, de la contingence, si plein de bruit et de rumeurs. Il s’agit de laisser advenir un autre monde, ou plutôt son noyau dur, sa substantifique moelle. Comment en parler autrement encore ? Peut-être comme d’un atome, quelque chose qui ne se fractionne pas, un et indivisible dans lequel je me tiens alors moi-même, une et indivisible. Parfois me vient le terme de monade, dont je n’ai que de lointains et incertains souvenirs philosophiques. Mais j’ai toujours aimé ce mot, il ressemble à nomade. Je l’imagine flottant, entouré de voiles blancs. Peut-être aimerais-je ressembler à ce mot.
Mais dans mon atelier, c’est un tout autre mot qui m’attend ce jour-là. C’est le mot guerre. Tous mes dessins de guerre sont là, noirs, charbonneux – et mon cœur se serre. J’étudie mon travail des derniers jours, cherche à déceler ce qui ne va pas, ce qu’il faut reprendre.

À vrai dire, j’étais déjà entrée dans mon atelier avant de partir marcher au bord de la mer car quand je m’éveille, il me faut toujours courir et traverser ma cour, parfois en robe de chambre sur laquelle j’ai jeté un anorak, et en chaussons, pour voir, même en coup de vent (ou plutôt devrais-je dire surprendre) mes dessins de la veille. Comme si, tout juste éveillée, avec ce regard nouveau que la nuit a lavé, je pouvais en voir autre chose. Un bruissement, un soupir de la nuit... Il m’arrive aussi, tard dans la nuit, de pénétrer dans mon atelier, tout doucement, presque en catimini, quand il fait si noir que toute la campagne, ma cour et l’atelier semblent serrés dans des tenailles noires.

Il est 10 heures et je dessine une grille sur le planisphère imprimé en A4 pour pouvoir l’agrandir sur un carton de 2,40 m x 1,20 m. Les contours des continents ne posent pas de difficulté mais je peine sur l’Europe et sur tous ses pays. J’ai pris mon gros atlas mais il est bien trop ancien. Il y manque tous ces nouveaux pays qui ont vu le jour en Europe de l’Est. C’est plein de frontières, de lignes à tracer. Comme si l’indépendance commençait avec des lignes. J’efface, je recommence. Je reprends encore. Je travaille au fusain. J’aime le fusain, son contact, sa matière, son noir opaque. Après l’avoir passé, je l’essuie ou je le frotte. Ainsi, je touche vraiment ce que je dessine, sans intermédiaire. Je peux aussi l’effacer, n’en retenir qu’une trace, une ombre, une coulée. Cela me convient. Mais à présent l’Europe est toute charbonneuse d’avoir été effacée et reprise. Et je m’y perds. Ce n’est plus qu’une mosaïque hachurée de lignes noires. L’Amérique est si vaste, si simple à ses côtés, même l’Afrique se dessine plus facilement avec ses grandes découpes presque rectilignes. L’Europe est si petite avec tant de pays, tant d’embrouillaminis de lignes.

J’ai passé des jours entiers sur ce planisphère. C’était comme parcourir le monde, le frottant du bois brûlé du fusain. Je travaille au sol, à genoux. Je porte des genouillères sur mon pantalon de survêtement et dépose des bandes de papier kraft pour me déplacer sur ma carte. Le soir, quand je m’arrête et que je regarde la campagne autour de moi, elle me semble être devenue minuscule, pas même une tête d’épingle sur la carte. Parmi mes dessins de guerre, il en est un, tout en longueur, une armée qui s’étire sur une plaine noire. Il est posé au sol parmi les autres mais souvent il attire et retient mon regard. Alors que je dessinais les masses grises des océans du planisphère, je l’ai attrapé soudain et l’ai posé tout contre le planisphère. Je suis restée saisie. Cette armée qui marche sur les bords du monde, silencieuse et noire, en une longue perspective. Je regarde tout cela longuement, attentivement. Je tourne autour, déplace l’armée sur chacun des côtés de la carte et je vois, oui c’est bien ainsi que je vois la guerre. Des armées qui s’étirent sans fin jusqu’aux limites extrêmes du monde, errant dans l’espace, tournant sans fin autour des terres et des mers. Un impérieux besoin d’explorer ce qui n’est pour l’instant qu’une vision, une image mentale, de la vérifier – et j’entreprends aussitôt un autre dessin d’une nouvelle armée pour un autre côté de la carte. L’après-midi entière y passe. C’est long une armée, c’est long 100 à 200 soldats. Cela prend du temps à dessiner.

