De ceux qui traitent de (...)

Etre traducteur.


En direct live

Je lis dans un groupe de traducteurs professionnels le message suivant : « Facturé en ligne dimanche soir. Reçu avis de virement de la banque mardi matin. Le bonheur, et si tous les clients pouvaient être aussi corrects... » Le tout accompagné de tous les smileys de bonne humeur afférents. En quelques minutes, ce ne sont pas moins de 28 commentaires de félicitations, enthousiastes, élogieux qui pleuvent. Si je relève ce post, c’est tout simplement parce qu’il me permet de lever le voile sur un métier que l’on croit connaître, sur les gens qui le pratiquent, les traducteurs, et les pratiques du métier.

La personne qui s’exprime ainsi est elle-même traductrice, mais, comme certains indépendants, également donneuse d’ordre. Et il s’avère que j’ai travaillé, comme traducteur, pour cette personne il y a quelques mois. De facture, il a naturellement été question et cette dernière a été honorée 30 jours fin de mois, ce qui peut faire partie d’une norme, mais se traduit habituellement par un délai moyen de 45 jours entre la date d’émission et celle du paiement. Ne soyons pourtant pas mesquins : il existe des clients qui ne payent jamais, beaucoup plus tard, ou qui, sous des prétextes très étranges, ne payent que partiellement, appliquant des pénalités. Retenons simplement que cette personne n’applique pas ce qu’elle apprécie qu’on lui applique. Notons que je parle de traducteur et non d’interprète, distinction parfois confuse pour nombre de gens. Chez les professionnels, il n’existe sans doute pas trop de confusion, quoique des exemples ne manquent pas de voir des confrères accepter des missions d’interprétariat alors qu’ils n’ont aucune notion de ce que cela représente. C’est qu’il ne suffit pas de connaître une langue pour en faire n’importe quoi. Si ce n’est pas toujours simple à l’écrit pour un traducteur, ce n’est sans doute jamais évident pour un interprète, même si le terrain a pu être préparé auparavant, sur le plan terminologique notamment. N’étant pas interprète (autrement que pour rendre service à un touriste pour comprendre ce que lui propose la carte du restaurant), je ne parlerai ici que des traducteurs. De ceux qui traitent de l’écrit.

Des métiers

Traduire du Joyce ou un manuel d’ustensiles de cuisine est toujours traduire, mais les compétences requises ne sont sans doute pas les mêmes. Comme dans bien d’autres métiers, il est également des traducteurs de différentes spécialités, mais aussi des généralistes, comme chez les médecins par exemple. Il est communément admis qu’il existe deux grandes branches : la traduction littéraire et la traduction scientifique et technique. Un peu réducteur, c’est vrai, mais globalement pas trop faux. Bien des nuances sont à apporter, mais il semble régner une certaine confusion. Certains estiment que la traduction technique est plus difficile. Ce constat repose sur une fausse idée dans la mesure où la maîtrise du domaine réduit considérablement l’effort de compréhension et d’adaptation. Je peux traduire un ouvrage d’informatique de l’anglais ou de l’allemand sans ouvrir un dictionnaire, ce qui ne sera certainement pas le cas d’un simple article de journal. Je ne pourrais pas traduire Tolkien ou Schiller, même si je peux les lire en version originale. Ce n’est pas que ce serait impossible, ce serait tout simplement mauvais parce que non libéré d’appréhensions bloquantes. Il n’est guère de scrupule à se sentir bien lorsque l’on traduit « Cliquez sur OK pour confirmer », tandis qu’une possible inquiétude pointe lorsque l’on aborde la traduction de « Once I was invied to a wedding ; the bride suggested I drive up from New York with a pair of other guests... » (Truman Capote : A Lamp in a Window). Ce serait absurde et contraire à toute déontologie que de vouloir traduire un essai clinique lorsque l’on n’y connaît rien en médecine. Il en va de même pour toute discipline qui nous échappe, même dans notre langue maternelle. Or il existe des traducteurs qui ne se posent guère la question et qui s’étonnent que les clients ne soient pas satisfaits, voire furieux. Mais il s’agit là de clients plus ou moins sérieux qui se soucient de ce qui leur est livré. D’autres ne le font pas et il n’est ainsi guère étonnant de voir fleurir des textes incompréhensibles, voire dangereux, sur le Web, ou accompagnant notre accessoire de cuisine préféré. Pourquoi payer un traducteur quand des outils font cela de manière automatique et gratuitement ?

