Perdre l'équilibre

Tomber sur le trottoir et se casser les poignets.


Il fait noir. C’est le soir. Elle marche sur le trottoir d’un pas léger. Il fait doux, pour un mois de mars qui n’en est pourtant qu’à sa moitié. Son chien l’accompagne, comme toujours, mais là, c’est particulier. Dans quelques minutes, elle sonnera à la porte de celle à qui elle va le confier une semaine durant – le temps des vacances.

Elle marche sur le trottoir et rêve qu’elle est déjà à New York puisque demain, elle y sera vraiment, avec son mari. Elle en a tellement parlé, elle a tant attendu et maintenant c’est là, à quelques heures seulement. Dans quelques secondes, elle sera vraiment libre. La boucle sera bouclée comme le sont déjà les valises. Taxi commandé pour le lendemain matin 6 heures. Vaisselle rangée. Linge lavé et repassé. Réfrigérateur rempli pour les garçons qui ne les accompagnent pas en voyage. La douce satisfaction du travail accompli.

Elle s’immobilise sur le trottoir. Son chien, en laisse, furète sur la pelouse toute proche. Il est à l’arrêt, elle aussi. En pleine forme, le nez au vent, il respire à pleins poumons. Elle aussi. Une douce sensation de bien-être l’envahit. L’excitation calme qui précède souvent les grandes occasions. Ce voyage à New York en est une. Des images de cet ailleurs, elle en a déjà plein la tête. Cela fait des semaines qu’elle y pense. Elle a même résisté au shopping, ici, sachant, par expérience, combien les boutiques new-yorkaises sont attractives.

Dans quelques instants, elle va sonner, prendre l’ascenseur. Elle se dit que tout va vraiment bien, que tout est dans l’ordre des choses. Dans l’obscurité, elle recule d’un pas. Ses pieds se bloquent contre quelque chose de dur dont elle ignore la forme. Déséquilibrée, elle part à la renverse. Elle tombe. En quelques millièmes de seconde, et de façon réflexe, elle met les mains au sol pour amortir la chute. Elle s’effondre et sait immédiatement que quelque chose vient de se produire, d’irréversible, de douloureux, d’impensable. Car après la bascule, il y a la cassure. Elle crie : « Cassés, cassés, mes poignets sont cassés. » Quelqu’un passe par là, l’aide à se relever, la questionne, la prend en charge et la ramène vers son domicile à une centaine de mètres de là. Elle est debout, elle ne tombe plus, mais elle a mal. Agir, vite. Confier son chien oui, mais à un inconnu.
Elle pleure. Elle voit son mari et crie « Vite, vite, mes deux poignets sont cassés. » Après elle, c’est lui qui s’effondre, là sur le trottoir. Mais il n’y a pas de temps pour cet effondrement-là. Appeler les secours. Rentrer chez soi comme dans un mauvais rêve. Changer ses plans. Voir ses voisins. Pleurer dans leurs bras. Retirer sa bague, couper ses bracelets. Attendre les secours et réaliser que tout est foutu. Savoir déjà que l’attente aux urgences et l’hospitalisation seront nécessaires. Contenir sa douleur. Savoir qu’il va falloir opérer.

Elle ne partira pas en voyage. Du moins pas là où elle l’avait prévu. Une autre destination s’impose à elle. Dans l’ambulance des sapeurs-pompiers, elle trouve la force de plaisanter quand on lui dit « qu’elle ne s’est pas ratée ». Pas ratée, c’est vrai, mais elle sait surtout tout ce qu’elle va manquer de ne s’être pas ratée… Elle a très vite compris qu’avec deux poignets cassés, c’est sa liberté qui s’envole, du moins pour quelques temps. Elle est maintenant totalement dépendante des autres, ceux qui vont la soigner, ceux qui vont l’aider, ceux qui vont l’assister, se substituer à ses bras, à ses mains.
Elle arrive à l’hôpital. Cet hôpital qu’elle connaît si bien pour y avoir travaillé de longues années durant. Le temps a passé. Il est tard. Commence l’attente. Voir l’interne de garde, passer des radiographies, raconter encore et encore les circonstances de l’accident, qui l’a cueillie là, si bêtement, sur ce bout de trottoir. Et tous ces gens qui la regardent, qui compatissent, soulignant à chaque fois la même chose : « Les deux bras ? Ma pauvre dame. »