Elle ne mendie pas

Les sacs d’une femme qui vit dans la rue.


En ouvrant mes volets sur la rue Oberkampf, j’ai entendu des cris répétés. Des cris de mouette ou de chatte en chaleur, mais scandés, rythmés, où peu à peu se distinguaient des syllabes, des mots, une phrase : « Sale bonhomme, sale bonhomme, saleté, saleté. » Une vieille femme formait un tas foncé sur le trottoir, seule. Elle tenait sur les genoux un sac poubelle bleu qu’elle triturait par intermittence dans un gémissement d’animal blessé.
Une dame à parapluie s’est arrêtée un moment, lui a peut-être donné de l’argent, lui a parlé, elle a répondu par une plainte, la dame est montée dans le bus 96 – la mélopée s’est coupée.

Aujourd’hui, la mendiante traîne ses jambes chaussées de Moon Boots, elle est coiffée d’un fichu, vêtue d’un pardessus – tout est bleu. Elle déplace d’un trottoir à l’autre cinq ou six grands sacs Gibert Joseph dans lesquels s’entassent des sacs poubelles bleus rebondis, bien fermés et serrés les uns contre les autres. Elle enveloppe soigneusement le monde de bleu.

La mendiante bleue a acheté un pot de fromage blanc. Elle s’accroupit, installe sur le bord du trottoir l’emballage à la manière d’une nappe, à vingt centimètres des voitures, sort de sa poche une cuillère et avale le fromage blanc voracement. Elle replie le papier en quatre, et de son pas lent, va jeter le pot dans une bouche d’égout. Elle essuie sa cuillère et tout ce qui a giclé sur le trottoir, tourne trois fois autour de la plaque d’égout en marmottant, enfile des gants blancs et, avec ses grosses bottes bleues, elle traverse la rue entre les voitures, s’arrête, se frotte les hanches comme si elle hésitait à se déculotter, se ravise. Elle ne titube pas et ses gestes sont méticuleux.

J’ai tort de l’appeler la mendiante, je ne l’ai jamais vue mendier. Elle est trop vouée à son transport de sacs d’un trottoir à l’autre pour tendre la main. Des dames qui attendent le bus lui adressent volontiers la parole, des hommes l’aident à porter ses sacs sans qu’elle le demande. Elle prend rarement le bus, n’appelle personne, fait ce qu’elle doit faire, guidée par son rituel secret. Quelquefois elle s’arrête, s’assied en tas, et psalmodie : « sale bonhomme, sale bonhomme, saleté, saleté… » en triturant son sac poubelle bleu.

Je ne l’ai jamais vue mendier, mais quelque chose en elle requiert l’assistance. Quand elle déambule entre les voitures, s’arrête au milieu de la rue, un piéton la reconduit sur le trottoir avec des mots lénifiants qui la font hurler. Le piéton recule et les voitures continuent à lui céder le passage.

J’ouvre les volets un dimanche lumineux de février. Elle sautille presque. Elle rajuste son fichu bleu sur ses mèches blanches, sa raie est droite. Elle demande à un jeune couple de garder ses trois sacs Gibert près de l’arrêt de bus. Sans monter sur le trottoir, elle descend la rue en se tenant aux voitures garées, puis disparaît chez l’épicier tunisien. Elle ressort avec un sac poubelle plein qu’elle tasse contre les autres dans un des sacs Gibert. Elle crie au jeune couple : « Merci beaucoup ! » d’une voix claironnante, ils lui disent plusieurs fois : « Au revoir », « Bonne journée ». Quelque chose en elle appelle la surenchère et ils ont envie de prolonger le sentiment de solidarité qui les a gagnés. Le couple s’en va, elle retourne lentement à ses trois sacs en faisant des gestes magnanimes pour laisser passer les voitures. Elle ne mendie pas, elle donne ses sacs à garder.
En fermant les volets j’entends une voix suraiguë de petite fille en détresse : « Au secours, au secours, sale bonhomme… » Elle est assise par terre et se tord les poignets, tas noir dans la nuit tombante. Le reste du monde est rectiligne.

Samedi soir, quelque chose ne tourne pas rond. Huit sacs Gibert sont alignés près de l’arrêt de bus, et tout va dans le sens de l’outrance. Elle est allée jeter son pot de fromage blanc dans la bouche d’égout et marche vers ses sacs les bras en croix comme un oiseau blessé, ou comme si elle portait un sac imaginaire au bout de chaque bras. Porter, porter, porter, d’un trottoir à l’autre et revenir. Porter le bleu, les yeux rivés au sol. Elle se traîne pour traverser, pliée en deux, prenant appui sur ses sacs comme sur des béquilles. Deux dames viennent l’aider et déposent les huit sacs entre les voitures garées. Elle hurle : pas là, plus près des voitures qui passent. Les dames obéissent. Essoufflée, elle s’appuie contre une voiture bleue arrêtée au feu, sa main parcourt toute la carrosserie, l’automobiliste attend qu’elle ait fini pour démarrer, un autre lui tend une pièce, un vélo la frôle, une moto. Il y a un vent de catastrophe, j’ai peur, je ferme le premier volet.

Hurlements, psalmodie : « Qu’est-ce qui a fait ça ? »
Trois des sacs ont été éventrés par une voiture. Des dizaines de briques bleues défoncées, les litres de lait blanc se répandent sur la chaussée, dans le caniveau, éclaboussant les voitures et le trottoir. Au milieu de la plaque d’égout, la mendiante bleue gémit : « Saleté ! »

L’idée me traverse de dévaler mes deux étages pour lui acheter des briques de lait, lui construire une paroi de briques bleues contre les sales bonshommes, la saleté, l’irrémédiable. Mon élan retombe, je ferme le second volet.
Je ne l’ai plus revue. Elle a quitté la rue Oberkampf, emportant son énigme avec ses sacs bleus.