Cet homme a menti

Les vies multiples d’un homme que l’auteur pensait connaître.


La nuit où j’ai cru savoir

Il devait être 2 heures, peut-être 3 heures du matin. Mon portable n’arrêtait pas de sonner, je me décidai donc à me lever. Numéro inconnu. Je répondis pour avoir la paix. Raté. Une jeune fille en larmes, impossible de comprendre ce qu’elle voulait me dire. J’entendais juste quelques gémissements, des cris. La communication coupa. Il faisait froid, je retournai alors sous ma couette en m’interrogeant quelques instants sur le but de cet appel, cela m’inquiéta un peu. La voix semblait être prise de terreur. Je finis tout de même par me rendormir.
Quelques heures plus tard, le scénario se répéta. Je décrochai et lui demandai d’une voix endormie qui elle était. Une voix enragée s’écria alors : « Et toi hein ? Qui tu es ? » Je lui répondis que cela devait être une erreur. Elle enchaîna des phrases incompréhensibles, entrecoupées de petits halètements. Elle pleurait, je pouvais percevoir de la tristesse comme de la colère. Je commençai à émerger de mon demi-sommeil et lui dis alors d’une voix douce :
– Explique moi, qui es-tu ? Pourquoi m’appelles-tu, comment as-tu eu mon numéro ?
– Georges m’a donné ton numéro. Je suis sa fiancée. On est ensemble depuis plus d’un an. Tu es Raphaëlle n’est-ce-pas ?

La terreur qui s’était emparée de moi à ce moment là, je ne pourrais la décrire avec exactitude. Je la ressens encore. La seule chose qui sortait de ma bouche était le son étonnamment aigu de mes sanglots. Rien d’autre ne pouvait en sortir. Impossible de parler. Après avoir repris quelques peu mes esprits, j’ai posé mon téléphone sur le sol de ma chambre et me suis levée afin d’aller chercher mes cigarettes dans le salon. Je suis ensuite retournée dans mon alcôve, ai saisi mon portable, allumé ma cigarette, et lui ai affirmé : « Je suis désolée de ce qui t’arrive. Vraiment. »
Puis avec une voix très faible, elle m’implora : « Explique-moi, s’il te plaît. »
Après le peu d’explications que j’ai été capable de donner, une voix s’écria : « Elle ment ! Je te promets. Tu sais comment je suis. Tu me connais bien. » Stupeur. Cette voix, c’est la sienne, celle de l’homme que j’aime. La voix de Georges. La rage prend le pas sur tout le reste : « Ferme ta gueule de menteur, Georges ! »
J’avais raccroché. J’éteignis mon téléphone et fixai un tableau qu’il m’avait offert avant mon retour en France. J’en fixai un second du regard, il représentait une mère portant son enfant dans ses bras, en bas il était inscrit « La mère des enfants ». C’est comme ça qu’il me surnommait en raison de mon attachement à mes élèves, et aux enfants en général d’ailleurs.

Impossible de dormir, j’appelai un ami, qui ne posa aucune question, et je l’en remerciai. Je ne me suis pas présentée à mes partiels, le lendemain. Je ne ressentais rien, si ce n’est un poids dans ma poitrine et un sentiment d’incohérence qui me poussait nerveusement à bout.

L’origine de l’amertume

Après une rupture douloureuse, j’avais abandonné mes études l’année précédente sur un coup de tête pour partir en mission humanitaire en Afrique de l’Ouest. Changer de quotidien, m’occuper d’enfants, j’en avais besoin. Là-bas, je me suis reconstruite. J’ai repris confiance en moi.
Et puis un jour je l’ai rencontré. Il avait 24 ans, moi 18. Nous sommes devenus amis. Il avait une petite-amie française, il me l’avait dit peu après notre rencontre. Nous passions nos soirées à rire et à danser sur du reggae dans les bars de la ville. Je découvrais peu à peu en lui une profonde sensibilité qui me touchait. Je me suis livrée à lui, il s’est livré à moi. Nous nous comprenions et avions en quelque sorte une vision similaire de la vie et cela nous rapprochait. Cela a commencé à être plus que de l’amitié au bout de quelques mois. Quelques minutes après ce qui a été notre première fois, il répondait à l’appel de sa petite-amie. J’entendais sa voix au loin, sa voix à elle, l’autre. Il est sorti de la chambre. Que pouvais-je dire ? Je le savais. Lorsqu’il est revenu, il a vu mes yeux briller, s’est excusé, et m’a pris dans ses bras. J’ai tenté d’oublier, d’en faire abstraction. Nous avons continué à nous voir et il m’a promis que je n’aurais plus à vivre ça. Que nous n’en parlerions plus. J’ai accepté.