Ce serait bien absurde convenons-en, même si le résultat est bancal. L’argument : cela permet de savoir dans les grandes lignes ce qui est écrit dans une langue que l’on ne comprend pas. Certes, et encore, mais pour s’amuser à titre personnel. En aucun cas à des fins professionnelles ou culturelles. De plus en plus de donneurs d’ordre fonctionnent cependant de la sorte. Ils ne font plus appel à des traducteurs mais à des relecteurs, des éditeurs, pour rafistoler ce qui de toute évidence ne tient pas tout à fait la route. Or il va de soi que les tarifs de relecture sont bien moins élevés que les tarifs de traduction. Oui, mais arranger un texte tordu est souvent beaucoup plus compliqué que de le traduire, la qualité s’en ressentira toujours et il vaudrait mieux tout reprendre comme si rien n’avait soi-disant déjà été traduit. Voilà un piège dans lequel nombre de traducteurs tombent sans sourciller et finissent par maudire les donneurs d’ordre. Sans doute, mais nous découvrons ici le grand désarroi d’une partie de la profession : tout prendre pour avoir du boulot, n’importe comment, à n’importe quel prix, etc. Un principe établi veut que l’on ne traduise que vers sa langue maternelle. Cela semble tomber sous le sens dans la mesure où, a priori, c’est la langue dans laquelle nous nous exprimons le plus librement. Reste à savoir si l’on maîtrise bien cette langue. Il est déjà prouvé que ce n’est pas le cas dans des domaines, des disciplines, qui ne sont pas les nôtres. Mais même pour des choses simples, il suffit de fréquenter les forums spécialisés pour se rendre compte que des professionnels commettent des fautes graves à défaut d’être amusantes. Être traducteur, ce n’est pas simplement bien connaître, posséder, la langue que l’on traduit, mais avant tout celle dans laquelle on traduit. Par tradition, il s’agit de la langue maternelle. Notion sans doute un peu dépassée de nos jours et il n’est pas rare de voir traduire vers une autre langue de travail. Je ne m’y risquerais pas pour ma part, mais reconnais que certains cas de bilinguisme peuvent le laisser envisager. J’ai malgré tout une vraie réticence à considérer qu’un bilinguisme total puisse être bien réel. Il faut des circonstances assez particulières pour que ce soit le cas et je remarque, même avec des exemples bluffants de proches connaissances, que les deux langues ne sont pas toujours et pour tout à égalité. N’empêche qu’un bilingue, ou censé l’être, s’en tirera certainement mieux qu’un monolingue prétendant parfaitement maîtriser sa langue cible.

Des techniques

Dire qu’il y a des différences de génération chez les traducteurs est une évidence. Ceux qui débutent aujourd’hui le font à l’heure d’Internet, bien souvent à l’issue d’études supérieures reconnues. Rares sont ceux qui rejoignent la profession par passion pour les langues, mais il y en a, après avoir déjà fait autre chose dans la vie. Pour des gens comme moi, qui ont débuté avec la machine à écrire mécanique, le papier carbone et des piles de dictionnaires et autres documents papiers, les choses étaient en apparence beaucoup plus compliquées et il a fallu s’adapter pour résister et survivre, du moins sur le plan technique. Nous ne sommes pas nés avec un ordi sous la langue. Je dis « en apparence » parce qu’il n’est pas prouvé que les formations et les outils dont disposent les nouveaux arrivants soient de vrais atouts. La raison en est avant tout une réelle défaillance de ce que l’on nomme habituellement la culture générale. Connaître sa langue et d’autres langues sans autre bagage ne mène pas bien loin. Nombreux sont ceux qui possèdent l’anglais ou l’allemand bien mieux que moi, ce n’est pas difficile, mais qui ne savent pas toujours vraiment quoi en faire. Il suffit d’aller regarder d’un peu plus près ce qui se passe sur des sites d’entraide terminologique pour se rendre compte du phénomène. Nombre de questions témoignent d’une réelle pauvreté intellectuelle et d’un manque total d’autonomie dans l’élaboration d’une réflexion constructive. L’argument est que l’on a beau avoir googlé et wikipédié jusqu’à plus soif, on ne sait toujours pas comment traduire tel ou tel terme, que l’on ne comprend pas le sens de telle expression, qu’il y a peut-être un jeu de mots, une faute de frappe, que sais-je encore et que c’est urgent parce que la traduction doit être rendue pour hier... Ce qui est notamment surprenant est que les réponses, provenant officiellement de traducteurs professionnels, reposent, par exemple mais ce n’est pas limitatif, sur des requêtes Google – chose que le demandeur aurait certainement pu effectuer lui-même. Ne l’a-t-il pas fait ou n’a-t-il pas compris ce que lui retournait le moteur de recherches pour se retrouver ainsi dans l’embarras ?

