La nuit est tombée

Le quotidien d’une aide-soignante en EHPAD.


Ce matin, il fait encore nuit à 6h45 ; mon cœur est lourd, plein de nuit. J’ai si mal dormi encore.

Bzzz, le son de la porte pour entrer dans la maison de retraite « Les Rosiers » où je suis aide-soignante, je vais vers le fameux vestiaire où il faut laisser ses problèmes en arrivant.
Voir la grande façade de la « maison » éclairée dans la nuit m’apporte un réconfort surprenant. Merci de me recevoir, de me donner un emploi, une place utile, une existence, à moi, qui peine à exister !

Madame Puy déambule déjà, depuis 5 heures du matin… Elle a dû en faire, des kilomètres dans les couloirs. Elle me regarde avec ses grands yeux bleus, au travers des lunettes dorées qu’elle n’aime pas enlever même pour dormir et s’exclame :
« Ah tu es là, toi ! » avec un grand sourire, qui ne s’adresse pas à moi mais au souvenir de quelqu’un d’autre, d’un autrefois.

Dans la salle à manger, une table, des sets de couleurs, des bols, une corbeille à pain – l’impression d’être dans un hôtel. Ils ne sont maintenant plus que 4 à y venir, à descendre des étages par leurs propres moyens au lieu d’attendre le petit-déjeuner dans leur chambre.

Madame Dolaison, 98 ans, grande et mince, toujours si gaie, prend mes mains : « Vous allez mieux ! Hier, je me suis dit : cette femme est au fond du trou ! Je vous donne mon fluide. Vous savez que toute ma vie, j’ai aidé les autres avec mon fluide, cela ne vient pas de moi, cela m’a été donné, par Dieu peut-être. Cela va aller de mieux en mieux ! »

Je me souviens d’Annie, ce professeur exceptionnel à l’école d’aide-soignantes,
de la première phrase de son premier cours, nous regardant tous : « Vous voulez devenir tous aide-soignants ! Pourquoi voulez-vous donc qu’une vieille dame vous dise "Oh que vous êtes gentille de vous occuper de moi" ? »
Quelques années après je l’avais croisée en ville avec sa fille, une énorme glace italienne vanille fraise à la main ! Elle m’avait serrée sur son cœur...

« Maman ! Maman ! » Des cris déchirants viennent de la chambre de Madame Montbonnet. Elle est allongée, si menue, et disparaît presque sous ses draps, dans son lit entre les 2 barrières. Son regard est voilé, affolé, me voit à peine. En lui caressant la main, j’essaie de la rassurer mais je dois partir. À peine sortie de sa chambre, je l’entends encore : « Maman ! Maman ! »
« Comme on devient ! » Ils disent souvent cela : « On devient comme des bébés ! » « Mais non, des bébés n’ont pas vécu tout ce que vous avez vécu. »
C’est si difficile, par exemple, l’incontinence : Madame Privat a tant de mal à supporter nos interventions pour changer la protection : « Mais qu’est ce que tu fais la vieille, ou toi, gamine ? Moi, je ne reviendrai plus ici... »

Madame Allier est très autonome. Je passe voir si elle a besoin d’aide pour une douche. Elle me dit :
– Pour le moment je prends ma douche toute seule.
– Et les cheveux ?
– Ah les cheveux, c’est ma fille ! Un jour peut-être j’aurais besoin de votre aide. Mais pas encore, de toute manière avoir ou pas besoin d’aide, cela ne change pas grand-chose ; ce qui est triste, c’est d’être ici.
Et, au moment où je lui dis au revoir et sens que je suis déjà en retard sur le programme de toilettes et de douches, la main sur la poigné de la porte, je l’entends dire : « Vous savez, quand on a perdu une fille à l’âge de 59 ans... »
Je me retourne et lui souris bêtement. Je me sens minable, impuissante à l’aider, je bafouille que je ne peux, hélas, rester plus longtemps.

Souvent, je ne me sens pas loin de la maltraitance à cause de ce manque de temps.
À la conférence l’autre soir, l’animatrice répond à notre question : « En 5 minutes, vous pouvez être présents, attentionnés et humains. Ce n’est pas une question de temps ! » J’ai envie de lui demander si elle a reçu une enveloppe du patron pour dire ça, même si elle a sans doute raison.
C’est comme un exercice zen. On est déjà en tenue blanche et puis, on n’a pas le choix. Mais ce qui est difficile, c’est de ne pas être emporté par le stress.

