J'ai six mois devant moi

Compter les jours.


Je viens d’apprendre que j’ai un cancer. Et pour être chanceux : le cancer du pénis ! J’ai 6 mois devant moi, maximum. Le médecin qui lit mes résultats se montre soudain gêné. Moi je suis hébété. Il me dit « cancer du pénis » et moi j’entends « cancer de la bite ! » Un tube sur-mesure pour Patrick Sébastien.

J’ai des étourdissements depuis des semaines et je mange peu. Je sais écouter mon corps. Je cours depuis des années, 3 fois par semaine, je mange 3 à 5légumes ou fruits par jour, je fais de la méditation… Je ne comprends pas. Je demande de refaire les tests. Le médecin est d’accord mais je vois qu’il panique, il le cache, mais il panique. De quoi ? Mes symptômes confirment les résultats ? C’est la première fois qu’il a affaire à un cancéreux ? Il a 30 ans et moi 40.
40 ans. C’est jeune pour mourir. Il se voit peut-être, à travers moi. Il pense peut-être qu’il a 10 ans devant lui. À 30 ans, on croit qu’on a 40 voire 50 ans devant soi.
Et moi à 40 ans ? Je me voyais vieillir tranquillement, prendre une hypothétique retraite, je comptais devenir papa sur le tard. J’ai envie de sortir, de quitter ce bureau, d’aller dehors. J’ai hâte de respirer de l’air, de croiser des gens, d’entendre le bruit des moteurs, des motos, des gens qui parlent… Le bruit de Paris. La vie. La vie qui me ferait oublier cette nouvelle.
Rien n’est plus comme avant. Payer le médecin me semble inconvenant. Je mérite mieux que de payer quelqu’un et retourner chez moi maintenant que je sais que je ne serai plus de ce monde dans 6 mois.
Le médecin me parle du traitement, de rendez-vous avec un cancérologue spécialisé… Il veut voir ma queue, ausculter cet appendice que je n’ai pas envie de montrer à tout le monde et encore moins à ce jeunot de 30 ans. Il me parle de chirurgie au laser… Allez hop. Je me lève, je viens de me souvenir que j’étais passé à la banque avant de venir, je prends rapidement 50 euros dans mon portefeuille et je jette le billet (le papier, vulgaire papier qui rend heureux les gens) sur le bureau. Ni une, ni deux, je me dirige vers la porte de sortie, je n’ai pas besoin de croiser le regard de cet homme « si important » pour ma santé. La santé, je ne l’ai plus. Alors ciao les médecins.

Je sors et croise le regard des patients qui patientent dans la salle d’attente. Ils me regardent avec cet air que nous connaissons tous : « Alors, guéri ? »
Je pars rapidement, presque en claquant la porte. Je commence à sentir mon visage rougir, je ne veux pas le montrer. Je descends les marches, je me sens mieux, je sens la vie revenir. Pourtant mes pensées émergent et ce ne sont pas 2 ou 3 pensées, c’en sont 200, 300 ?
Comment je vais mourir ? Bêtement dans mon lit ? Je n’ai rien prévu, ma famille est originaire de Bretagne, de Quimperlé pour être exact. Ma mère qui est toujours en vie, a prévu un caveau de 9 places ! Mon père et un de mes beaux-frères y sont déjà. Étant le dernier d’une fratrie de 4 enfants, que des sœurs, je pensais non pas forcément partir en dernier car l’homme vit en moyenne moins longtemps que la femme, mais je me voyais en tous les cas avoir des cheveux blancs, une canne et voir quelques membre de ma famille partir, sans le désirer et sans être méchant.
Je suis perdu dans mes pensées et dans le hall de l’immeuble je ne sais plus où se trouve le bouton pour ouvrir la porte. La porte n’a pas de poignée, il faut donc un bouton. À droite ? À gauche ? L’interrupteur de la lumière ? Oui ok, je le vois c’est indiqué « Lumière » dessus donc forcément l’autre bouton doit être celui de la porte. J’entends en effet la petite sonnerie indiquant le temps où l’on peut ouvrir la porte. Elle dure habituellement 5 secondes. Je tire alors sur la porte et je sens que je vais être agressé par la vie parisienne. Oui, moi qui suis un nerveux, qui aime les endroits tranquilles pour me ressourcer, pour une fois, je recherche l’agressivité des bruits, les odeurs de pollution, la présence des gens. Devoir faire attention au Parisien c’est parfois slalomer, s’arrêter pour laisser passer, gueuler pour leur dire de regarder devant eux quand ils marchent ou quand leur chien s’éloigne et que la formidable invention de la laisse qui fait 5 mètres vous empêche de passer.
Je veux rentrer chez moi. Ce n’est pas que j’aime mon chez moi : 18 m², fuite d’eau, fenêtre simple vitrage… Mais j’ai besoin de savoir où je vais aller avec mes putains de 6 mois qu’il me reste.