Mais il va de soi que si l’on ne sait pas déjà faire la différence entre un torchon et une serviette, on ne saura pas faire la différence entre des sources fiables et des sources farfelues. L’esprit critique, la connaissance font défaut, c’est sans espoir. Et le plus incroyable se produit. Des gens réputés sérieux argumentent que telle explication ne donne que tant de ghits (« Google hits » : le nombre de résultats retournés par Google pour une recherche) ou de whits (« Web hits » : pour ceux qui ne se contentent pas d’un moteur de recherche réputé incontournable par défaut), alors qu’une autre explication en recueille plusieurs dizaines de milliers. Ce sera donc cette dernière qui fera foi, même si elle est côté de la plaque. La messe est dite : c’est ailleurs que dans leur petite tête que ces gens travaillent. C’est assez désastreux pour l’image que la profession donne d’elle-même.

Ce qui est consternant sur ces sites est que l’on découvre, si l’on y prête attention, bien des mensonges et autres fantaisies sur les traducteurs eux-mêmes. La première entourloupe, consiste à se faire passer pour ce que l’on n’est pas : un traducteur. Je veux dire un traducteur dont c’est le métier, un traducteur qui vit de son métier. Je ne cherche pas à jouer sur les mots : un prof qui écrit un roman et qui remporte le Goncourt est bel et bien un écrivain. Tout comme sera traducteur un prof qui fait de la traduction. Mais dans un cas comme dans l’autre, l’activité principale, celle qui fait vivre, ne sera pas celle d’écrivain ni de traducteur. Il faut bien avoir cela en tête : la profession regorge de non traducteurs au sens qui vient de lui être donné. Sans entrer dans des comptes, il faut un minimum de revenus pour vivre. Du moins, il semble.

La vérité a pointé le bout de son nez, mais d’aucuns le savaient déjà depuis longtemps, à l’occasion de la mise en place du statut d’auto-entrepreneur, sur lequel plein de traducteurs, ou réputés tels, se sont précipités. Beaucoup pour échapper à des régimes beaucoup plus contraignants sur le plan des charges et parce qu’ils étaient loin d’atteindre le plafond de revenus annuels prévu, d’autres pour se lancer dans le métier sans savoir ce qu’ils allaient dégager comme chiffre d’affaires. Très bien, il n’y a pas honte à cela, mais certains n’ont pas manqué de remarquer que le fameux statut allait dans le sens de la sanctuarisation de la précarisation des petits boulots qui, certes, ne seraient plus faits au noir, ce qui allait dans le bon sens. Petit boulot donc. Mais en dehors d’une première expérience ou d’un retour à l’activité après une interruption volontaire ou non d’une carrière, d’un parcours professionnel, il semble assez difficile de vivre en tant qu’auto-entrepreneur, du moins si l’on a des responsabilités familiales et que l’on est, par exemple, le seul revenu du ménage. Ce que les jeunes diplômés n’apprennent visiblement pas non plus à l’université relève de ce type de problématique : le statut auquel peut prétendre un traducteur.

Une autre belle surprise est celle des profils farfelus et des entorses faites à ces derniers, lorsqu’ils sont sincères. Comment se fait-il que je traduise vers une langue alors que mon profil indique bien que je suis de langue maternelle d’une autre langue ? J’ai pourtant souscrit à des pratiques et prétends les respecter, mais une fois encore, faites ce que je dis, pas ce que je fais... Serait-ce une constante ? Ils n’en savent visiblement guère plus sur les conditions du métier. Je vais y revenir. On découvre sur ces sites d’autres contradictions comme celle consistant à se plaindre d’être surchargé et de refuser du travail d’un côté et de rouspéter sur des offres de jobs honteusement mal payés de l’autre. Oui, que des offres soient scandaleuses, il y en a tous les jours, mais si je ne cherche pas de boulot parce que je sature, je ne les regarde même pas. Et en même temps, certains se plaignent de ne rien avoir à faire, s’interrogent sur les tendances du marché, doutent. À se dire qu’il n’existe pas un traducteur semblable à l’autre. C’est finalement peut-être vrai et expliquerait que rien ne représente la profession. Il existe bien des associations, des syndicats et autres unions nationales, européennes, internationales, voire des normes (ISO EN 15038 par exemple), mais si certaines conditions et pratiques semblent faire l’unanimité, il faut bien se rendre à l’évidence que chacun se débrouille tout seul, fait ce qu’il veut, ou peut.

