Par-delà la démence

Les secrets d’une patiente.


Elle était toujours derrière sa fenêtre et regardait passer les trains. Il n’y en avait jamais eu et Clémentine souffrait de la maladie d’Alzheimer, ce qui expliquait apparemment qu’elle restât assise là, à ne rien regarder. Elle faisait toujours un signe, comme un au revoir, quand quelqu’un traversait la cour de la résidence.
Cela faisait longtemps que Clémentine était devenue une légende et bien plus longtemps encore que la même saloperie lui mangeait le cerveau. Elle occupait donc depuis des années la chambre numéro 112, au premier étage de la résidence « Les vieux Clous ». C’était la seule à présenter cette particularité : elle faisait au revoir à tout le monde, et les gens souriaient en lui répondant.

Il y avait bien sûr les sourires ironiques ou indifférents, les sourires méprisants de ceux qui se croyaient les plus « intelligents », d’autres rigolards, dans leur bêtise constante et désespérante. La plupart, pourtant, étaient de vrais sourires francs, sans arrière-pensée, attendris. Ils rachetaient les autres. Leurs auteurs, il est vrai, savaient la plupart du temps pourquoi ils souriaient... Quand on connaît, on finit par aimer… Par aïeux interposés, ils savaient que Clémentine restait vivante et qu’elle valait bien ce court moment d’attendrissement. Certains souriaient charitablement, avec la vague mauvaise conscience de ne pas en faire plus. Petite cause et grand effet, l’au revoir de Clémentine était connu de toute la maisonnée.
Je n’échappais pas au phénomène et au fil des mois je m’étais habitué à tourner mon regard vers la fenêtre du 112 lorsque, visite faite, je regagnais ma voiture. Personne, toutefois, ne savait pourquoi elle ne faisait ce petit signe qu’à travers la fenêtre. Pourquoi seuls les gens qui s’en allaient suscitaient son intérêt. On ne comprenait pas, mais cela n’avait pas beaucoup d’importance puisque Clémentine était démente. Que Clémentine soit programmée pour un au revoir éternel ne posait de problème à personne. Même pour les plus imaginatifs, cela restait un mystère. Quant aux romantiques, ils avaient les yeux humides dès qu’ils levaient la tête vers sa fenêtre. Mais les gens raisonnables ne remarquaient rien. La raison a le nez collé au guidon et vu que Clémentine « déménageait ».

Mine de rien, dans sa démence, Clémentine prenait du galon car tout le monde l’avait à la bonne. Elle était un peu devenue la mascotte du régiment, à son « esprit défendant » ! Peut-être était-elle la caisse de résonance de toutes les aspirations de ceux qui s’occupent des autres. On ne fait rien, bien sûr, par hasard, ni par altruisme pur, mais quant à dire ce qui domine dans ce choix des autres... Dans le doute, autant aimer. Clémentine réunissait tout le monde en un consensus où chacun se retrouvait. Comme les autres, elle vieillissait, sa particularité ne la mettait pas à l’abri du calendrier. Elle conjugua, comme tous les pauvres gens dont la pensée s’accroche aux branches du chemin, la carte de Tendre, cruelle et inexorable, de la démence. Désorientation, dénutrition, grabatisation, cachexie, etc. Le dernier port pouvant être, selon les opinions, délivrance ou espérance. Ce ne fut qu’une bonne dizaine d’années après que je sus qu’elle avait choisi l’espérance.