En attendant, l’agressivité parisienne me fait du bien. Je me concentre pour slalomer, prendre la direction de chez moi, je suis en pilotage automatique. Vous avez remarqué que pour prendre des directions que l’on connaît, on n’est plus obligé de réfléchir à la rue, au trottoir, au numéro… On sait et on y va, on peut alors penser à autre chose, on peut regarder les vitrines, croiser des regards, regarder les vêtements des gens… En fait, être en pilotage automatique me permet de penser à quelque chose de bon, qui me rassure : Je n’ai pas le cancer du pénis. C’est évident ! Il va voir ce médecin, ils vont voir ces patients qui patientent, et qui m’ont vu partir limite furibond… et tous ces gens que je croise et même le monde, et s’il existe : Dieu ! Ils vont voir que je vais réussir à surmonter cette épreuve car je n’ai pas de cancer, les résultats sont faux et pour mon mal au dos, ce n’est pas la première fois, je fais du sport ! Il n’a rien compris ce docteur. Il a 30 ans, c’est un nul, je voyais bien qu’il était limite paniqué. Il ne connaissait rien, il aurait bien aimé sortir ses cours de médecine mais pas devant moi, un patient, ça aurait fait mauvais genre. Il doit être en train, en ce moment, en ce moment même, en train de retrouver mon numéro de téléphone pour me dire que c’est une erreur, que c’est pas le bon dossier, que c’est évident qu’un mec comme moi ne peut pas mourir. « D’ailleurs ! Monsieur Marker, vous ne mourrez jamais ! » Voilà comment il terminera la conversation. Quand je marche, je ressens une douleur au pénis. Je me connais, un peu hypocondriaque, je sais que je ne vais pas dormir de la nuit, que mon pénis va se réveiller comme un serpent, à part qu’il ne sera pas droit, phallique, il sera noir, de plus en plus noir et qu’il faudra sans doute le couper… Des questions surgissent, j’aurais dû rester chez le médecin, lui demander s’il y a un moyen d’arrêter le cancer.Je vais voir sur internet. Non surtout pas, je vais rappeler le médecin, mon téléphone sonne ? Non, pas encore, je vais m’excuser, il comprendra et m’enverra rapidement chez le meilleur, le best cancérologue pour couper une partie de ma bite et recoller avec un bout de mes fesses. Je sais qu’on le fait souvent : prendre un bout des fesses pour aller combler des petits trous ailleurs.