Plus tard, notre relation a commencé à se dégrader. Il passait moins de temps avec moi, semblait distant. Je me suis fais de nouveaux amis avec qui je passais mes soirées après le travail. Entre autres, ce garçon avec qui Georges travaillait, Daniel.
Daniel était gentil, prenait soin de moi, me faisait rire. Il avait 28 ans. Sa joie de vivre m’apaisait, me rendait calme, heureuse. Je voyais toujours Georges.
Puis, un jour où nous avions rendez-vous, il n’est pas venu. Il est arrivé 2 heures plus tard, alors que je cherchais désespérément un taxi-moto sur le bord de la route afin de rentrer dans ma famille d’accueil. Il m’a dit qu’il avait eu un empêchement, que son entraînement de danse avait duré plus de temps que prévu. Je lui ai souhaité bonne nuit, et suis partie, réellement agacée. Je commençais à être en colère contre lui, sa façon de me traiter était dégradante, il n’était plus comme avant.

J’ai passé la soirée de mes 19 ans avec Georges, Daniel, et d’autres amis. Georges ne m’a pas souhaité un bon anniversaire, ne m’a pas offert de cadeau, et est parti quelques minutes à peine après être arrivé, sans me dire mot. Ce soir là, j’ai décidé que c’était trop. Le lendemain, j’ai annoncé à Georges que je voulais mettre fin à notre relation. Il s’est énervé et est parti avant même que nous puissions discuter. Je le croisais encore de temps à autre, bien sûr, lorsque j’allais au marché ou bien que j’allais voir Daniel, mais il ne m’adressait que très peu la parole. Pour ma part, je ne l’aimais plus, j’en étais persuadée.
Peu à peu, j’ai commencé à apprécier de plus en plus Daniel. Un soir, alors que nous étions allés danser avec des amis, je lui ai fait part de mes sentiments. Il m’a dit que c’était réciproque depuis bien longtemps. Il hésitait cependant à débuter une relation avec moi puisque Georges était un de ses meilleurs amis. Je l’ai alors rassuré et nous sommes allés parler à Georges de tout ça, pour qu’il soit averti. Georges a alors commencé à éviter son lieu de travail aux heures où je m’y rendais, mais j’étais heureuse avec Daniel, et cela m’importait peu.

Un matin, alors que je sortais de « chez moi », Georges était là, et m’attendait. Il m’a dit qu’il voulait que je passe chez lui le soir. Ce que j’ai fait. J’y ai retrouvé le garçon doux et sensible que j’avais rencontré quelques mois auparavant. Il m’a dit qu’il avait quitté sa petite-amie, qu’il ne l’aimait plus depuis qu’il m’avait rencontré. Il m’expliqua que c’était pour cela qu’il avait eu un comportement étrange. Il voulait régler la situation. Il se mit ensuite à pleurer, puis se ressaisit.
Dans le même temps, on commençait à parler de moi, à me voir comme « une coureuse d’hommes ». Je le vivais plutôt mal. Chacun allait de son petit commentaire, me disant que Daniel n’était pas ce qu’il paraissait. En racontant tout cela à l’intéressé, je me fis beaucoup d’ennemis. Aussi, retomber amoureuse de Georges n’était vraiment pas une bonne idée, alors je me résolu à brider mes émotions. Certains hommes me menaçaient, j’avais peur.