Vraiment, comme j’ai pu me tromper... Imaginer pouvoir rendre compte de ma vie dans le temps d’une journée ? Alors que c’est dans l’écoulement du temps qu’elle se tient ma vie, je sens bien que le temps me tient toute entière et que peu à peu, c’est le temps de la guerre qui s’insinue en moi, à chaque trait de fusain, à chaque ligne dessinée. Le dessin est achevé. Une armée grise embourbée dans les boues noires de la terre avance sous un ciel bas et sale. Pétrifiée, je la fixe. Une centaine d’hommes casqués, armés, dos ployés, harassés, marchent en file indienne à perte de vue dans une longue perspective. J’ai dessiné chacun de ces hommes, passé et frotté le fusain sur leurs têtes courbées, leurs épaules, leur dos et leurs jambes, et à présent je les voyais vivants dans le dessin, tout autant que morts. Leur mort sur leur dos, accrochée à leurs épaules, traine leur vie, leur triste vie, funeste et malheureuse.

Dans mon atelier, je me suis sentie cernée par la mort, étreinte par la mort. Non pas la mort naturelle mais celle octroyée avec acharnement et persévérance depuis des milliers d’années à des hommes par des hommes. Le choc fut rude. À peine si j’ose l’écrire. J’ai éclaté en pleurs. Je me suis sentie ridicule, vulnérable. Que m’arrivait-il ? Je n’avais jamais rien éprouvé de semblable. Je suis sortie précipitamment de l’atelier – comme pour le fuir. Respirer, prendre l’air, marcher, comprendre. C’était comme si le dessin avait touché quelque chose en moi de très profond, enfoui, caché, comme le font les longues aiguilles utilisées en acupuncture qui vont chercher le point sensible et douloureux. Mais ce point, aucun autre terme ne me vient pour en parler : il dépassait ma propre personne. Je le sentais comme un point du corps non pas individuel, mais appartenant au corps collectif, historique. Là où ont sombré et se sont aggloméré en vieilles boues fétides, la mémoire des guerres, la souffrance, la défaite, l’impuissance. Là où sont aspirés les remugles de l’histoire. Comme si j’avais sombré dans le lit rocailleux de la détresse humaine où se lamente la compassion. Roulé, pressuré par le temps, ce point gît au fond de moi et me fait trembler.
Je travaille avec ce tremblement. Ce tremblement est ma vie aussi. Me voilà bien loin du calme et de la volupté de ma campagne. Il me vient la pensée de ces arbres qu’on appelle des trembles et dont les feuilles s’agitent au moindre souffle, vibrant dans l’air, et dont le vert passe du blanc, au noir ou à l’argent selon la lumière.

Mon mari m’a trouvé bizarre ce soir-là mais je n’ai rien dit de mon expérience. Je ne pouvais pas et il me semblait qu’il n’y avait rien à en dire. Je préfère l’écouter lui, me raconter sa vie. Une vie faite d’échanges avec les autres, de réunions, de projets, de satisfaction ou de déconvenues. Quand il me demande ce que j’ai fait, je réponds par un laconique « j’étais à l’atelier » ou parfois je m’avance un peu plus. Je parle des papiers, des encres, des fusains, ou je me risque à une réflexion qui m’est venue. Comme l’étrange et paradoxale satisfaction que j’éprouve à rater un dessin pour la liberté qu’il me laisse alors de tout tenter, essayer, risquer. Ce sont d’étranges choses à raconter entre le fromage et le dessert, mais ce sont les pensées de ma vie. Ma vie, c’est aussi de ne jamais lâcher ma pensée ; ou si je dois la lâcher quand je suis affairée à l’ordinaire, de la garder au chaud, de la couver afin que plus tard, arrivées à maturité, les idées en éclosent. Que ma pensée se prolonge dans le geste, dans la main, dans la ligne.