Mon téléphone ne sonne pas. Je suis près de chez moi, mes gestes sont rapides, fluides : les clés dans ma poche droite arrière, le porte-clés est un badge qui ouvre la porte de mon immeuble. Ça se fait en 2 secondes. En entrant dans le hall, je prie au plus profond de moi de ne pas croiser des gens de mon immeuble. Non que je n’aie pas envie de les voir… Si en fait, je n’ai pas envie de les voir. Je ne les connais pas super bien. Un peu de vue pour certains, je papote avec d’autres : rien d’amical. Je suis venu à Paris aussi pour l’anonymat. J’ai vécu mes 20 premières années en Bretagne. Seigneur ! Je me souviendrai toute ma vie : un pote à mon père qui regardait par la fenêtre de ma chambre avant de me demander si mon père était là. Il avait en plus des lunettes double foyer, ce qui rendait comique la situation. Ce n’est pas la peur du qu’en dira-t-on, c’est que quand on a une vie de merde on se mêle de la vie des autres, on a envie d’aller regarder dans un judas pour voir ce que font les voisins… Et ça, ça me donne envie de vomir. À Paris, pour se mêler de la vie des autres, il faut arrêter de courir, arrêter de stresser, de sortir au théâtre, au cinéma, au concert, au restaurant , etc. Il y a tellement de choses à faire à Paris, tellement de gens à rencontrer, avec qui parler… On peut certes se retrouver seul, isolé et crever comme un con devant sa télé allumée, le voisin n’appellera les pompiers qu’à cause de l’odeur des semaines plus tard !
En Bretagne, si on ne voit pas le père Marker sortir de chez lui à 8h42 comme tous les jours depuis 67 ans, c’est qu’on doit aller taper à la porte pour voir « c’qui s’passe. »
Mes voisins donc. Pas envie de les voir. Arriver directement chez moi. Allez hop, pour ne pas être surpris, cerné dans l’ascenseur, je prends les escaliers. J’ai toujours pris les escaliers, rarement les ascenseurs. Pour le sport, pour garder la forme, pour bien vieillir. Bien vieillir quelle foutaise !. J’aurais dû prendre l’ascenseur et m’économiser. En prenant les escaliers, j’entendrais quelqu’un descendre, je me cacherais dans un couloir. Je pourrais fuir, et même si je croise quelqu’un par inadvertance, je ne croiserais pas son regard, je fuirais comme un homme malheureux qui viendrait de perdre son aimée.
Ouf, j’arrive à bon port. J’ouvre la porte de mon studio… Je pensais trouver un lieu rassurant, un cocon bienveillant. Je sens une boule dans mon ventre qui monte dans ma poitrine, je sens des larmes qui montent, je sens mon corps se soulever comme un bateau devant une vague énorme, un tsunami… Je me jette sur mon lit, prends mon coussin et je le plaque violemment devant ma bouche. Ma mâchoire mord le coussin comme un pitbull. Première vague qui s’en va mais la seconde arrive et là, je sais que je vais lâcher, je me dois de la lâcher. Je hurle étouffé par mon coussin, je hurle à me faire décrocher la mâchoire. Mon visage est rouge, mes yeux exorbités, mes cheveux se dressent, mes mains se cramponnent. Mes phalanges me font mal mais je sens que c’est la vie. La douleur prouve que je suis vivant. Je lâche le coussin, je me sens incompris, je ne sais pas par quelle voie je dois passer : je sais que je vais lister mes désirs, mes envies avant de mourir. J’ai toujours eu envie de le faire, même avant l’annonce de ma maladie. En fait, inconsciemment, j’ai commencé depuis que je suis adolescent. J’ai voulu faire du cinéma, je ne me suis pas privé. On n’a qu’une seule vie. Alors un beau matin, ma sœur Chantale m’a accompagné à la gare de Quimperlé et avec une seule valise, un gros sac de voyage pour être précis, je suis monté à Paris. J’ai connu des moments incroyables : faire un film, faire de l’art c’est merveilleux, on se sent fier, on s’offre une vie, on donne la vie. Comme devenir père. Certes c’est moins gratifiant mais on se sent progresser à chaque œuvre, on se construit, on modèle, on doute, on façonne… et on se façonne. Certes je suis pauvre, certes j’ai eu une vie de luxe intérieurement parlant. Je fais un super métier qui me permet de m’exprimer.