Je suis en retard, il reste toutes ces personnes à aider à se lever, à faire la toilette, à s’habiller, à garder la sonnette à côté, à approcher le téléphone, le verre d’eau, le foulard, le gilet. À accompagner aux toilettes, à changer de protection, à accompagner à table, à installer devant l’assiette, à aider à couper les aliments, à manger parfois, à boire un café. À raccompagner aux toilettes, à la sieste, au goûter, au souper, dans leurs chambres, à aider à se changer, se coucher.
C’est comme un marathon, pas celui de New York, ni le Paris-Versailles...

Noël, c’est triste à la Maison de retraite. Non, maintenant on dit EHPAD ; ça veut dire quoi ? Établissement ? A comme amour ?
Il reste, à midi, ceux qui ne sont pas sortis en famille, parce qu’ils sont trop fatigués, ou que leur famille est trop fatiguée de les voir si vieux. Nous aussi, nous sommes trop fatiguées pour être assez sympas. Nous avons couru toute la matinée et voulions les vêtir joliment.
– Pourquoi ? Ma robe n’est pas sale !
– Oui mais c’est Noël !
– Ah, c’est déjà Noël ?
– Cette robe vous va bien.
– Mes enfants, vous croyez qu’ils vont venir ?
Il y a de belles tables, des nappes blanches, des fleurs, des bougies, et Rémi le cuistot s’est levé à 3 heures du matin pour élaborer ce repas délicieux. Nous n’arrivons pas à nous mêler assez aux résidents. Nous entourons Madame Monistrol qui est si souriante et pleine d’humour. Pourtant sa fille est passée en coup de vent : « Je ne peux pas prendre maman aujourd’hui, la chaudière nous a lâché. » Nous nous serrons les coudes quand même. Il aurait fallu chanter, être gaies. Nous n’y parvenons pas. La culpabilité se mêle à la fatigue.

Monsieur Alban se lève. Il est venu aujourd’hui manger avec son épouse, installée ici depuis quelques jours. Il chante a capella une belle chanson de Noël, pleine de beaux sentiments. Il chante bien, c’est émouvant. Nous le remercions non sans un mouvement intérieur d’irritation. Il aurait pu attendre que les fêtes soient passées avant d’emmener sa dame ici. C’est si terrible pour elle. Mais il est épuisé ; comment vivre avec son épouse qui n’est plus « elle-même », qui le réveille en pleine nuit en se promenant dans la maison, met tous les gants de toilette dans le frigo et ne se souvient plus du prénom de leurs enfants. Qui sommes-nous pour juger ? Mais voilà, la charge de travail nous rend irritables, impatientes.

Madame Saugues, avec un regard circulaire dans la salle à manger où les résidents sont assis autour des tables couvertes de nappes blanches, s’exclame : « Moi, ce que je me demande, c’est où est passée la mariée ! »

Madame Chanaleilles ramène son père en fin de journée, et considérant l’assemblée de résidents, dont beaucoup en fauteuils roulants, murmure : « Ça s’accroche, ça s’accroche ! »

Le lendemain, la fille de Madame Aubrac dit : « Ma mère me dit que pour Noël,
il n’ y avait que des épinards et du poisson. » Et puis, en voyant le menu : « Ah bon ! Ce devait être délicieux ! Oui, c’est qu’elle n’est pas contente que nous ne soyons pas venus la chercher pour le repas de Noël. Elle se venge, elle devient aussi méchante que papa. »

Le fils de Madame Golinhac passe la voir en fin d’après-midi. Il nous dit que son mari est mort à la suite d’une bagarre, il buvait beaucoup. Mais maintenant il sent que sa mère est paisible, ici, dans la maison de retraite, elle a le temps de penser : « J’ai vécu toute ma vie avec un con ! »