Des moyens

Et quand bien même il existerait une normalisation, comme avec ISO EN 15038, force est de constater que les plus malins excellent dans le détournement des bonnes pratiques. Il est par exemple indiqué dans la norme qu’une traduction devrait être relue par quelqu’un d’autre que le traducteur lui-même, ce dernier s’engageant naturellement à produire des travaux dans les règles de l’art. Des petits malins (prétendant respecter la norme) exigent que le traducteur garantisse cette relecture à ses frais. Du grand n’importe quoi, dit-on de nos jours. Nous verrons que ce n’est pas l’unique délire de certains donneurs d’ordre. Cela vaut pour les intervenants, prestataires et donneurs d’ordre, les conditions tarifaires, les outils, la nature même du travail. Nous avons vu qu’une distinction pouvait être faite entre la traduction littéraire et la traduction scientifique et technique. Les relations de travail et les conditions qui s’y rattachent vont de facto être très différentes tout en reposant sur un fond commun, celui des relations entre donneur d’ordre et prestataire. Les littéraires vont la plupart du temps être rémunérés en droits d’auteur et différents types de contrats sont envisageables. Ils travaillent généralement en direct avec le donneur d’ordre, qui est habituellement un éditeur ou assimilé, un diffuseur. Il ne s’agira pas nécessairement de support papier, mais au sens large peut-être aussi d’audiovisuel, de numérique.
Le traducteur est alors un artiste-auteur et va de ce fait être traité comme tel par les autorités. Son interlocuteur sera l’AGESSA (Association pour la gestion de la sécurité sociale des auteurs). Son régime de retraite est celui du régime général. Les scientifiques et techniques sont la plupart du temps des indépendants sous l’un des différents régimes existants, habituellement le RSI (Régime social des indépendants), et travaillent pour beaucoup avec des agences, des intermédiaires, entre le client final et eux, prestataires de service. Certains peuvent aussi traiter directement avec leur client, sans intermédiaire. Avec des clients directs, la première clé est tout bêtement d’en avoir... Une fois un tel client déniché, il est rare qu’il vienne vous trouver de lui-même, sauf sur recommandation ou réputation en béton ; il convient de négocier ce que va pouvoir être une coopération, ponctuelle ou sur le long terme : volume d’activité, régularité, type de rémunération, etc. Ce qui est compliqué avec les clients directs est qu’ils ne connaissent pas toujours très bien, voire pas du tout, ce qu’est la traduction.

Ce sera, je force le trait à dessein, très compliqué de faire comprendre que l’on ne peut pas traduire un rapport de 50 pages A4 en trois heures alors que l’on peut lire un bouquin de 150 pages en trois heures. Certains confrères disent que c’est possible, notamment en dictant. Il existe différents systèmes de dictée et comme avec d’autres produits, un système se distingue parmi les autres et nombreux sont ceux qui ne jurent que par leur Dragon, puisque tel est son petit nom. Avant que ce genre de solution n’existe, il m’est arrivé de travailler avec un dictaphone à bande magnétique. Je n’y ai jamais trouvé le confort nécessaire, étant bien certain que je ne traduis pas du tout de la même manière à l’écrit qu’à l’oral. Si je n’ai jamais entendu dire qu’un donneur d’ordre exigeait que le traducteur utilise un système de dictée (j’y reviendrai à propos d’autres outils), je comprends que certains ne comprennent pas que l’on ne puisse humainement gérer autant de volume quand d’autres y parviennent.
Les grosses entreprises, qui sont très demandeuses en traduction, peuvent disposer de leur propre service de traduction en interne, mais ne peuvent, avec la mondialisation, tout assurer par elles-mêmes. C’est un créneau qui peut être très porteur, mais guère pour des langues internationales. Beaucoup de ces entreprises ont tendance à externaliser leurs besoins et ce seront alors des agences plutôt que les indépendants qui vont assurer le boulot.