Je tourne en rond dans mon studio. Il devient insupportable, c’est petit, désagréable, ça me renvoie à ma pauvreté. Je mérite mieux quand on sait que je vais mourir dans quelques mois ! Je n’ose pas m’installer sur ma chaise. Je veux rester debout mais reposé. Debout me rend nerveux, assis me rend nerveux. Je suis en train de me demander comment j’ai pu choper une pareille maladie : cancer de la verge ! La honte. Va falloir garder ça pour soi. Je ne m’imagine pas le dire à mes potes, à mes ex…. à ma mère ! Alors d’une manière générale, pour faire simple, est-ce que je dis que j’ai un cancer ? Non, car la question qui vient derrière : quel cancer ? Réponse : cancer de du pénis.
Mais là non, la décision de ne rien dire, de ne rien confier m’aide à m’effondrer sur ma chaise. J’allume mon ordinateur. Le temps qu’il soit opérationnel, j’appelle mon docteur. Messagerie. Il doit être en consultation. Je n’ose pas lui laisser un message, si un patient entend le message en live. J’attends, midi, une heure. Il sera en train de déjeuner, je lui laisserai le message et il en prendra connaissance à son retour, m’appellera avant de faire entrer un autre patient ou en fin de journée, bien concentré à m’aider, le dossier devant ses yeux de pro. Il voudra me sauver. C’est sûr, entre mecs on sait ce que c’est qu’une bite et son importance.
Ai-je trop forniqué ? Certes j’aime le sexe, certes je n’ai pas toujours fait l’amour avec des capotes, certes je me suis aventuré dans des différents endroits, faut pas mourir con… Mais là, je me dis que ce n’est pas de chance.

Je prends un nouveau document Word sur mon ordinateur. Je vais enfin lister 100 choses à faire avant de mourir ou du moins avant que les opérations et autres chimio me collent dans une région, dans un pays.

Donc on y va :
1. Faire l’amour.
2. Aller dans l’espace.
3. Déguster la vie au jour le jour : nourriture plus élaborée, odeur des marchés, des épices.
4. Sourire plus.
5. Aimer plus : se consacrer plus aux autres , que chaque rencontre soit unique, comme si c’était la dernière fois qu’on se voyait – c’est du boulot et de l’énergie, faut que je pense aussi à moi !
6. Méditer plus, me consacrer à moi.
7. Éviter les livres ennuyeux, il faut plus que je perde du temps.
8. Aller voir ma mère et passer quelques jours avec elle.
9. Aller voir ma famille proche, les autres je m’en fous, je ne les vois jamais.
10. Faire des fêtes, voir mes potes et mieux les regarder, mieux les écouter, profiter d’eux au-delà de leur présence. Etre pleinement avec eux, « en eux » si je me fais comprendre… Comme ça si je meurs, j’aurais l’impression d’avoir tout donné, d’avoir été parfait dans nos relations.
11. Voir la muraille de Chine.
12. À l’aéroport, me faire passer pour un autre en faisant croire que mon nom est bien celui qui est sur la pancarte que tient un chauffeur… trop drôle.
13. Rencontrer le Dalaï Lama. Sœur Emmanuelle ou l’Abbé Pierre étant morts… Bon, je veux bien Mathieu Ricard ou Darshan.
14. Visiter Paris : depuis 15 ans que je suis sur Paris, je ne suis allé que 2 fois à Notre Dame, jamais à la tour Montparnasse, jamais dans le Sacré Cœur, jamais à la Sainte Chapelle…
15. Me faire le restaurant le Jules Verne à la Tour Eiffel.
16. Perdre un peu de ventre.
17. Être incollable sur le pain, le fromage et le vin.
18. Prendre une bière sur les Champs-Elysées.
19. Ranger des affaires comme des vieux dossiers, de vieux papiers bons à être jetés à la poubelle.
20. Faire une retraite méditative.
21. Faire du shopping comme si c’était la dernière fois.
22. Me faire des bons petits plats.
23. Aller à la campagne ? Non on s’ennuie, je n’aurais pas le temps de voir les saisons défiler, de voir les plantes pousser. C’est bien d’observer les animaux, les insectes, les arbres mais je me sens seul à la campagne. C’est quelque part déjà un peu la mort.