Je reçus un jour en consultation une touriste, de passage dans notre région. Le problème de santé qui l’amena était bénin et fut vite résolu. Il n’y avait personne dans la salle d’attente. Nous nous primes à bavarder et finalement elle me raconta sa vie. Les médecins partagent avec les coiffeurs la fortune d’être dépositaires de bien des confidences. Je ne sais ce qui permet cette intimité, cette rupture des barrières sociales. Sans doute les soins au corps permettent-ils ce rapprochement. Lorsque l’on livre son corps, on livre ce que l’on a de plus précieux. Le reste suit beaucoup plus facilement. Cela est vrai en amour comme en médecine. Le temps que l’on consacre à un malade n’a rien à voir avec l’importance de la pathologie.
Nous mîmes pas mal de temps avant de nous apercevoir que nous nous connaissions depuis longtemps, par Clémentine interposée. Le hasard est une énigme. Pourquoi cette Canadienne était-elle venue justement dans le cabinet du médecin qui avait soigné Clémentine ?
Il y a deux façons d’envisager le problème. Si l’on manque singulièrement d’imagination, on dira que le hasard n’est que la rencontre de deux destins. Si l’on en a, on pourra penser, avec Einstein, que le hasard c’est « Dieu qui se promène incognito »… Il faut avouer que cette dernière proposition restera toujours plus ouverte que la première.
Ma touriste du jour vivait au Canada et avait épousé un homme de la Belle province, 55 ans auparavant. Les hasards de la vie, là aussi… Elle était née à Brest et Clémentine était sa mère, d’un premier mariage. Clémentine avait donc eu un premier mari. Elle me l’avait caché ou bien je ne lui avais pas demandé. Il est vrai que l’on a tendance à prendre pour argent comptant ce que l’on vous offre de l’iceberg.
Comme tout le monde, ou presque, à l’âge de 75 ans, on revient, on se souvient, on regrette, on acquiesce, c’est selon… Catherine venait retrouver des traces, un lien entre sa famille de là-bas et celle qu’elle avait créée, un peu orpheline de Clémentine. Elle voulait connaître sa demie-fratrie, celle qui, avec 20 ans de moins qu’elle, avait fermé les yeux de leur mère intercontinentale… Grande distance, arriérés d’amour sur la note de la vie, cela suffit pour s’appliquer à oublier le passé et y revenir quand les cicatrices ne sont plus assez douloureuses pour vous empêcher d’y mettre la main.
Passée ma première surprise, je me laissais aller comme elle aux confidences. Pour amorcer et la mettre à l’aise, je lui parlais de « ma » Clémentine, celle que j’avais connue 23 ans durant. Je ne pouvais pas bien sûr ne pas mentionner ce qui avait fait sa célébrité. Sa fille se mit à trembler et ses yeux se mouillèrent d’un passé qui subitement lui sautait à la gorge. Et elle me livra le secret de « sa » Clémentine celle que je connaissais si peu, juste un signe de la main…
Clémentine était couturière à l’Arsenal. En livrant du linge dans un atelier tout peut arriver, comme tomber amoureuse de Paul, qu’elle épousa par la suite. Passion folle, bel amour, nid douillet au-dessus des toits, tourterelles sur le balcon et eau fraîche chaque jour et nuit que Dieu fait. Ce fut trop court. Tout est toujours trop court lorsque l’on aime.Paul reçut un palan de grue sur la tête, qui la lui emportât. Clémentine perdit la sienne à 60 ans de distance. Aucun rapport…

Un lundi, Paul descendait l’escalier comme tous les jours… On se levait tôt chez Paul et Clémentine. Catherine était à la fenêtre prête pour le signe d’amour que son père lui enverrait en débouchant sur la cour. Elle venait d’avoir 7 ans, l’âge de raison. Clémentine avait préparé son petit déjeuner avant de la conduire à l’école de la rue Proudhon. Elles étaient enlacées comme tous les jours et regardaient leur amour traverser la cour, à lui envoyer des baisers et des gestes d’au revoir. Lui s’était retourné et leur avait renvoyé leurs baisers en soufflant sur sa main. Ce fut le dernier jour.

Catherine avait une drôle de voix et ses yeux ne me regardaient pas… Ils se souvenaient eux aussi, comme ceux de sa mère, jusqu’à l’ultime seconde de la mort de son dernier neurone, d’un au revoir éternel, qui n’avait jamais été un adieu.
Je vous avais bien dit que Clémentine avait choisi l’espérance.