Mettre au monde

Le lent déroulement d’une grossesse, des premiers tremblements aux découvertes.

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Ça a commencé comme dans certains romans : par de la stupeur et des tremblements. Ma main qui tenait le test tremblait, ma voix aussi. Il a perçu ces tremblements. Ça l’a déconcerté je crois. Ses mains à lui ne tremblaient pas quand je lui ai tendu le test. Il a regardé la couleur, la notice et s’est rendu à l’évidence. Mon tremblement s’est estompé sans qu’on y prête attention. Nous étions un peu stupides sur le coup. La grossesse enfin. Dans la soirée il a lâché : « Heureusement que ça met 9 mois pour grossir. Il faut au moins ça pour réaliser. Imagine si ton ventre grossissait en un jour ». J’étais bien d’accord avec lui. D’ailleurs, le travail de « réaliser » commençait pour moi. Ainsi je me disais que si je regardais la télé comme avant, ce n’était plus comme avant, que des cellules étaient en train de se multiplier dans mon corps, d’émettre des petits bruits autonomes, des petits « shebam, plow, blop, wiz », sons-bulles échappés du microscopique chantier ouvert dans mon utérus.

Il m’est venu les premiers mois un dégoût absolu des viennoiseries dont je raffolais pourtant depuis l’âge de 10 ans. Bien étrange de changer ainsi de goûts du jour au lendemain, de ressentir fortement sa parenté biologique avec les mammifères, de se sentir dans son corps si proche d’une baleine, d’une vache ou d’une chauve-souris.
Mes autres sujets d’étonnement sont passés par les petits écrans. À une échographie, la gynécologue me montre une minuscule extension sur le tout petit corps, une sorte de queue aquatique venant de nos lointains ancêtres, « qui se résorbe ensuite », me précise-t-elle. Je ne lui dis pas la joie qu’elle me cause par ces quelques mots. Elle ne sait pas que je suis passionnée par l’évolution des êtres vivants et que je suis très intéressée d’apprendre que les hommes ont vécu à un stade de leur développement dans l’élément eau, sous une forme que j’imagine proche du dauphin ; un dauphin qui se serait mis à ramper de l’eau vers la terre, dans un mouvement inverse de celui d’autres espèces. Rien que ça. Ces mutations génétiques qui nous concernent directement, alors qu’elles se sont enchaînées sur des périodes si longues, me donnent le vertige.

Un documentaire sur Arte, que je regarde vers le milieu de ma grossesse ne me procure pas le même type d’étonnement. Dans ce film, une femme doit accoucher en maternité de son bébé, préalablement euthanasié en raison de nombreuses malformations. Je découvre que quand on décide de prendre le chemin de l’enfantement, on peut rencontrer des choses comme des malformations plus ou moins avancées, subissant ainsi le passage naturel et médical de la vie à la mort. Nous prenons conscience au final du miracle d’une vie qui dure, dans un corps d’abord, puis au dehors, la première année, les suivantes ; du temps que ça dure.

La vie humaine m’apparaît non seulement vertigineuse mais aussi miraculeuse. Cette conscience vive de la fragilité de l’existence me reste, indélébile. Pour moi, elle est à la source de ce qu’on appelle l’instinct maternel, cette attitude maternelle protectrice. Désormais, je vois dans chaque personne un bébé, qui a une mère, qui se soucie de lui.
Si tout se passe bien sur le plan de la santé pour moi et le bébé, sans inquiétudes sur la vie de l’un ou de l’autre, mon état de femme enceinte me renvoie en force la conscience de mon état de mortelle : si je suis en cloque c’est que je vais crever. Décentrée, j’ai conscience que faire un enfant ce n’est pas que le plus beau cadeau que peuvent se faire 2 personnes qui s’aiment, c’est fonctionnellement un acte de reproduction qui procède de notre mortalité.
Cette présence aiguë au lien entre la naissance et la mortalité se rencontre aussi chez les hommes. Cathy, une collègue, me raconte la première chose que son père lui a dite à la maternité après la naissance de son premier enfant : « En lui donnant la vie, tu viens de lui donner la mort. » Dans un conte, cela sonnerait comme la malédiction d’un vieux fou, dans la vie réelle cela a sonné comme la déclaration bien malvenue d’un père dépressif.

Vers la fin de ma grossesse, je rêve que j’accouche. Comment peut-on rêver faire quelque chose que l’on n’a jamais fait ? Une nuit, je rêve que je me trouve dans une grande salle aux allures d’Atlantide, dans une vaporeuse robe bleue – quelque chose entre les amples tissus hospitaliers et le déshabillé des sirènes –, et, comme je l’ai appris aux cours collectifs de préparation à l’accouchement dispensés par l’hôpital, je pousse, encore et encore.