Arrivé à 23, j’imagine bien qu’il y a des choses à faire encore, mais je suis épuisé. Tant d’envies ? Non, je suis comme repu. Ma vie me semble pleine. Je fais un travail qui me plait : réalisateur, monteur. J’ai tellement donné que je suis presque épanoui. Maintenant que je pense à l’essentiel : faire un long-métrage. Certes on ne peut pas faire un film seul. Moi seul je peux soulever des montagnes. Je peux faire comme Picasso, Rodin, Mozart…Bosser seul dans mon atelier (studio) avec mes outils ou mes instruments, composer, tester, faire des croquis et faire une œuvre, la terminer et l’exposer. Le hic, dans le cinéma, c’est que je peux écrire avec un ordinateur, je prends prendre ma caméra mais après ?
Il faut des comédiens, de l’éclairage, du son, etc. Et le plus important une société de production car en France, sans l’administratif, rien ne se fait. Il faut donc la société de production qui officie sur le projet. Sinon, ce sera dans un placard. Et ça ce n’est pas difficile de faire un long métrage : tu allumes la caméra durant une heure et une minute voire plus et hop, tu as ton long métrage. C’est con mais je crois qu’en plus un festival des films chiants existe et on y trouve des gens qui filment comme ça. C’est du cinéma expérimental… Personnellement si je dois faire un long métrage, j’aimerais surfer sur la qualité et sur une histoire forte. Les idées j’en ai plein, je suis né avec. Le problème c’est l’humain : comment intéresser à son projet quand plein de gens rêvent de cinéma, écrivent, croient en leur projet comme toi tu crois au tien ? Tu envoies au Centre National de la Cinématographie d’une manière naïve, candide. Tu rêves d’une subvention qui va taper dans l’œil d’un producteur. Qui aura une autre subvention, d’une région cette fois-ci, puis d’un département, puis d’une télé… Et hop on trouve un distributeur, des exploitants. Le film passe, est projeté dans les salles. Dans une salle, une semaine me suffirait et ferait de moi le plus heureux des hommes.
Et là, je me rends compte en direct live que ce cancer du pénis me rend heureux… Incroyable.
Sans doute parce que je ne réalise pas, je me dis que Dieu ne va pas me faire crever sans que j’ai pu faire au moins un long métrage. Dieu a un cœur, n’est-ce pas ? Dieu me voit, il ne peut pas me faire ça.

C’est décidé, le premier acte, c’est faire ce long-métrage. Je suis dans ce milieu depuis 15 ans, je ne vais pas avoir de la difficulté pour rassembler des potes. Fini de les observer comme jamais, comme si c’était la dernière fois. Allez hop, on fait un film, je liste mon équipe : lumière, son, maquilleuse, scripte, électricien, post-production, etc. Rien n’est difficile, même avec un projet de merde ils vont dire oui. Qui peut aujourd’hui refuser de bosser sur un long-métrage ? Le long-métrage fait rêver comme jadis Hollywood la Mecque du cinéma.
« Je fais un long-métrage » et le regard des gens s’illumine, tu deviens le fils de Dieu, Jésus himself ! Tu incarnes la Parole, tu incarnes le chemin qu’ils ont toujours rêvé pour eux, leur vie, leur famille. Tu ES pleinement ce qu’ils désirent.
« En Vérité, en Vérité, je te le dis mon frère : une fois le film fini, tu seras jeté comme une merde… Oui toi le réalisateur, celui qui était le fils de la Lumière, tu ne seras plus rien pour eux. Après l’Ordre, le Chaos. Ainsi soit-il. »
C’est bien beau mon idée de faire ce long-métrage. Mais quelle est l’histoire ?
J’ai écrit un long-métrage sur un voleur qui rêve de gloire. Bof
Un Perceval devenant immortel et posant la question de l’immortalité. Bof, maintenant que j’ai affaire à ma maladie, j’ai plus envie d’aborder des sujets aussi « bourgeois », « conformiste ». Il me faut de l’urgence comme Cyril Collard et ses « Nuits fauves ».
J’ai écrit un film fantastique sur une fille devenant modèle de sculpteur qui va être victime d’une machination franc-maçonnique (le sculpteur incarnant la légende d’Hiram). Pas certain de la lisibilité ou plutôt de la logique de l’histoire. Moi je m’y retrouve mais le lecteur ? Et le futur spectateur ? Et puis ce n’est pas assez fort non plus. Il me faut du concret, du réel, de la vie. Raconter la vie !

