Bestiaire d'immeuble

J’habite un immeuble proche de la gare, salubre mais pas trop. Il a ses habitants officiels, ceux qui ont signé un bail, et les autres qui ne sont pas passés par cette formalité, les officieux, aux existences courtes, encore plus amputées quand ils croisent les habitants officiels. Je veux parler des insectes.

Dans cette tranche d’existants, ceux qui s’en sortent le mieux sont peut-être ceux qui vivent cachés, comme les rampants, au premier rang desquels les araignées, qui, dans les logements, choisissent les anfractuosités des vieux carrelages et les espaces libres autour des tuyaux et des grosses conduites. Mais à découvert, elles deviennent très vulnérables. Repérées, elles finissent rapidement écrasées ou bien ramassées sur un support improvisé et balancées par la fenêtre. Personne ne sait si elles survivent à ces chutes vertigineuses. Certainement le résultat est le même, quels que soient le traitement et les intentions.
Hors des logements, dans les parties communes, qui appartiennent à tout le monde et à personne, les araignées vivent plutôt bien. Ainsi, au sous-sol, elles ont plus de latitude : le gardienne passe pas le balai dans leurs toiles, qui se tissent toujours plus amples dans les angles jusqu’à former des voiles gris. Cette négligence leur permet de remplir leur rôle dans l’écosystème de l’immeuble. Laissées libres d’agir, elles neutralisent dans leurs filets un certain nombre de moucherons voletant au-dessus des poubelles entrouvertes, des mouches aussi, des vertes, des irisées, qu’on retrouve parfois, à des moments d’hygiène critique, dans l’ascenseur qui dessert les 6 étages. Ces mouches qui pondent leurs œufs dans la merde ou la pourriture font la loi dans la cabine, pétrifient l’occupant, qui suit leurs arabesques, ferme la bouche, suspend sa respiration, se fait tout petit.

Moins discrètes que les araignées, les mouches sont naturellement plus douées qu’elles pour se porter hors d’atteinte des coups fatals. Mais leurs trajectoires attirent les enfants qui vivent comme des chats, à l’affût de choses à attraper et à plaquer. Un soir, une mouche tournait depuis trop longtemps au-dessus des têtes et des assiettes. La grand-mère, la maîtresse de maison, s’en était agacé et avait promis 10€ à celui des enfants qui la débarrasserait de cette mouche. La capture avait été immédiate et dans la foulée récompensée, bien généreusement.

