Sa jambe

Une guerre, un accident, une amputation et une jambe de bois.


J’avais 12 ans lorsque mes grands-parents emménagèrent « définitivement » près de Caen où ils étaient nés, avaient étudié et s’étaient rencontrés 50 ans auparavant. Une quinzaine de kilomètres de la mer, les petites cabines blanches alignées, un air de liberté.

Ils vendirent l’appartement où nous avions, ma sœur et moi, passé tous les mercredis de notre enfance avec eux. Nous y arrivions la veille au soir, cartable au dos, goûter en poche.
Il arrivait tard, fatigué par son trajet en bus depuis le Ministère, la marche pour arriver jusqu’à l’appartement puis l’escalier qu’il peinait à monter, la chaleur, le monde ou la pluie. Toujours le même bruit métallique dans la serrure et ses gestes minutieux ; son chapeau enlevé, son manteau ou son imper pendus, sa canne appuyée contre le mur, le temps de s’en défaire, puis reprise aussitôt pour nous rejoindre.

Elle était toujours prête, gaie, vive – un peu directive. « Venez embrasser papi, les enfants. » Nous étions sa responsabilité et sa fierté, ses petites. Nous avancions alors, impressionnées par l’air grave ou simplement fatigué de papi, dont les pas inégaux faisaient un bruit bancal sur le plancher ciré.
Le dîner était un peu solennel. Nous y apprenions à bien nous tenir : « On ne met pas ses coudes sur la table », « pose tes couverts comme il faut »… Lui affichait un air sévère, silencieux, mais plus détendu et taquin à mesure qu’il laissait derrière lui sa journée.
Le lendemain matin, un baiser rapide. Nous traversions ensommeillées les pièces en enfilade de l’appartement, leur chambre aux lits jumeaux après la nôtre, le grand salon, la salle à manger, pour venir l’embrasser lorsqu’il était prêt à partir. Puis c’était le mercredi avec mamie. Les courses le matin, l’éternelle promenade au bois l’après-midi, les trottinettes, les patins à roulettes, les pains au chocolat, nos dessins animés à la télévision la chatte Mélusine sur les genoux, les carambars. De temps en temps, quelques airs au piano qu’elle ne touchait presque plus depuis la guerre, une valse de Chopin.

Plus tard, lorsqu’ils vivaient un peu mieux, ils prirent l’habitude de nous emmener une semaine ou deux en vacances au mois de juillet à l’hôtel Saint Georges, sur la côte. Ils nous offraient cet autre décor. Nous y dormions tous les quatre dans la même chambre, claire et spacieuse, avec vue sur la mer. Deux grands lits et le matin le petit-déjeuner sur une table dans le renfoncement que formaient les trois fenêtres du bow-window, directement sur la plage et les petites cabines.
Puis ils vendirent leur appartement de Boulogne et s’installèrent là pour de bon, dans cette modeste résidence aux balcons bleus, moderne et triste. Ce petit deux-pièces sans charme était leur fierté. Ils achetèrent alors une de ces cabines sur la plage – symbole d’appartenance et de petite aisance. Ma grand-mère nous y emmenait pendant les vacances, y tricotait ou conversait pendant que nous jouions ou lisions autour d’elle. Sous ses aiguilles, elle créait brassières et chaussons pour ses autres petits-enfants en contemplant la mer, songeuse. Mon grand-père ne venait presque jamais : « C’est difficile le sable pour papi. Avec sa jambe, la plage c’est malcommode. »
Sa jambe.
Pendant ces vacances, nous vivions avec elle de près. Elle dormait près de nous, lui de l’autre côté. Avant de se coucher, il s’asseyait sur le lit, dos à nous. Bruits de fer et cliquetis, crissements doux ; il enlevait sa jambe – sa demi jambe en fait, à partir du genou – et la posait contre le mur. Nous savions qu’il ne se lèverait plus jusqu’à la fin de la nuit. Puis au matin, manœuvre inverse, et papi redevenait lui-même.
Discret, doux, un peu sombre, pince sans rire, intimidant. Jamais un mot sur lui, sa vie d’avant, sa guerre ou sa blessure. Ce que nous savions, c’était par elle que nous l’avions appris. Quelques bribes de leur histoire, dans le désordre, sans détails ni émotion.

C’était en juin 40, à quelques heures de l’armistice, quelque part près de Compiègne, à la croisée de deux routes – chemins peut-être – un des derniers obus. Du train qui le transportait plus au sud pour être soigné (amputé) : un mot griffonné jeté sur le quai pour lui dire, la prévenir. « S’il vous plaît, prévenez ma femme… » Le mot fut trouvé, Marguerite prévenue. L’histoire ne dit jamais par qui ni comment. Mais elle partit sur le champ retrouver son mari, laissant son fils. Combien de routes, de trains, de cars, de bus, d’heures de marche ? Combien de nuits, cachée ou hébergée, sans sommeil ? Combien de rencontres, de mains tendues, de ruses, de dangers évités ? Combien de demandes, de paperasse, d’insistances, de supplication, peut-être ? Combien de jours sans manger, d’heures d’attentes, d’espoirs, de déception, d’obstination, pour le retrouver ?

A Bordeaux, l’amputation, puis le transfert Marseille, devenue « zone libre », pour la convalescence. Elle refit le trajet vers Caen pour aller chercher leur fils, puis bravant sans doute d’autres tempêtes, le rejoignit. Il avait 28 ans, elle 27. Leur vie désormais tracée différemment.
L’exil dura 5 ans. Il y eut les longs mois à prendre la mesure de ce qui ne serait plus, à apprivoiser « sa jambe », à réapprendre mouvement après mouvement les gestes de tous les instants. Les mois de faim et de peur, les jours à trafiquer, échanger, quémander pour obtenir de quoi manger. Les bombardements et les alertes, les descentes dans la cave. Les mois de cauchemars, les dents serrées, les cris la nuit.