Je pense à ma mère qui a vécu toute sa vie avec sa fille handicapée. Une vie de sacrifice. Ça fait chialer, ça fout le cafard, la déprime… Non, c’est con, mais en même temps pas bête : je vais filmer un homme qui a le cancer du pénis : « Les impuissants », voilà le titre. Non, je rêve de faire une comédie. « Les Huns puissants » ? Il faut éviter l’historique, trop cher, trop de temps à prévoir…
Donc, je reprends sur mon ordinateur un autre document Word. L’histoire d’un quadragénaire qui apprend qu’il a un cancer du pénis. Il est bien embêté (et ça m’arrange comme histoire parce que ça me permet de me projeter et de pouvoir être préparé à mes futures propres difficultés, surtout de communication), car il a une femme et 2 enfants.

Écrire ces lignes m’a remonté le moral. Je me demande quel producteur et surtout quelle télévision (indispensable coproductrice) voudrait se lancer dans un tel projet qui ressemble à un film initiatique américain. Je me lève, je me détache de mon ordinateur. Devrais-je me détacher ? Je préférerais rester dans l’imagination, dans les rêves qui sont plus plaisants à vivre. Je me rends compte que ce sera peut-être le dernier film, la dernière œuvre que je vais laisser de moi. Il faudra du talent, de l’énergie, de la persévérance, du sacrifice. Est-ce que je préfère faire ce film ou profiter des miens ? Les 2 : ne rien dire de ma maladie et puiser dans cette expérience en live pour y trouver des trésors de vérités, pour écrire mon histoire, puis défendre ce projet auprès des financiers, puis réunir l’équipe, diriger les comédiens, défendre le projet une fois le film projeté face à la presse… Il est 13 heures. J’appelle le médecin qui doit déjeuner dans un bar en bas du cabinet. À la seconde sonnerie, je suis étonné d’entendre sa voix qui dans un soupir :
– Bonjour, re-bonjour, je vous ai quitté d’une manière un peu abrupte tout à l’heure.
–Oui, non, pas grave. Je comprends. Ce ne sont pas des nouvelles faciles à accepter et moi de mon côté pas facile à transmettre, à faire accepter. Comment vous vous sentez ?
– Bien, mieux, enfin, je veux dire, je suis prêt à vous écouter.
– Vous pouvez revenir tout à l’heure ? Je vous fais passer entre 2 patients.
– Mais ce sera lourd ? Je veux dire, ce sera un traitement long et lourd ? Parce que j’ai des choses à faire et si c’est pour vomir tout le temps, je veux être libre de mes mouvements.
– C’est un cancer qui est au stade 2. Il ne faut pas le négliger.
– Ok, je viendrai.

Je raccroche après avoir pris l’heure du nouveau rendez-vous. Je suis démoralisé. Moi qui étais finalement motivé, content d’avoir un but, d’avoir trouvé un sens à la vie qu’il me reste, le jeune médecin fout tout en l’air. Que faire ? Être obéissant, responsable, raisonnable et suivre un traitement qui m’amènera vers la guérison ou la mort. Ou aller au bout de ses rêves, partir à la conquête de soi, même si ça conduit à l’échec ?Les semaines passent. Je pensais que l’on pouvait s’habituer à un traitement. Mais non, lui il vous rappelle à l’ordre, souvent. Maux de tête épouvantables, fatigues, vomissements, etc. Tout est impeccable pour mettre mon moral au plus bas et limiter le rythme de mes écritures et chose à laquelle je n’avais pas songé : j’ai perdu du poids, des cheveux, mon corps encore vaillant de 40 ans. Quel producteur voudra m’embaucher ? Quelle télévision voudra invertir dans un projet d’un cancéreux qui a dû mal à s’en sortir ? Je dors, j’ai l’impression de dormir tout le temps. À peine suis-je réveillé que je veux dormir. C’est infernal. J’ai prévenir ma mère et ma petite famille. J’ai dit à ma sœur Chantal la vérité, je sais qu’elle est bienveillante, qu’elle en gardera le secret, qu’elle n’ira pas le dire à droite et à gauche. Pour ma mère comme pour le reste du monde, j’ai un cancer de l’estomac. C’est plus sérieux, c’est plus impressionnant, je parais plus courageux.