Le contrat est habituellement très simple : tel document doit être traduit dans les langues suivantes, débrouillez-vous. Chose à laquelle peut prétendre une agence mais difficilement un simple individu dans son coin. C’est pourquoi les gros clients directs sont très difficiles à hameçonner. Collectivités locales, associations et autres organismes pourront être des clients directs réguliers, mais les budgets sont souvent très serrés et il ne faudra pas attendre de miracles. Alors si vous avez des gros poissons dans le filet, chouchoutez-les et soyez le meilleur. Soyez cependant certains, et cela vaut pour tous, que même si vous donnez satisfaction et que l’on vous apprécie, tout peut s’arrêter du jour au lendemain sans la moindre raison et sans le moindre signe, la moindre justification. C’est pourquoi tout le monde n’aura de cesse de vous mettre en garde et de vous dire qu’il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier. C’est le bon sens, mais j’ai pourtant du mal à soutenir la chose. Il est difficile de travailler en simultané avec différents clients si ces derniers vous alimentent jusqu’au trop plein. Rien de tel pour perdre un client que de lui refuser trop souvent une mission. Il ira chercher ailleurs et vous n’entendrez plus parler de lui. Ou alors vous multipliez les clients avec pour chacun uniquement des petits boulots que vous pouvez assurer pratiquement à tout moment. Oui, pourquoi pas, mais rien n’affirme non plus que vous soyez alimenté de manière suffisamment régulière pour autant. Très compliqué à gérer donc et nombreux sont les confrères qui préfèrent, à juste titre sans doute, ne pas se compliquer la vie avec des clients directs et se reposer sur des agences. Sur ce dernier point, c’est vrai que c’est plus confortable, plus souple.

Une agence digne de ce nom connaît le métier, ne serait-ce parce qu’elle est souvent animée par des traducteurs, qui ont opté pour cet aspect du métier. Elle devrait donc savoir ce que peut ou non supporter un traducteur et s’organiser en conséquence. Oui, mais, existe-t-il de bonnes agences ? C’est en fait cette « question qui tue » qui est la bonne. Si l’on en croit les forums mentionnés plus haut, la réponse est assez accablante : non. Délais, tarifs, contestations, tout y passe pour critiquer et se plaindre. Cela peut au moins se voir dans les offres de jobs publiées sur des sites comme nous en avons mentionnés ; les tarifs sont la plupart du temps honteux, c’est la vérité. Mais si l’on ne parle que des trains qui ont du retard, on ne parle pas de ceux qui sont à l’heure. Il en va de même pour nos agences. L’écrasante majorité est dans les clous. Cela ne veut pas dire que toutes sont très bonnes (il y en a heureusement) mais que, de manière générale, les très mauvaises agences sont rares. Elles sont du moins repérables au premier coup d’œil par qui a un minimum d’expérience. Ce qui est surprenant est que des confrères se laissent régulièrement piéger par des promesses et des conditions intenables.

Même si les tarifs d’agence ne sont pas tous mirifiques, la tendance est vraiment à la baisse, il est des bornes qui ne peuvent être dépassées. Non par déontologie, mais par simple calcul économique : on ne travaille pas à perte, à moins de s’amuser, mais ce n’est donc plus travailler. Avec les agences, ce sont les exigences en matière d’équipement et de gestion des traductions qui sont anormales. On parle ici informatique et outils d’aide à la traduction (TAO). Or, il faut bien constater que l’écrasante majorité des traducteurs n’en touche pas une dans ce domaine. Et ce n’est sans doute pas faute d’y avoir été initiés par leurs formateurs universitaires... il est vrai eux-mêmes autodidactes, faute d’historique sur la question. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les forums techniques dédiés à des outils tels que SDL (Trados), WordFast, MemoQ et autres incontournables du secteur comme OmegaT. Panique à bord lorsque quantités d’agences exigent (oui c’est une obligation) d’utiliser ces outils. L’idée n’est sans doute pas mauvaise au départ : répéter 100 fois « Cliquez ici pour continuer » dans la traduction d’un manuel d’informatique peut être lassant et générer automatiquement la formule lorsqu’elle se présente est un atout non négligeable. Cela peut être utile aussi lorsque seules certaines petites variantes peuvent se présenter : « Cliquez sur l’image pour continuer », et formulations de ce type, seront beaucoup plus rapides à adapter sans tout retaper, c’est une certitude. Cela permettra sans doute aussi d’assurer une meilleure homogénéité du texte, une consistency, si par inadvertance le traducteur fatigué se prenait à traduire : « Cliquez ici pour poursuivre » pour traduire la même chaîne à la centième occurrence. Consistance, temps gagné aussi lorsque l’outil fournit les bonnes suggestions, ce qui est malheureusement loin d’être toujours le cas. Car ces outils produisent des mémoires de traduction, les fameuses TM, qui, passant souvent de traducteur à traducteur, sont fort mal traitées et deviennent des poisons plus que des médicaments. Une mémoire n’est à vrai dire rien d’autre que l’alignement en deux colonnes de bouts de texte, des segments, se correspondant. Il suffit d’un décalage, les raisons en sont fort nombreuses, pour que la mémoire suggère n’importe quoi. Et comme pour la traduction automatique, cela devient plus difficile de corriger que de traduire.