Plus tard, une jeune fille, Caroline, qui est en stage et veut devenir infirmière, (elle a 20 ans) me parle d’une résidente : « Elle a pleuré ce matin, c’est vrai, sa vie est triste. » À la relève, elle en reparle. « Eh oui, elle pleure souvent. » lui répond Brigitte, avant de parler d’une autre personne.
Caroline semble heurtée par la brièveté de la réponse, je la comprends. Et j’essaie de lui dire qu’il est difficile de trouver l’équilibre entre l’empathie et l’impuissance, et d’apaiser ces tristesses, si profondes au soir de la vie. Ne rien pouvoir faire sauf donner de l’écoute, de la sympathie, malgré le manque de temps.
Nous sommes comme des funambules, car notre place n’est que celle de l’aide-soignant ; qui « aide la personne à faire ce qu’elle pourrait faire complètement seule si elle était en pleine santé » comme le dit la définition ; nous devons aussi rester à notre place. Nous ne sommes pas leur famille. Et cette dame n’est ni notre grand-mère ni celle que nous aurions aimé avoir. On nous a dit ça aussi... Et pourtant !
Simplement rester humbles devant la vie, leurs vies d’anciens qui en ont tant vu.
Parfois, certains de ces anciens sont très durs, ils donnent l’impression de vivre verrouillés, parce que rien ne les atteint, rien ne les entame. Cette dame n’a plus de visites depuis 28 ans ! Peut-être attendent-ils tous, enfin, une réponse ? Tant de douleurs inapaisées.

Heureusement il y a les anges. « Ce sont des anges. Ils ont un merveilleux art de la conversation » comme dit Sylvie. Et parfois, le temps se suspend. Et des paroles, des moments inoubliables, peuvent survenir.
Madame Rosier, à 96 ans, assise dans son fauteuil-roulant, dans une de ses robes rouges (« Ma fille m’en a apportée une bleue, mais je n’aime pas le bleu ! ») dit : « Vous savez, ma mère ne m’a jamais aimée. »

Un jour, une sortie au château de Saint André ; je pousse Madame Espeyrac, toute fragile, qui souffre de la maladie de Parkinson. Nous regardons la belle vue sur la vallée, les lointains bleus. Elle dit « Je connais bien ce château ; dans ma jeunesse j’y venais souvent à vélo avec mon mari. » « Mais vous habitiez loin, cela faisait 40 kilomètres aller-retour ! Bravo ! »
Ces moments privilégiés qui nous permettent d’élargir notre regard car une personne n’est pas seulement identifiée ni à son âge ni à sa maladie.
Madame Aubrac, qui avant de venir à la maison de retraite, avait passé toute sa vie dans une petite ferme. Elle nous décrivait la façade couverte d’un rosier grimpant rouge. Souvent, son fils lui apportait 2 roses. Peu de temps avant sa mort, elle a dit : « Avec mon père, nous nous levions parfois à 4 heures du matin, nous attelions la jardinière à notre cheval, et nous partions. Au passage, nous ramassions une corbeille de raisins que nous apportions à ma grand-mère. Je me souviens du bruit des pas du cheval sur la petite route. Tout était joli et tranquille. Cette nuit j’ai beaucoup rêvé, j’ai rêvé du bois, à côté de notre maison. Il était tout débarrassé des fagots et des ronces. Il ne restait que les grands arbres, et sous les arbres, poussaient de très belles fleurs. Dans ce bois, je me promenais avec maman, au bras de maman. »

Il y a aussi Madame Saugues, ses yeux noirs et profonds : « J’ai toujours été plutôt du soir et toujours eu du mal à me lever le matin. Je devais me lever tôt pour aller travailler aux cartonnages, j’avais 16 ans. Les chambres étaient en haut, et du bas de l’escalier mon père m’appelait. Quelquefois, il devait m’appeler 4 fois avant que je n’arrive à me lever. Comme j’aimerais l’entendre à nouveau aujourd’hui, entendre sa voix. Je trouve que la vie a passé beaucoup trop vite. Vous savez, la vie passe très vite, et un jour on se retrouve devant un tas de terre ou une pierre. C’est selon, et c’est ainsi. »

Et encore Madame Clauze, avec sa longue natte grise et son sourire très triste, qui dit :
– Qui c’est ce monsieur assis à ma table ?
– C’est Monsieur Clauze, votre mari.
– Tous ces Clauze, on ne sait jamais lequel c’est, ils ont tous la même tête !