Mon jeune médecin est parti. Je vois désormais une femme super compétente, qui est tout le temps sérieuse, concentrée. Elle ne panique pas, prend nos rendez-vous avec beaucoup d’importance, mon dossier est très bien suivi.
Où vais-je comme ça ? De mon état de refus, je suis passé à colère et je marchande maintenant : Dieu donne moi suffisamment de temps, Dieu donne moi encore quelques mois pour faire mon film… Finalement j’ai perdu espoir de faire le film. Il me maintenait dans une joie, il ma maintenait dans un but. Je suis trop fatigué et je sens que je déprime. Je ne cours plus, je n’ai plus envie de voir mes amis, ni ma famille. Ma liste a été mise de côté ; j’ai rien fait sauf quelques dégustations. Je préfère manger le fromage, le dévorer plutôt que prendre le temps de faire connaissance. Je le sens plus, je le touche, je suis à l’écoute. J’essaye d’être bienveillant avec tout. Je remercie l’animal qui est dans mon assiette même s’il a été élevé en batterie. Je remercie même la carotte. Après tout, elle a vécu avant d’être plongée dans une marmite bouillante. J’ai fait du shopping mais je m’en suis lassé. En fait je me demande si ma liste était pertinente, n’a-t-elle pas été écrite à un moment où je n’avais pas tous mes esprits et rédigée sous le coup de la nervosité, de la colère, de la panique ?

Les coups de fil sont les bienvenus. J’aime bien parler avec quelques personnes mais c’est tout. Rester debout et parler m’énerve, m’angoisse. J’ai besoin de m’asseoir et d’être seul. Les nuits sont épouvantables, maintenant je dors la lumière allumée, j’angoisse de mourir seul. Je sais que je vais partir seul mais je fonde un espoir de tenir une main quand viendra le grand saut. J’ai trouvé un ami qui pourra me conduire en Bretagne avant la fin. Je vais louer une maison face à la mer. Je me suis désabonné d’internet, hors de question de faire des recherches sur ma maladie, il y a tellement de conneries, des forums où les gens vont font peur avec leurs questions, leurs angoisses, et leurs fausses réponses. Bonjour tristesse !
Mon médecin m’a conseillé aussi de fréquenter un centre pour parler. Je n’ai pas envie. Je préfère mettre mes angoisses sur un papier.

Je suis encore plus à l’écoute de ma personne. Quand je suis déçu, je me demande pourquoi ? Qu’est-ce que j’attendais, n’était-ce pas mon ego qui voulait et non moi ? Cette fameuse liste de chose s à faire avant de mourir, n’était-ce pas mon ego ? Ou de vrais désirs ? De vraies nécessités de choses à vivre ?
Et puis je ne sais pas si je suis heureux. Si je suis fait pour être heureux ? Mais je commence à accepter l’idée de mourir. Moi qui avais si peur de mourir, de disparaître. Je me fais à l’idée que j’ai vécu 40 ans, ce n’est pas si mal. Je vis chaque instant comme un cadeau, chaque nouveau jour comme un papillon qui vivrait une journée : presque une vie. J’avoue que si je ne vois pas le soleil, je suis en colère. Il devrait y avoir du soleil pour tout le monde tous les jours ! Je supporte de moins en moins l’hiver. Il faut que je me fasse un dernier voyage dans le sud. Le Maroc, la Tunisie ? J’y ai des amis, ils m’invitent tout le temps et je n’ai jamais eu le temps d’y aller !
Je pense que le plus important dans la vie c’est rire ! Bien sûr il faut aimer, bien sûr il faut être généreux et respectueux, tolérant… Mais rire me semble la force la plus prodigieuse face à la mort. Le rire c’est le Big Bang face au néant, l’amour maintient le Big Bang devenu Ordre et Chaos. L’amour est la Lumière invisible qui maintient tout ça.

On ne rit jamais assez et on n’aime jamais assez.