Nos enfants ont grandi mais aiment toujours recevoir des contreparties à leurs efforts et ne lèvent pas le petit doigt pour nous débarrasser des mouches qui volent sous le lustre du salon au moment du café. Penchés sur leurs téléphones portables, ils sont en mode répondeur. Si nous pouvons encore aisément ouvrir la fenêtre sans être aidés, nous avons un peu de mal, avec notre vue qui baisse, à suivre les trajectoires des mouches. Les jeunes lèvent la tête un instant : « Elle est là ! », mais celui d’après elle est ailleurs. Chasser un insecte par la fenêtre est infiniment mieux que l’écraser. Voilà ce qu’on pense quand on aime un peu les animaux, les insectes compris. Mais chasser un insecte par une fenêtre, c’est le retrouver dans les 5 minutes ou le lendemain, on aère si souvent les pièces. La porte d’entrée des insectes dans l’appartement, ce n’est pas la porte d’entrée mais les fenêtres et portes fenêtres. Celle de la cuisine fait entrer et sortir, outre les mouches, une bonne variété d’insectes.
Quoique, j’ai un doute persistant sur la voie d’entrée de ces insectes qu’on appelle les mites alimentaires : rentrent-elles par la fenêtre ou par l’intérieur, avec les courses ? En tout cas, ces mites alimentaires, qui s’établissent et se reproduisent dans les farines, pâtes, riz, biscuits, m’effraient quand elles surgissent des boîtes ou emballages en agitant leurs ailes vibrionnantes. Après les avoir découvertes, il faut jeter la nourriture et tout nettoyer minutieusement. Dans notre famille, la consigne s’est transmise de les écraser dès qu’on en voit une. Cela demande un peu de concentration car elles se posent rarement et, manquées, sont difficiles à retrouver. Pour les empêcher d’envahir les réserves alimentaires, j’ai posé des pièges qui diffusent en permanence l’odeur de la femelle pour attirer mortellement les mâles, qui finissent scotchés et meurent d’épuisement ou de dénutrition. Le spectacle de leurs ailes qui s’agitent en vain à chaque fois que j’ouvre les portes des placards me désole. Mais comment faire autrement ? Une fois, j’en ai vu une irrésistiblement attirée par le piège, je l’ai couverte d’un torchon et l’ai balancée par la fenêtre. Une autre fois, j’ai voulu détacher une mite prise au piège mais je n’ai rien pu faire, j’ai hâté sa fin, le piège est fait pour que cet insecte fragile ne puisse se détacher de l’implacable colle. En ville, les mites alimentaires sont l’ennemi alimentaire n°1, l’équivalent des souris à la campagne.
Ce qui ne veut pas dire qu’on n’a jamais vu de souris dans l’immeuble. Elles y sont plutôt rares mais les travaux de creusement face à la gare dans les années 90, pour faire passer le tramway, les ont, dit-on, « ramenées à la surface » : dérangées, elles se seraient déplacées. Je prête foi à cette histoire du simple fait que j’en ai moi-même vu une, un jour, sur mon palier. Je l’ai d’ailleurs trouvée belle ; un drôle de face-à-face, les yeux dans les yeux, rapide. Le petit museau poilu s’est vite sauvé de lui-même, je n’ai rien eu à faire. Peu de temps après, des pièges contre les souris ont été déposés dans les logements, des petites boîtes en carton blanches, allongées, avec une ouverture ronde sur le côté. Pas possible de savoir si la souris que j’ai vue est morte empoisonnée ou si elle était déjà loin. Notre piège à souris est resté vide.
Autant je ne sais pas d’où viennent les mites alimentaires, autant je n’ai aucun doute sur la provenance des guêpes : elles viennent bien de l’extérieur, des jardinières de géraniums des voisins, attirées par les odeurs fruitées et sucrées de la cuisine. A la différence des mites, ces insectes-là sont moins détestés que craints, en raison de leurs piqûres, parmi les plus douloureuses. Il est plus sage de ne pas essayer de les écraser ou de ne pas les énerver en les chassant à grands coups de torchon mais de les guider en douceur vers la sortie. Un matin, l’un des enfants a marché pieds nus sur le tapis du salon où s’était posée une guêpe. Ses hurlements nous ont fait lever et courir, le questionner, le soigner avec du jus de citron versé sur le pied. Nous lui avons montré, pour le consoler et l’instruire, la guêpe sans son dard, étendue sur le sol. L’expérience, directe ou indirecte, a appris à nos enfants qu’il faut mettre une distance entre eux et les guêpes.
Ils ont aussi appris, d’une source non identifiée, que depuis quelques temps les guêpes et les abeilles vont plutôt mal, peut-être à cause des pesticides, qu’elles se raréfient, se replient sur les villes, alors qu’elles sont indispensables à la pollinisation des arbres fruitiers, sans laquelle il n’y aurait plus de fruits, plus de pommes. Peut-être ont-ils remarqué aussi les ruches installées depuis quelques temps par les membres actifs d’une association de quartier à l’abri d’un.

