Portes lès Valence

Du travail à l’usine et aux PTT.


Portes-lès-Valence, ça ne dit rien à personne, normal ! Pourquoi en serait-il autrement ? Petit village au sud de Valence, aucun intérêt, ce n’est pas Paris, ni Lyon ni Marseille ; c’est un petit village où est située la gare de triage de Valence. Y résidaient presque exclusivement des agents SNCF. La municipalité était communiste et comptait parmi ses administrés pas mal de catholiques, une église sobre et fréquentée, des protestants. Le curé était un jeune prête génial. On avait beau lui dire que la religion ne sert qu’à bâtir un monde parallèle au monde réel, il vous regardait toujours avec un sourire dubitatif.

J’étais en 1ère, j’arrivais de Fréjus. J’habitais au quartier de la Gabelle : des cubes empilés au doux nom de HLM. Je me suis tout de suite senti bien dans ce petit village sans prétention. Les adolescents de mon âge allaient au lycée à Valence. À l’époque, les lycées n’étaient pas mixtes mais le bus qui faisait la liaison Valence-Portes l’était. C’est donc au lycée et dans le bus que j’ai rencontré tous ceux qui allaient devenir ma bande de copains. Après les cours, on se retrouvait souvent au stade. C’était un petit stade de football, avec juste des cages de buts et quelques lignes tracées au sol pour délimiter le terrain. L’été, il servait de terrain de camping municipal.

Ce qui faisait la réputation de Portes, c’était son équipe de basket dont presque tous mes copains faisaient partie. C’une équipe crainte et redoutée. J’allais fréquemment les soutenir lors de leurs matchs. Voilà comment se passaient nos semaines. De temps en temps, nous nous retrouvions pour un baby- foot au café – pas un seul d’entre nous n’avait suffisamment d’argent pour se payer une boisson, alors les cafés... Pas de boums non plus ni de virées en voiture le week-end, contrairement aux élèves du lycée Emile Loubet de Valence, fils de notaires, opticiens, avocats, médecins. À 18 ans, ils avaient déjà leur voiture. Ils racontaient en classe leurs nouveaux exploits du week-end, souvent automobiles ou sexuels.
Rien de tout ça pour nous, nous ne les enviions pas non plus !
L’ambiance était saine et sportive sans excès, pas de vêtements de marques, les ordinateurs et les téléphones portables n’existaient pas. Nous ne possédions pas de voitures, mais des vélos avec lesquels on pouvait faire 20 ou 30 km pour aller se baigner sur les bords de l’Eyrieu, ou au barrage de Charmes, qui était plus proche.

L’été tout le monde travaillait. Les fils de cheminots à la SNCF, les autres se débrouillaient autrement, ce n’étaient pas les boulots qui manquaient.
J’ai travaillé à l’usine RILSAN (qui fabriquait des fils), située entre Portes et Valence. Ils ont eu besoin de fabriquer de gros conteneurs en plastique pour emmagasiner ces fils. Rilsan a fait appel à un artisan qui arrivait du Canada : l’entreprise Edmond Petzl, qui produisait toute sorte d’objets en matière plastique.
Les matériaux utilisés étaient de la laine de verre, de la fibre de verre, de la résine, des gelcoats et de l’acétone en abondance. Aujourd’hui, ce procédé est devenu quasiment industriel. Notre Edmond était un bon patron. Devant l’immensité du chantier et les délais extrêmement cours dont il disposait, il a dû faire appel à un grand nombre de personnes pour mener à bien ce chantier.
C’est ainsi que j’ai été recruté. Tous les ouvriers étaient répartis dans une très grande salle. Edmond avait fait appel à un groupe de gitans qui était de passage à Valence, et qui étaient heureux de pouvoir gagner un peu d’argent.
Toute la journée, les gitans chantaient avec des modulations caractéristiques. J’étais ravi. Au bout d’un petit moment, j’ai intégré le groupe vocal sans aucun problème.
Le soir, en retrouvant nos copains au stade, je leur chantais des morceaux et les autres se marraient comme des fous.
L’été, il y avait les bals ! À Beaumont les Valence, Chabeuil, Livron, etc. – des villages situés entre 15 et 20 km de Portes. Nous nous y rendions en bus ou en vélo. Nous avions développé des techniques pour rentrer gratis au bal.

Après notre mois de travail chez Edmond, j’ai fait un remplacement de facteur à la poste de Portes. Facteur dans un petit village, c’est le plus beau métier du monde. On vous attend comme le messie (Internet n’existait pas encore).
Ma première tournée en vélo a été pour moi la plus belle cuite de ma vie.
Chaque fois que j’arrivais dans une petite ferme c’était gnole obligatoire. Impossible de refuser. En rentrant à la maison je me suis directement couché.
J’ai aimé ce contact quotidien avec des gens qui vous attendent, qui vous disent que vous êtes en retard ou en avance. Vous existez, quoi !
Il m’est arrivé de me faire mordre car les chiens n’aiment pas les facteurs.

L’été passait ainsi, travail, travail, travail, quelques bals. De temps en temps, je retrouvais les copains. Nous parlions de leur travail, des trains. Nous ramassions les pêches. La vie était douce jusqu’au jour de la rentrée des classes.
L’année de terminale a été très studieuse. Je n’avais qu’une seule matière pour me défendre : les maths. Cette année-là nous avons fêté nos bacs. Pour suivre la coutume, nous nous sommes tous rassemblés au stade de Portes pour nous congratuler. Nous étions heureux. Nous avions franchi un cap. Une nouvelle vie commençait. Nous étions passés à l’étape suivante, l’étape adulte. Nous savions que nous devrions partir à Lyon ou à Grenoble pour continuer nos études – il n’y avait pas encore d’université à Valence. C’était un peu comme si on se préparait à découvrir un nouveau monde.
Pendant ces vacances d’été, j’ai travaillé 2 mois au tri-postal de Valence. Je travaillais la nuit, on gagnait beaucoup plus. Le premier mois, je chargeais et déchargeais dans les trains. Le deuxième mois j’ai été affecté à la ligne Valence Saint Rambert D’Albon. Je remplissais le train de sacs postaux au départ de Valence. À chaque arrêt, entre Valence et Saint Rambert, je remettais les sacs qui étaient destinés à la station. Je quittais Portes pour la faculté des sciences de Grenoble. Ma nouvelle vie commençait.