Et voici que reviennent les lignes noires de mes soldats qui tournent autour du monde. Le planisphère sera présenté au sol, la guerre est une affaire de terre. Mais revenons à mon travail et à mon atelier. Je suis accroupie au sol, occupée à mes dessins. Il faut peut-être que je dise les gestes. Les gestes aussi racontent la vie. La main, le bras. Frotter le fusain, essuyer, frotter encore. Reprendre, un trait, une tâche, regarder, reculer, revenir, me pencher (je travaille sur de grands panneaux au sol), forcer le noir, encore plus noir, frotter essuyer, reprendre. Les heures qui passent. Redresser le panneau, l’appuyer contre un mur, m’éloigner en lui tournant le dos pour soudain me retourner, le regarder, le scruter attentivement. Presque comme dans ce jeu d’enfant qu’on appelle joliment 1-2-3 soleil. Est-ce que quelque chose a bougé dans le dessin ? Mais déjà du coin de l’œil, c’est un autre que j’observe comme s’il me faisait signe. Je m’en approche. Là, peut-être rehausser le noir, là, estomper. Souffler, me redresser, reculer. Un nouvel angle du regard, un nouvel angle d’attaque. Et tout cela dans un grand silence de ma pensée. Comme si je ne pensais pas. Comme si les mots s’étaient retirés de moi. Je travaille dans l’absence des mots.
Tels sont mes gestes d’une journée d’atelier. Poursuivre jusqu’à ce que la lumière baisse et qu’au loin, dans la campagne, les couleurs se soient dissoutes face à l’avancée des gris. Alors il sera temps pour moi de quitter l’atelier, fourbue, épuisée. Je rejoindrai le temps ordinaire, celui des heures et des calendriers. Un temps linéaire. Quand je dessine, je sens que mon temps n’est pas le même. Il est comme une boule qui me roule. Voilà pour le temps de ma vie.

Je pourrais aussi évoquer cet autre temps, plus banal mais nécessaire, passé sur Internet à chercher puis à répondre à des appels d’offre, à envoyer des projets, à demander des rendez-vous – mais tout cela n’est que la partie visible du temps . Et si le temps était un iceberg, ma vraie vie se tiendrait dans sa partie immergée, dans les eaux glacées, où si vous vous penchiez pour l’apercevoir, vous ne verrez rien d’autre que votre propre reflet.
2 mois se sont écoulés depuis que j’ai refermé ce cahier où je m’escrime à dépeindre ma vie, et me voilà à nouveau dans le train, revenant d’Altkirch, à 10 kilomètres de Mulhouse où j’ai « installé » mon travail. À présent qu’il est achevé, j’en connais le parcours, les détours, les hésitations, les choix, il m’est plus facile d’en parler. Et puisque la singularité de ma vie vient de mon travail, je vais poursuivre.
Raconter comment, quand le planisphère a été entouré d’armées, cela m’a évoqué la rotation de la terre. Comment pour la suggérer, j’ai accroché en suspension au-dessus de la carte une toile d’acier que le moindre souffle fait tourner. Raconter comment je suis restée assise sur mon tabouret dans la fin d’après-midi quand le soleil, entrant par la fenêtre de mon atelier a traversé la toile d’acier et a dessiné un jeu d’ombres et de lumières qui tournaient sur la terre. Exactement comme je les vois quand je marche sur la falaise en surplomb de la mer et que le soleil filtre à travers les nuages en jetant de mouvantes taches de lumière sur l’océan – et c’était là, dans mon atelier ! Raconter comment ensuite, j’ai trouvé mon travail au sol trop « plat », comment j’ai placé un sac de terre sous la carte pour « bomber » le dessin. Comment j’ai redressé les colonnes de soldats par des fils d’acier accrochés au plafond. Comment, de ce fait, j’ai été amenée à dessiner des soldats au dos des cartons redressés puis à dessiner de nouvelles colonnes de soldats pour des cartons que je replaçais au sol. Des soldats, de plus en plus nombreux, s’engouffraient dans mon atelier. Il me fallait comprendre physiquement que cette guerre, c’était essentiellement ce nombre de morts-là, et qu’il me faudrait en passer par cette accumulation. Encore et encore. À n’en plus finir. Et en fait, il me semblait que je n’en finissais pas. Mes dessins si noirs, terriblement noirs, tout ce noir qui s’écoulait de moi… Raconter que je n’ai été entièrement convaincue que lorsque j’ai eu l’idée de suspendre des colonnes de soldats dans l’espace, formant des courbes, à différents niveaux tout autour du planisphère. Comme les anneaux de Saturne. Alors j’ai compté. J’avais dessiné environ 2000 soldats. Je n’en revenais pas. Et j’ai mesuré. Mis bout à bout, cela faisait 34 mètres.