Alors qu’on me branche de toutes parts, j’entends les cris d’une femme dans une alvéole voisine. J’ai plus de chance qu’elle : à 3 centimètres d’ouverture du col, un anesthésiste, qu’on a fait appeler et qui n’est sur aucune autre intervention, vient me faire une piqûre dans le bas du dos. Je calme mon tremblement continu pour qu’il vise au plus juste. Cela me donne bientôt deux gros jambons pour jambes mais l’immense privilège de ne plus sentir l’assaut douloureux et répété des contractions. En fin de travail, la sage-femme, qui s’active en appuyant vigoureusement ses bras sur mon ventre, aimerait peut-être que j’aie plus de sensations pour pousser et faire arriver le moment où elle dit « on voit ses cheveux », et un peu plus tard « il est 17h11. » Je reçois, sur la poitrine, un corps de bébé chaud, débarrassé du placenta. Je trouve ce bébé très beau, je le dis. Le papa note : « Il a un poireau sur la joue. » Une personne lui répond que ça s’enlève – ça sera le cas dès le lendemain, en serrant un fil autour. La sage-femme qui gratte le fond de l’utérus et me recoud me dit de me taire, j’ai dû trop répéter que j’en avais marre. Elle a raison : sans plus de forces, autant s’économiser, paroles comprises. Une infirmière approche un fauteuil roulant vers moi. Elle sort de la poche de sa blouse un tic-tac qu’elle me tend puis me roule jusqu’à ma chambre.
Je serais bien restée à la maternité au-delà des 3 jours réglementaires. J’aime le lit propre – même si ça veut dire être réveillé à 7 heures, heure de passage du personnel hospitalier qui change les draps. J’aime regarder le bébé dans son berceau de plexiglas, le rouler dans les couloirs jusqu’à la pouponnière au moment de ma consultation du matin, l’emmener ensuite prendre son bain dans un grand évier en inox – même si je ne m’y prends pas très bien, à en croire une vieille infirmière, qui est pourtant là pour soutenir les mamans novices ou maladroites. J’aime lui donner les petits biberons tout prêts, l’emmener dans l’ascenseur jusqu’au rez-de-chaussée faire des tests d’audition proposés dans le cadre d’une étude. Je serais bien restée encore mais le bébé forcit et j’ai envie de l’installer chez lui.

Au dehors il souffle un vent glacé, auquel on échappe en montant dans la voiture, qui nous conduit jusqu’à la maison – en réalité un appartement, un 3 pièces. La porte s’ouvre sur un drôle de silence, comme un silence premier : quelque chose d’inconnu commence et il est impossible de faire marche arrière. Mais je retrouve immédiatement l’odeur familière, le bébé, qui n’a connu pour l’heure que les odeurs médicalisées de la maternité, la découvre, découvre tout. Pour le moment il dort sur le dos dans son grand lit en bois prêté par ma belle-sœur.
Les débuts sont un peu difficiles. Il arrive à plusieurs reprises que je doute du nombre de cuillères de lait en poudre déjà versées dans le biberon et que je doive tout jeter pour recommencer, comme me l’a conseillé ma mère, présente auprès de moi les premiers jours. J’ai les seins gonflés et tendus malgré les comprimés censés stopper la lactation. Sur les photos j’ai la mine grise, le papa aussi. Un jour où il n’est pas rentré à 18 heures comme d’habitude, je pense qu’il lui est arrivé malheur – comme on peut naître, on peut mourir. Je me demande ce que je vais faire de toutes ses chaussures rangées en enfilade dans le couloir. Je fais le 17, un policier me répond qu’il y a des bouchons sur l’autoroute, je raccroche, c’est déjà bien qu’il ne se soit pas moqué, et il a raison, il a donné la bonne explication de ce retard.

Toutes ces anecdotes relatives à ma grossesse, à mon accouchement, à mon séjour à la maternité et à mon retour à la maison ne sont pas forcément joyeuses. Elles sont les saillies du récit d’une maternité singulière. Mais la trame de ce récit, sur laquelle s’accrochent ces aspérités, est profondément joyeuse. C’est l’espérance de la venue d’un enfant, désiré et attendu depuis bien des mois. C’est la stupeur et le tremblement joyeux face à la conception et à la gestation mystérieuses, face à l’accouchement et à l’arrivée d’un nouvel être. Cette nouvelle vie, venue de l’infiniment petit, constituée à l’intérieur d’une personne, sortie de cette personne, remplie d’air, capable et incapable à la fois, semblable et original à la fois, nous l’entourons d’attention amusée dès la première seconde. Nous l’englobons d’attention amusée dès la première seconde, dès le moment où il se pose tout chaud sur une poitrine, dès l’instant où il vient caler sa tête, grosse comme un poing, au creux d’un avant-bras qui fait juste sa taille.