Bon, en admettant que la mémoire soit de bonne qualité, elle peut être une bonne aide terminologique et un bon support de travail. Mais les donneurs d’ordre qui utilisent ce genre de support ont également bien compris que ces outils se font un plaisir de comptabiliser les répétions plus ou moins crédibles et que ce travail en moins pour le traducteur doit également être pris en considération. Cela justifie pour la plupart un abattement reposant sur des comptes d’apothicaires où tel pourcentage du texte sera considéré comme relevant de la traduction pure et dure, telle autre de complètes répétitions (supposées) et telle autre encore de répétitions partielles. Pour résumer, ce n’est plus la totalité du texte qui fait référence, mais l’analyse qui en est faite. Il n’est pas compliqué de comprendre que la facture va en être réduite d’autant. Oui, c’est pratiquement toujours le cas puisque l’un des critères, du moins en traduction autre que purement littéraire, repose sur le nombre de mots du texte à traduire. Si l’on vous indique que 25 % des mots sont déjà traduits ou sont des répétitions, il est simple de conclure que votre prestation va être amputée de 25%, justifiés ou non. Il est très difficile de refuser de telles pratiques lorsqu’il vous est demandé de fournir la TM en même temps que la traduction : vous devez utiliser un outil qui, en général, vous est imposé parce que les gros du marché de la TAO imposent des formats propriétaires, se souciant comme d’une guigne des formats d’échanges reconnus par tous. Le traducteur qui souhaite s’affranchir de telles absurdités tout en respectant malgré tout la fourniture d’une TM et d’un texte non nettoyé (bilingue) se doit d’en connaître un bout en informatique, ne serait-ce que pour savoir et comprendre ce qu’il faut faire. Or nous avons vu que nombre de traducteurs sont désemparés alors qu’ils utilisent quotidiennement l’ordinateur pour travailler. C’est pour moi toujours et encore un mystère de voir autant de monde ordinater sans avoir le permis d’ordinater.

C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles bien des donneurs d’ordre font des traducteurs de faciles victimes. Pour la sempiternelle question de la nécessité de travailler, le traducteur oublie ses fondamentaux, que sont la traduction un point c’est tout, pour s’encombrer, pardon se faire étouffer par des considérations qui n’ont aucun rapport avec ses compétences. Je ne voudrais pas faire croire qu’il faut être ingénieur en informatique ou en bureautique pour pouvoir être traducteur de nos jours, mais un minimum s’impose. Personne ne devrait dire dans un forum qu’elle est désolée de ne pas accentuer parce que son clavier ne le permet pas, personne ne devrait ignorer ce qu’est une arborescence, un chemin, un dossier, un fichier, une macro à défaut d’en manipuler. Aucun traducteur digne de ce nom ne devrait demander comment rendre éditable un PDF parce que l’on ne travaille pas avec un PDF, qu’il soit éditable ou non. Mais ce sont tous les jours des dizaines de messages publiés appelant au secours à ce propos. Convertir, rendre éditable, respecter la mise en page, compter les mots et tout à l’avenant... Et ce qui est consternant est que des dizaines de personnes bienveillantes, ou s’estimant telles, répondent systématiquement avec les mêmes références, astuces et conseils. Il n’y a cependant qu’une règle à ce propos : c’est non, on ne travaille pas avec ce type de fichier.

On pourrait alors se demander pourquoi autant de donneurs d’ordre exigent de telles prestations. La première raison est que les besoins alimentaires des prestataires font qu’ils vont toujours trouver le bon pigeon, à charge pour ce dernier de trouver les bons convertisseurs ou le bon soft d’OCR pour tout rafistoler en plus du reste, mais hors rémunération. La deuxième est assez déprimante mais relativement révélatrice de l’incompétence de certaines agences. Elles ne sauraient pas faire ce qu’elles demandent au traducteur : fournir un document qui soit directement exploitable sans bidouilles plus ou moins hasardeuses. La troisième est encore moins glorieuse. Même si l’on sait faire, cela prend du temps, ce n’est guère rentable et donc, pour le même prix, on le fait faire par un autre, le traducteur, qui n’est rémunéré que pour la traduction et qui n’a rien à dire puisque c’est devenu normal de faire autre chose que de la traduction quand on est traducteur.