Je peux aussi raconter un aspect des opérations bien plus prosaïque mais nécessaire. Emballer les dessins, confectionner une « boîte » pour l’expédition. Scier, visser, clouer. Attendre le transporteur. Voir partir son colis hissé dans une camionnette qui s’éloigne sur la route, vers une plateforme relais. Craindre l’éventrement du colis, son oubli dans un hangar jusqu’à ce que, enfin, un mail parvienne et rassure. Tout est bien arrivé.
Quelques jours plus tard, préparer ses outils, ses accroches, ses fils d’acier et prendre des trains vers l’Est pour enfin rejoindre cette petite ville d’Altkirch. Avoir prévu une après-midi pour installer mon travail et y rester 2 jours parce que les techniciens doivent tout inventer, tout agencer pour que je puisse accrocher et faire tenir mes dessins. Ne pas dormir la nuit, se dire que rien n’ira, que rien ne tiendra. Se demander pourquoi on a eu de telles idées, on a imaginé de tels échafaudages et pourquoi la nuit est si longue. Et tout le jour qui suit, chausser des baskets, grimper sur l’échelle, un fil d’acier ici, pousser l’échelle, un fil d’acier là. Remonter, redescendre. Ça va, ça vient dans la grande halle au blé rénovée, ça s’affaire tout autour, d’autres cloisons sont montées. Je ne vois rien, tout à mon accrochage. Trouver les courbes pour les 7 longues bandes. Accrocher, vérifier, décrocher, accrocher encore, reprendre les réglages autour de la toile d’acier que j’ai suspendue à une tige filetée elle-même accrochée en équilibre comme un mobile, réceptive au moindre souffle d’air. Ça tire dans le bras. Une ancienne tendinite qui se réveille. Positionner le planisphère. Derrière moi, j’entends qu’on s’arrête, qu’on regarde. Ça prend forme. Ça commence à vivre, les armées tournent, noires et silencieuses, autour du monde. Le monde tourne et l’ombre et la lumière s’y répandent tour à tour. Sur les grands cartons bistre positionnés sous le planisphère, je disperse des cendres et des poussières de fusain.

Derrière moi, un ouvrier du chantier de peinture de l’annexe s’est arrêté, suivant du regard la colonne de soldats. « D’abord je n’avais vu que du noir. Maintenant je vois les soldats. » Encore quelques réglages et voilà, j’ai terminé. Enfin voir ce que j’avais en tête depuis des mois. Enfin se dire que cela existe, vit et respire. Pour soi et pour les autres. Il y a là une joie muette et diffuse qui inonde le corps, malgré les tensions dans le dos et les épaules qui, elles, persisteront jusqu’à l’inauguration. Mais à présent, passé 19 heures, seule face à mon installation, je jouis de l’instant. Avoir construit à partir de ses idées, de sa sensibilité, de ses gestes, de ses dessins une « installation » qui dise tout cela à la fois, s’être confronté à la forme et à la matière pour représenter, en l’occurrence ici, la guerre – et enfin la voir, il y a là comme une espèce de gratification, d’assouvissement intime et discret.

Dans la journée, j’ai croisé d’autres artistes. Bien sûr, on ne dit rien de tout cela, ce sont des jardins secrets. On se parle de matériaux, de questions techniques. « Comment tu fais tenir ton fusain ? », « Tu as pu régler ton problème de lumière pour ta vidéo ? », « Tu t’en sors ? », « Ah ! C’est bien, ça fonctionne vraiment ton travail. »
Voilà, j’ai terminé. À présent, mon travail va appartenir aux autres, à ceux qui le regarderont.

Par les fenêtres du train qui me ramène chez moi, je regarde la campagne. Tout ce vert ! Cette grande plaine d’Alsace, ses blés et ses avoines, du colza, des futaies et des forêts. Je songe à ma collection d’arbres. Quand je ne suis pas dans l’urgence d’une exposition, je dessine un arbre chaque jour. Lorsque je préparais l’exposition d’Altkirch, j’avais dû reléguer cette collection dans un coin de mon atelier mais je me souviens qu’un jour j’étais tombée dessus par hasard et qu’une furieuse envie m’avait prise alors d’y revenir et de laisser sombrer les soldats dans le noir et l’oubli. Mes arbres m’attendent, je vais pouvoir m’y remettre et pousser la sève dans leurs troncs et leurs branches jusqu’à ce que je voie leurs terminaisons végétales frémir. Les corps m’attendent aussi, et le ciel et les paysages et tant d’autres choses auxquelles je n’ai pas encore songées.