Après quelques temps, Georges arrêta de m’éviter. Il semblait tout faire pour attirer mon attention, allant jusqu’à draguer des femmes devant moi. J’essayais de ne pas y prêter attention. Un soir, je lui ai demandé s’il accepterait de faire quelques souvenirs artisanaux à offrir à mes amis restés en France contre rémunération. Il accepta, et me demanda juste d’acheter les matières premières. Son travail sera gratuit. Après avoir fait les courses au marché, je passai chez lui un soir pour lui donner ce que j’avais acheté. Il s’est passé ce que je n’avais pas prévu. C’était une belle erreur. J’étais bien sûr toujours avec Daniel et suite à cela je fus prise d’un énorme sentiment de culpabilité. J’ai dit à Georges qu’on ne pouvait plus se voir. Il a insisté. Et gagné.

Après chaque moment passé avec Daniel, je me sentais affreusement mal. Je me dégoûtais. La veille de mon départ, j’ai passé la nuit avec Georges dans la capitale. Le matin venu, Georges n’était plus là, j’ai trouvé, quelques minutes après mon réveil, une multitude de cadeaux dans mon sac et un bracelet qu’il avait fait autour de mon poignet. Daniel est arrivé, j’ai pris l’avion. Durant tout le voyage, j’ai pleuré et regardé ses cadeaux. Je m’en voulais, je ne voulais pas lui faire du mal. Je lui en voulais aussi de m’avoir laissé partir sans même un au revoir.

Le difficile après

Arrivée en France, je l’ai appelé, aucune réponse. Et ce fut comme ça pendant près de 2 mois. J’ai bien sûr quitté Daniel peu de temps après, en essayant de ne pas le blesser davantage. Des amis français toujours en Afrique m’ont dit que Georges s’était remis avec son « ex ». J’en étais malade. Un soir, j’entendis à nouveau le son sa voix. Il me jura que ce n’était pas vrai. Et je l’ai cru, je voulais le croire, je devais le croire. Il me dit que son téléphone ne marchait plus et qu’il venait d’être réparé. Nous sommes restés en contact pendant des mois. Je devais retourner le voir, nous nous accrochions à ces retrouvailles. Il me jurait être fidèle, et je l’étais moi aussi, je ne voulais pas salir un peu plus notre histoire. J’étais heureuse de retrouver celui que j’aime, et je ne voyais que ça, dans quelques mois, tout serait bien à nouveau.
Un soir, je lui ai dit : « George, jure moi que tu n’es pas avec elle. »
Il s’est énervé, m’a dit que je ne le connaissais pas bien si je pouvais penser une chose pareille. Je me suis excusée et nous avons changé de sujet. Parfois nous imaginions notre avenir. Il rêvait de vivre à Madagascar, c’était devenu notre rêve.

La vérité qu’on ne veut pas voir

Je rentre chez moi, j’appelle Georges. Il ne répond pas. Emportée par l’énervement, j’appelle cette fille, au téléphone. Elle est plus calme que la veille, moi aussi. Elle me pose une multitude de questions auxquelles je réponds en essayant de retenir mes larmes. Ma voix devient tremblante lorsqu’elle me raconte que Georges et elle avaient passé l’été ensemble dès le jour de mon départ et ne s’étaient jamais séparés. Elle continue malgré tout et m’explique qu’ils allaient se marier, et qu’il a à présent tout les papiers pour aller vivre chez elle, en France. Je ne peux en croire mot. Elle avait trouvé dans les mails de Georges un de mes messages que je lui avais envoyé en rentrant en France. Par la suite, Camille a découvert d’autres mails et photos. George semble avoir beaucoup d’autres relations, et surtout il est déjà marié dans son pays. Il a un enfant. Georges a une femme, et une petite fille de 3 ans. Cet homme a menti. Je le savais. La jeune fille se remet à pleurer et raccroche. Je le savais mais je n’ai pas voulu le voir. J’ai toujours su tout ça, toujours.

Je l’appelle, il raccroche. J’insiste jusqu’à avoir son attention. Il me hurle alors : « Qu’est-ce-que tu as dit à ma copine ? » Je pleure, je gémis. Je martèle cette même question : « Tu m’as aimée ? Quand on était ensemble, tu m’aimais ? »
Il ne répond pas.
Je ne peux pas me résoudre à le perdre, je l’appelle tous les jours, nous parlons. Il me demande d’oublier. Il me manipule encore.