On lui confia un poste dans une administration. Il réapprit la routine, les relations avec les autres, le travail qui occupe les journées et empêche de penser. Il se lia d’amitié avec quelques-uns.
Il y eut sans doute aussi le plaisir des odeurs du printemps, des chaleurs de l’été et des couleurs de l’automne dans le sud. Il y eut un second fils, puis la Libération et le retour à Paris. Une petite fille, 5 ans plus tard.

Une vie pour se remettre et pour oublier. Une vie de longs hivers et de petits plaisirs ; 7 petits-enfants aimés et chéris, peu de sorties, quelques voyages, des réunions de famille, leurs anniversaires, Noël, nos mariages… Des années de guerre, il n’était presque jamais question – une histoire sur laquelle on ne peut pas mettre de mots. Du passé d’avant la guerre, rien. Aucune plainte. Pas de trace d’amertume. Ils étaient heureux et fiers de cette vie qu’ils s’étaient construite, s’en félicitaient, se réjouissaient de ce qu’ils faisaient et de ce qu’ils avaient. Toute l’année à travailler dur pour passer les congés d’été au Saint Georges – le plaisir d’y être attendus, chaque année, reconnus, servis : « On nous traite bien ici, tu vois. » Des séjours qu’ils savouraient comme une victoire.

Lorsqu’ils s’installèrent dans cette ville de leur enfance, dans le petit deux pièces qui fut tout ce qu’ils purent acheter, ils revinrent au Saint Georges pour les grandes occasions : nos 20 ans, les réunions d’anciens combattants, les dîners de la Légion d’Honneur, leurs noces d’argent, puis d’or.
Ce furent des années paisibles, au rythme des promenades vers le port ou le rivage qu’il s’imposait tous les jours, quel que soit le temps, pour « faire marcher sa jambe », des puzzles en hiver et des mots croisés, des samedis où les uns et les autres nous leur rendions visite.

Puis ma grand-mère commença à s’éloigner. Subrepticement d’abord : quelques oublis, quelques remarques absurdes– une fatigue, un voile, une absence. Puis de manière plus troublante. Désorienté et esseulé, il peinait à la suivre. Il y eut de longs mois de triste dégradation où il apprit la solitude avant même qu’elle ne soit plus là, avant que nous nous rendions à l’évidence ; elle perdait pied et lui s’épuisait à la maintenir hors de l’eau, à lui faire entendre la raison qu’elle n’avait plus.
Elle finit sa vie dans une maison de « repos » à Caen, où il lui rendait visite d’abord souvent, puis une fois par semaine lorsqu’elle ne lui donna plus aucun signe de reconnaissance en dehors de sa main qu’elle laissait dans la sienne, de très loin. Chaque semaine, immanquablement jusqu’à la fin, en dépit de sa difficulté croissante à marcher, de la fatigue que représentaient pour lui le trajet en car, la marche jusqu’à elle.

Elle mourut à 79 ans, le laissant à ces petits rituels tristes qui désormais faisaient sa vie. Puis il tomba un jour de janvier dans son séjour, par maladresse ou par fatigue, et ne put se relever. Il fallut d’interminables heures avant qu’un voisin, ne le trouvant pas chez lui, donne l’alerte. Il resta choqué, tuméfié et meurtri longtemps. Le pharmacien donna l’adresse d’une infirmière à la retraite qui vint s’occuper de lui chaque jour et plus tard s’installa dans le petit appartement au balcon bleu. Elle était tout ce qu’il n’avait jamais aimé : exubérante, bruyante, un peu vulgaire, mais elle plaisantait et riait, le choyait. Elle lui fit la vie légère, il en profita en souriant doucement, sans plainte ni évocation du passé. Elle l’emmenait au restaurant, le promenait en voiture ; il s’appuyait à son bras, reprit vaille que vaille ses marches jusqu’au port. L’appartement sentit bon comme avant, il ne s’habillait plus que de linge propre à nouveau. Il mourut chez lui, entouré, paisible. Ils avaient eu une vie sereine, disait-il, une vie d’honnêtes gens.

Lorsque l’appartement fut vendu, nous vînmes plusieurs fois ranger et trier leurs affaires. Donner les vêtements, distribuer, jeter, partager ce qui avait fait leur vie : puzzles, jumelles, aiguilles à tricoter, pipes, foulards, photos, nos jeux d’enfants. Ses cannes aussi, toute une collection, sans lesquelles il n’allait nulle part, le bois toujours usé à l’endroit où sa main toute sa vie s’était posée.
Dans leur chambre aux lits jumeaux, deux tables de nuit identiques, trois portraits de leurs enfants au mur, 5, 10 et 15 ans peut-être, souriants. Puis des photos de nous, devant la petite cabine blanche, sur le balcon bleu, au St Georges. Lorsque le tri fut fait, les penderies et les tiroirs vidés, on enleva les meubles.

Dans la chambre, entre l’armoire et l’angle du mur sur lequel était appuyée la tête de son lit, placée de telle sorte que lui seul puisse la voir et seulement lorsqu’il posait sa tête sur l’oreiller, dans un petit cadre en bois clair, nous trouvâmes une photo pâlie : un mur de pierre, le coin d’un bois, un champ sur le côté, et le croisement de deux chemins près de Compiègne. Aucun panneau, aucun personnage. Une photo sans lumière, comme prise entre chien et loup. Soir après soir, au moment de dormir, il avait regardé cette photo qui ne parlait qu’à lui, du lieu qui avait décidé de sa vie.
Aucun de nous ne l’avait jamais su.