Distribuer des papiers

Un petit boulot au bord du périphérique.


Ce matin ma mission de petite main d’intérimaire était simple, comme bien d’autres matins : distribuer des petits papiers au feu rouge en disant bonjour.
Je me vois, silhouette fantôme dans les fumées blanches de pots d’échappement, entre deux feux verts. Dans le rouge. Le jour se lève dans le sifflement de freins fatigués. Je m’invente et sifflote un refrain qui dirait que « Sous une bruine fraîche et noctambule je déambule. »

Le feu repasse au vert toute les 2 minutes et le troupeau quotidien du matin s’engouffre sur le périf’, en guirlandes de petites lumières, à l’abri du brouillard, dans le bruit sourd et lancinant d’une ville qui s’éveille.
Je suis comme un spectateur anonyme, celui qu’on ne voit plus, un rien au service de la publicité sur papier glacé d’une salle de sport ou d’une foire au vin. Un. Un rien. Un rien de vie. Oui. J’ai tendance à penser naïvement qu’en gardant les yeux grand ouverts, on arrive à percevoir dans ce grand rien des tas de « petits-riens » pleins de vies. Ces « petits rien » de gens derrière des pare-brises, de vies qui vont au boulot, d’histoires qu’on se plaît à imaginer. Et d’un seul coup, le bouchon du feu rouge devient étonnant, amusant, ennuyeux ou alléchant, à l’image de la vie de nos villes, avec tout son cortège :
– de fatigués de la vie qui prennent le papier en baillant ;
– de normaux pas très originaux qui vous prennent le papier en disant « merci » ;
– d’humanistes qui sourient, vous disent bonjour et rajoutent très vite de peur de ne pas être entendus, un « bon courage ! » qui vous réchauffe un petit peu ;
– de conducteurs de taxis qui prennent la pub avec plaisir pour avoir un truc à lire et à commenter dans leur lot quotidien de bouchons ;
– de petits vieux qui vont faire leurs courses avant tout le monde, qui mettent une plombe à trouver ce foutu bouton pour ouvrir la vitre et qui paniquent en s’excusant de vous faire attendre ;
– de petites jeunettes toutes neuves du matin et dont l’ouverture de la vitre laisse échapper quelques effluves de douche bouillante encore toute proche ;
– de vieilles bourgeoises plus toutes neuves, en Audi ou mini-Cooper-intérieur-cuir, qui mettent trop de parfum, vous font des sourires avec trop de dents et des merci trop dégoulinants pour être honnêtes – toujours mieux que les vieilles bourgeoises qui vous balaient de la main sans vous regarder en fronçant les sourcils parce que vous les dérangez dans leur conversation téléphonique ; mieux que les grands cons qui regardent fixement devant eux sans même prendre la peine de faire semblant de ne pas vous voir, vous vous sentez d’un coup transparent, rien ;
– de papas des copines de mes filles qui vont comme la moitié des responsables des bouchons toulousains vers le site d’Airbus et qui me reconnaissent pas davantage que devant l’école ;
– de mamans des copines de mes filles qui me reconnaissent mais qui font (très mal) semblant de ne pas me connaître ;
– de mamans de chômeurs désespérées qui vous demandent où vous avez donc pu trouver ce job ;
– de paumés qui vous demandent où ils sont ;
– de vitres fumées noires où rien ne se passe – il y a quelqu’un ?
– de galériens qui n’ont pas le temps de réparer la fenêtre et qui ouvrent carrément la portière, un peu honteux mais toujours rieurs ;
– de cortège de refus avec l’écolo qui vous fait non du doigt, du genre « Je vais sauver un arbre en ne prenant pas ton papier et qui se caresse la conscience » ;
– de refus de celui qui prend le temps d’ouvrir le carreau et de vous dire « C’est quoi ça ? » avant de vous envoyer chier en voyant le gros -15% de la pub ;
– de mec qui ne refuse pas de la main mais le fait franchement de la tête en soufflant très fort pour vous montrer que vous l’emmerdez profondément ;
– de mec qui a déjà eu la pub à un autre feu ou la veille au même feu et qui le brandit tout heureux comme s’il avait gagné au jeu de celui qui aura le droit de ne pas ouvrir la fenêtre ;
– de jeune qui fait hurler sa sono et couvre ma propre musique dans les oreilles avec sa techno espagnole à fond dans sa boîte de nuit sur roues ;
– de jolies femmes noires qui vous emmènent d’un large sourire dans les pays où il ne fait jamais froid les matins ;
– de gentilles mamies attentionnées qui n’ont même pas besoin de parler ;
– de ces femmes à la bourre qui se repoudrent au rétroviseur en oubliant que c’est passé au vert ;
– de camion poubelle qui passe au rouge parce que c’est le camion poubelle ;
– de camion de flics qui me regarde bizarrement de la tête aux pieds parce que c’est le camion de flic ;
– de DRH au regard agité qui manifeste son « burn-out » en se bouffant les ongles dès 7 h 30 ;
– de mec qui vous prend le papier et vous le rend aussitôt en vous précisant « Non, ça ne m’intéresse pas. » ;
– de mec qui s’arrête alors que le feu est vert pour me dire qu’il veut bien une pub lui aussi, en se faisant klaxonner de partout – collectionneur ?

Je pense pouvoir compléter cette liste non exhaustive d’ici moins d’une heure, là où un autre feu m’attend dans une entrée glauque d’un non moins lugubre hypermarché de banlieue !
Les gens bien me disent : « Il y a pire que toi, regarde le positif en toute circonstance. » Effectivement :
– j’ai un joli sweat-shirt avec un beau logo brodé dans le dos ;
– à 10h du matin au plus tard je suis chez moi, le lit sera peut-être encore tiède ;
– je fais un peu de sport, 6 heures par jour ;
– j’écoute la radio, je connais désormais Manu sur NRJ qui fait des blagues au téléphone ainsi que les conseils jardinage de France Bleu Toulouse.
– dans 3 jours, c’est terminé, eux continueront dans leurs matins bouchonnés ;
– la secrétaire de l’agence de communication pour laquelle je travaille m’appelle par mon petit nom, comme si j’avais 20 ans ;

Et puis ces vies croisées. Ces vies qui vont au boulot, véritable spectacle de transhumance quotidienne pour un œil en veille, veillé, émerveillé.
Mission terminée. Ma voiture s’intègre au bouchon, prend sa place dans le trafic, le coffre plie sous le poids des cartons de pubs à distribuer sur la ville. Je suis trempé, fatigué et j’attends désormais à mon tour que le feu passe au vert. Dans le rouge pour 2 minutes.

Dans mon costume de Fantôme du croisement, je baille sur ma vie « alimentaire », une vie professionnelle comme un colorant dans la crème d’un gâteau, de ces colorants eux aussi dits « alimentaires », artificiels, qui ne servent pas à grand chose, mais qui ont quand même le mérite d’être là, pour la déco. Le feu passe au vert. Je passe la première et me dis que même si ce n’est que des miettes, j’en ai un peu aussi moi, de la part du gâteau.