Des solutions

N’allons pas croire de tout ce qui précède que donneurs d’ordre et prestataires sont tous des médiocres, des filous et des menteurs plus ou moins patentés. Non, il existe des gens bien dans ce métier, comme dans d’autres. Il s’agit de prendre en compte un intérêt commun : celui d’une juste communication ; d’harmoniser un certain nombre de paramètres dont il faut tenir compte pour l’avenir de la profession. Cela pourrait être contraire à une certaine diversité, mais personne ne serait opposé à ce que se dégagent quelques principes non détournés de leur mission première.

Utiliser un comptage de mots (ou de caractères, de lignes, de pages, de feuillets, peu importe) pour évaluer le volume de travail est une chose. S’en servir comme argumentaire pour forcer des rabais en est une autre. Reste ensuite à déterminer ce que vaut le mot. Je veux dire, combien il doit être payé pour que le traducteur s’y retrouve financièrement. Bien des paramètres entrent en ligne de compte, mais il est évident que certains planchers ne peuvent être crevés. Force est de constater que les donneurs d’ordre s’en donnent à cœur joie pour toujours tout tirer vers le bas. Pas trop de souci à se faire, ils trouveront toujours chaussure à leur pied et continueront à se faire des marges confortables. La profession n’est pas réglementée, il n’y a donc pas de tarif imposé. Le travailleur indépendant est maître à bord et il ne devrait certainement pas se laisser imposer un tarif et des conditions voulues par les autres. Il doit cependant faire face à la concurrence et sera perdant s’il ne parvient pas à faire valoir quelle est sa plus-value. Cette dernière repose avant tout sur sa compétence, mais aussi sur son attitude, sa manière d’être un partenaire et non un saltimbanque.

La plus courante des situations consiste à répondre à des appels d’offre, des propositions de job, souvent postés sur des sites réputés professionnels. Il est alors souvent demandé quel est le meilleur tarif et le délai le plus raisonnable. Répondre consiste à proposer un devis, comme le ferait tout professionnel, qui sera la plupart du temps refusé, pardon, auquel il ne sera pas même répondu. Pourquoi ? Parce que ces offres sont la plupart du temps destinées à alimenter des bases de données, des pseudo viviers de compétences, qui ne serviront pratiquement jamais. Elles sont aussi l’émanation d’officines parfois très douteuses (voir les listes qui circulent plus ou moins ouvertement à propos des crapules à titres divers) dont on ne comprend guère les objectifs autres que la constitution de fichiers de données susceptibles d’être monnayés. Ces offres sont souvent faites à des tarifs dérisoires et l’on est toujours et encore surpris de voir qu’il y soit répondu. D’aucuns affirment que c’est pour prendre contact et négocier ensuite de meilleures conditions. Possible, mais guère crédible. Répondre à ce genre d’offre, dont se plaignent chaque jour des dizaines et des dizaines de traducteurs, n’est pas une bonne pratique et celui qui s’y prête se condamne tout en condamnant beaucoup d’autres. Il est admis que de telles conditions sont possibles puisque certains les acceptent. Il faut également se soucier des usurpations d’identité et des vols de CV. Quoi ? Un travailleur indépendant se devrait d’étaler son CV comme un demandeur d’emploi ? Il y a une erreur de registre. Qu’un indépendant à la recherche de partenaires fasse part de ses compétences et expériences est une chose, qu’il donne l’âge du chien en est une autre.

La seconde situation consiste à répondre à des offres non négociables : c’est tant pour le projet, le délai est non compressible. Point. Vous prenez ou vous laissez. Si vous prenez une fois dans des conditions qui ne vous conviennent pas vraiment, mais que mieux vaut cela que rien du tout, soyez certain que vous ne pourrez plus jamais renégocier vers le haut avec ce donneur d’ordre. Et si les conditions tarifaires et les délais sont corrects, il ne faut jamais accepter les demandes qui sortent du strict rôle du traducteur. À moins d’en avoir les vraies compétences et de les facturer de manière spécifique. Les fichiers PDF ne sont pas des fichiers de travail, même s’il existe des logiciels pour les convertir en documents éditables. Ne parlons pas des faux PDF, qui sont des numérisations, et que seul un logiciel de reconnaissance optique des caractères (OCR) peut rendre exploitables, avec tous les soucis de corrections des coquilles et autres avatars qui font perdre un temps parfois considérable, même pour ceux qui s’y connaissent. Tous les jours, les forums regorgent cependant de demandes à ce propos. C’est bien que nombreux sont ceux qui acceptent sans savoir où ils mettent les pieds. Cela frise le gag quand la question porte sur un texte livré en JPEG ou en TIFF. Non, non, si le donneur d’ordre ne dispose pas d’autre support, ce qui est déjà bien suspect, ce n’est pas à vous de faire le sale boulot, mais à lui.