Si les fleurs de géranium attirent les guêpes, elles repoussent au contraire les moustiques et je remercie mes voisins de leurs plantations généreuses qui font rempart à ces insectes l’été et nous épargnent les piqûres et leur vilain son quand ils partent en chasse, qui me fait dresser instinctivement le poil et dormir dans le salon où aucun moustique ne m’a jamais suivi. Peut-être préfèrent-ils se perdre dans les bras poilus de mon conjoint, qui dort profondément. Heureusement les moustiques se font relativement rares par ici.
Si les insectes s’immiscent facilement dans les logements et y sont peu ou pas tolérés, il en va différemment en ce qui concerne les bêtes plus volumineuses, non choisies, comme les pigeons, qui ne rentreront jamais dans un appartement, ou alors seulement dans le cadre d’un film. Non susceptibles de pénétrer les intérieurs, les pigeons montrent une belle capacité à optimiser leur occupation de l’extérieur des bâtis, valorisant tous les appuis et les perchoirs possibles, jusqu’à se rencogner dans les niches peu profondes des murs où ils dorment et chient. Si on les laissait faire, ils investiraient les balcons. D’ailleurs je soupçonne qu’ils le font la semaine en journée. Je retrouve sur les balcons côté cour comme côté rue des mini-rouleaux de fientes, des plumes, blanches ou grises, duveteuses ou effilées, une fois un petit œuf entre deux roues de vélo oublié par un jeune couple idiot, que j’ai laissé un certain temps histoire de voir puis que j’ai finalement jeté à la poubelle comme les œufs de poule périmés.

Quand les pigeons ne se montrent pas envahissants, ils nous font sourire. Nous aimons les regarder marcher en équilibre sur les toits, se nicher, s’accoupler, s’envoler. C’était un spectacle qui rendait mon fils aîné joyeux, lorsqu’il était bébé. Quand mes fils ont grandi, des piques métalliques ont poussé sur divers promontoires. Aujourd’hui, des piques manquent sur la rambarde d’un balcon sous les toits. Les pigeons reviennent. Les pigeons sont toujours là.
Pourtant ils se font salement mutiler ou écraser en bas, dans la rue, par tout ce qui est motorisé et carrossé. Les animaux meurent, les animaux vivent. Les pigeons vivent , les pigeons meurent. Ces derniers temps, par les fenêtres donnant sur la cour, je vois parfois des plumes voleter dans l’air, des plumes de pigeons, les seuls oiseaux du périmètre.
Pourtant, ce n’est pas juste de dire que les animaux ailés n’ont pas droit de cité dans notre immeuble. La veille du 1er novembre une ou deux chauve-souris, déguisées en enfants, sonnent à nos portes et nous demandent des bonbons : « des bonbons ou la vie ». Elles acceptent aussi les tablettes de chocolat. Pour donner le change, elles se mêlent à d’autres bizarreries comme des squelettes, des sorcières ou des têtes de citrouille.
D’autres bêtes se font voir à l’intérieur de l’immeuble, déguisées elles aussi, mais plus grosses, et plus permanentes. Ainsi on peut rencontrer, déguisés en voisins, 2 ou 3 chiens, avec ou sans laisse : deux bouledogues nains au deuxième, un chien papillon au troisième, un bâtard à la voix métallique sous les toits. Pas de chats. Mais 2 cochons d’Inde, qui ont complété une famille de 4 personnes (2 parents, 2 fils) en devenant ainsi les 2 filles ou les 2 sœurs qui manquaient peut-être. D’autres morts sont survenues dans l’immeuble : des morts de chiens, des morts de femmes, tous en bout de course, de plus en plus ralentis, de moins en moins mobiles, jusqu’à l’immobilité absolue. La mort a égalisé les hommes et les bêtes, petites ou grosses, qui vivent dans le même immeuble. Au final, les hommes éprouvent face aux bêtes qu’ils rencontrent, petites ou grandes, des émotions divergentes : parfois de la peur ou de la détestation, parfois de l’attirance ou de l’attachement. Ils choisissent certaines d’entre elles pour vivre avec eux et redéfinissent leur rapport à cet animal, parfois radicalement. Hommes et bêtes coexistent ainsi, dans un immeuble ou ailleurs, dans cet ancestral et complexe rapport de concurrence, de tolérance ou d’élection.