Monsieur Falzet, toujours souriant, se souvient de tous nos prénoms et invariablement, lorsque l’une d’entre nous entre : « Alors toujours jeune et élégante ! Vous savez, l’instituteur de mon enfance nous saluait toujours ainsi, en nous disant : "Bonjour jeunes et élégants bipèdes !"C’est pour cela que je vous salue toutes ainsi ! »

Et Madame Laroche, ses grands yeux d’un bleu très doux, sa couronne de cheveux blancs sur l’oreiller, dans le lit qu’elle ne quitte plus depuis de longs mois. Elle nous dit : « On est si peu de chose sur cette terre, alors il faut faire de son mieux et vous savez, de l’amour, de l’affection, on n’en donne jamais assez. Quand je serai là-haut, je ferai mon possible pour vous aider. » Ses enfants sont toujours très soupçonneux à notre égard : « Ah bon, elle dormait et n’a pas mangé ? » Nous, nous sentons comme en permanence soupçonnés de maltraitance.

Et Madame Rouget qui rit tout le temps, comme par exemple lorsqu’on l’aide à mettre son cardigan : « Il paraît qu’il est bleu lagon et l’autre, bois de rose ! » Qui s’intéresse sincèrement à tout et à tous : « Ce matin le Docteur m’a trouvé en très bonne santé ! Alors en voilà un réconfort, je trépasserai en bonne santé à 95 ans ! Si j’étais sûre de retrouver ceux que j’aime et que j’ai perdus, je voudrais trépasser tout de suite. Quelquefois, je me sens bête. Comme vous savez, j’ai eu 2 maris, alors en arrivant là-haut, que vont-ils dire, en me voyant ? »

Parfois, ils perdent les mots peu à peu, mais il reste un échange inestimable. Comme avec Monsieur Finierol ; il ne parle plus beaucoup mais a de grands éclats de rire, il brandit son poing fermé par jeu et fait mine de menacer avec sa canne : « Ah te voilà, toi ! Attention ! » Un jour, on entend Tino Rossi à la radio dans le couloir, et lui qui ne parle presque plus, sourit et s’exclame : « C’était un sacré chanteur ! »

La nuit est tombée, Madame Rieutord est dans sa chambre toute seule, en fin de vie. Doucement changer la protection, masser le dos, les talons, recoiffer... Nous venons régulièrement, mais si peu de temps à la fois. Son fils est fâché avec elle depuis de longues années. Il apporte à l’accueil des savons et des shampoings très onéreux, mais ne va jamais la voir. Cette fois, il a été prévenu de « la fin de vie », mais ne vient toujours pas... Elle nous regarde, serre nos mains encore très fort. C’est très difficile de la laisser ainsi toute seule dans la nuit, avec juste la petite lueur de la lampe de chevet, dans l’attente solitaire de la mort.
La nuit est tombée.

Vite ! Vite ! Remonter les résidents dans l’ascenseur, les fauteuil-roulants serrés. Chacun couché dans sa chambre. Il ne faut oublier personne, d’autres résidents attendent en bas, sont fatigués, tous veulent retrouver l’abri de leur chambre. Ne pas les faire attendre dans un triste couloir, les fauteuils-roulants en file indienne. Sinon Anne va tous les coucher, elle réussit vite et bien, toujours avec le sourire, et je ne voudrais pas qu’elle pense : « Pourquoi je suis tombée avec cette vieille chèvre qui traîne la patte ? » Je dois me dépêcher.

Madame Maisondieu... Pousser le fauteuil-roulant dans sa chambre et baisser les volets, allumer la lumière. Elle me regarde d’un œil furibond, du haut de ses 96 ans. Approcher le fauteuil du lit ouvert, lui quitter ses vêtements, lui mettre sa chemise de nuit, la prendre dans mes bras et l’asseoir, puis la coucher dans son lit, le plus doucement possible. « Ouh la sale bête ! », me dit elle.
Lui mettre une protection en m’excusant de la tourner plusieurs fois dans son lit et puis l’installer avec son oreiller, les traversins de chaque côté, les draps, la couverture, le dessus de lit. Attention : pas mis n’importe comment. Bien que l’heure tourne, relever un peu sa tête, relever les barrières du lit. Penchée vers elle, je dis : « Bonne nuit Madame Maisondieu. » Elle me regarde et dit « Gnagnagna ! » en imitant mon ton de voix. Allant vers la porte en éteignant la lumière, je lui redis un « Bonne nuit ! » auquel elle répond par un « Merde » ferme et définitif.

La nuit est tombée.