Une autre question pénible est celle de l’obligation qui est très fréquemment faite d’utiliser un outil d’aide à la traduction (TAO), les fameux CAT tools. Inutile de préciser que de tels instruments ont une utilité dans certaines circonstances. Les imposer, et surtout en imposer un, et comme par hasard pratiquement toujours le même, au traducteur est une absurdité sans nom. Une fois encore, le traducteur n’est pas un employé, un sous-fifre. Une traduction lui est demandée, une traduction sera livrée. Le comment ne regarde que lui. Si le traducteur souhaite utiliser un outil d’aide à la traduction pour des raisons qu’il maîtrise bien, libre à lui de le faire. Il en va de même s’il souhaite aller plus vite en dictant. C’est son affaire. Certains combinent même les deux paraît-il, cela doit être vrai puisqu’ils sont quelques-uns à se plaindre que cela ne marche pas. C’est sûr que des messages d’erreurs du type « La référence d’objet n’est pas définie à une instance d’un objet » ont de quoi laisser rêveur et si l’on ne sait pas que Java n’est pas du Kawa ; autant faire autre chose.

Refuser ou négocier (au moins tenter de le faire) ne doit pas se faire n’importe comment. Si les traducteurs sont par essence susceptibles, les donneurs d’ordre, les agents, ne le sont pas moins. Dire que l’on ne travaille pas à moins de tant le mot ou que l’on n’utilise pas de TAO n’est pas impossible, mais doit être solidement argumenté. Ce qui prend du temps de part et d’autre et si vous, vous prenez ce temps par la force des choses, ce n’est pas nécessairement le cas de l’interlocuteur qui vous envoie promener sans sourciller.

Régulièrement vous lisez des contributions sur les tarifs, les délais, le volume possible par heure ou par jour et constatez que les prétentions sont parfois assez farfelues. Alors que par un très curieux concours de circonstances un tarif de 10 centimes d’euro le mot source semble être considéré comme un étalon pour l’Europe occidentale (fort peu crédible cependant pour des langues agglutinantes comme l’allemand où un mot peut être interminable et où il vaut mieux compter par ligne et langue cible), il n’est pas rare de lire qu’à moins de 18, voire de 25, on ne travaille pas. Or dans les forums, on trouve des demandes d’aide pour des offres publiées à 8 centimes, voire 6, formulées par ces mêmes personnes. Une question amusante consiste à demander s’il convient de moduler son tarif horaire en fonction de la prestation (lecture, transcription ou autre) où la base horaire est la meilleure mesure. Comme si un travail rémunéré sur une base horaire ne valait pas la même chose quelle que soit la prestation. Une heure est une heure et vous valez tant de l’heure. Alors si à 10 € de l’heure mieux vaudrait faire autre chose, n’en voulons pas à ceux qui disent ne pas travailler à moins de 80 €. Bravo !

Un dernier aspect est très intéressant sur la manière dont on peut ou non se faire apprécier sur le marché. Il s’agit de la gestion des urgences et des plages admissibles de travail. C’est une vraie maladie, mais bien des commandes tombent au mauvais moment. Le soir pour le lendemain, le vendredi pour le lundi, un jour férié, pendant la fin de semaine, etc. Il est assez curieux de voir les réactions. Certains acceptent sans rechigner, d’autres acceptent avec majoration par rapport à un tarif reconnu habituel, d’autres refusent parce qu’ils ne faut pas les prendre pour ce qu’ils ne sont pas. Mais tous râlent parce que l’on a droit à sa vie privée, à passer ses soirées en famille, avec des potes et que sais-je encore, que le repos dominical est sacré, bref qu’on n’est pas des esclaves, des moins que rien. Pas faux sans doute, mais chacun sait quels sont les avantages et les inconvénients de l’indépendance, surtout lorsqu’on travaille à domicile (ce qui est très souvent le cas des traducteurs, qui n’ont pas de bureau en ville pour la plupart). Là encore, il convient de savoir moduler ; le traducteur indépendant n’est pas un fonctionnaire ou un employé de bureau. Il n’est pas non plus taillable et corvéable à merci. C’est donc bien à lui de définir qui il est. La question est ouverte.