Dans la peau

Quand la passion aveugle et détruit.


Notre première rencontre se fait dans une galerie marchande, après 1 mois de discussion sur Internet. Il est grand, arbore une barbe de 3 jours. Je n’ai pas remarqué tout de suite que ses yeux étaient si bleus. Dès que je l’ai vu, j’ai su que cet homme serait le mien. Le coup de foudre ? Je n’y croyais plus depuis longtemps, et pourtant mes jambes tremblent, mon souffle se fait de plus en plus rapide.
Il m’invite au café d’en face pour discuter et faire connaissance, choisit une table tout au fond de la salle et s’installe en face de moi. Il ne cesse de parler, visiblement aussi troublé que je le suis. Il me raconte son travail. Je le sais bien, les hommes aiment parler de leur travail, cela les valorise. Je souris intérieurement ; il m’émeut déjà, je sens sa fragilité. Je n’ai qu’une envie, m’enfouir au creux de ses bras. Mais l’horloge tourne, je dois partir, à regret. Cette rencontre bouleverse ma vie, mes habitudes. Je fais table rase de mes amis sans aucun scrupule. Je ne veux que lui, je ne vis que pour lui. Je suis dans l’attente de son appel... Et justement il appelle.

Rendez-vous est pris pour le vendredi midi. Plus qu’une semaine. Dans l’intervalle, nous nous gavons de sms. Du matin au soir, notre jeu s’enflamme. Le soir, c’est par mail que nous échangeons. Des mails de plus en plus impatients, nous attendons avec impatience notre prochaine rencontre. Aucune équivoque sur ce que nous projetons de faire, nous sommes adultes.
Enfin, je le rejoins au restaurant et le trouve installé à une table, toujours au fond de la salle. Nous discutons de nos vies respectives. Il m’apprend qu’il est séparé de sa copine. Ils ont une fille qui a 4 ans. Ils vivent l’un à côté de l’autre pour la voir grandir. Cela ne me tracasse pas. Je suis mère de 2 filles et comprends ce besoin. Il m’apprend que ses week-ends sont entièrement consacrés à sa fille, qu’il ne voit pas la semaine parce qu’il est souvent en déplacement. Je le comprends également. Quoi de plus naturel pour un père que de s’occuper de son enfant ? D’autant que le père de mes filles, lui, ne s’en est jamais occupé. Je l’aime déjà pour son côté papa poule.
Il m’accompagne jusqu’à ma voiture, un peu maladroit. Je me demande à cet instant s’il aura le courage de franchir le pas. Il me caresse la jambe, un peu gauche, et me dit : « J’ai réservé une chambre ». Je le suis. En sortant de l’hôtel, il regarde à droite puis à gauche – une alerte que j’aurai dû prendre au sérieux. Il entre dans sa voiture, et m’envoie un sms. Mon malaise s’envole aussitôt. Il a énormément envie de me revoir.

Un amour qui vous colle à la peau. Bien sûr, je suis seule la plupart du temps, il voyage énormément et les week-ends sont consacrés à sa fille. Mais il est malgré tout très présent. Il appelle jusqu’à 4 fois par jour, envoie des sms. Cette solitude, je ne la ressens pas. Il est avec moi, dans ma tête, jour et nuit. Je deviens sauvageonne, je n’ai pas envie de discuter avec mes collègues ou mes amis. S’il appelait, je ne pourrais pas lui répondre, alors... Après 20 ans auprès d’un mari violent, j’espère à nouveau, je vis enfin une histoire d’amour digne de ce nom. Ne m’a t’-il pas dit lui-même que tous les hommes sont différents ? Je l’ai cru.
Certains sont pires que d’autres, voilà tout.
Après 6 mois d’un bonheur total, il m’annonce qu’il est muté à Lyon. Je ne peux bien sûr pas le suivre. Je suis effondrée. Nous en discutons de longues heures au téléphone, il est très mal. J’essaie de le réconforter, moi qui suis au désespoir de voir mon amour me quitter. Un rendez-vous sur un parking, je le trouve distant. Je ne comprends plus. Puis 4 jours sans nouvelles de sa part. Mais que se passe-t-il ? Je lui envoie un sms, je lui demande s’il ne souhaite plus me voir. Fébrile, j’ai peur de sa réponse. Et contre toute attente, il s’excuse de ce silence.
J’ai l’opportunité de pouvoir occuper l’appartement de ma fille aînée dans une ville proche de la mienne. Nos rendez-vous se font désormais dans cet appartement. Ma « petite » vit encore avec moi et il ne veut pas la rencontrer. Pudeur ? J’accepte encore.

6 mois supplémentaires de bonheur. Je suis de plus en plus amoureuse. Mes enfants savent que je vois cet homme. Ma plus grande joie serait de le leur présenter. Je suis patiente, je ne brusque pas les choses, tout arrive un jour où l’autre.
Mais le jour qui arrive, c’est celui qui détruit toutes mes espérances dans cette relation que j’avais sublimée. Sur Internet, je découvre qu’il s’est marié récemment. Le journal local produit une belle photo des époux et de leur famille. J’appelle mon amie qui vient me réconforter. Et lui envoie un sms : « Pourquoi ne pas me l’avoir dit ? » Il ne sait pas quoi répondre. On se voit le lendemain, l’ambiance est froide. Il me dit qu’il n’a pas le choix, qu’il n’est pas heureux avec sa femme. Je prends la décision de continuer à le voir malgré tout. Je l’aime, c’est tout. Je comprends mieux les fins de semaine pour s’occuper de sa fille, les fonds de bars et de restaurants, les regards au sortir de l’hôtel. Et surtout sa mutation jamais effective. Il se mariait et voulait se séparer de moi, la mutation était un mensonge qu’il se faisait à lui-même, pour ne pas culpabiliser.
Depuis ce jour, nos discussions sont de plus en plus profondes, on se rapproche. On parle sans pudeur de nos ressentis. Il sait tout de moi, je sais presque tout de lui. Je ne lui demande pas de divorcer, il ne veut pas se séparer de sa fille, il y tient plus que tout au monde. Et ce n’est pas mon souhait. Ces instants de bonheur volé me suffisent. Contre toute attente, il accepte de rencontrer mes enfants. Il m’accompagne pour le déménagement de ma fille, 3 jours ! Pour ce temps-là, il est à moi. Notre histoire dure encore 9 mois. Jusqu’au jour où sa femme découvre l’un de mes sms. Grosse crise dans son couple. Il me dit qu’il ne sait plus où il en est, il est perdu, qu’il n’a jamais pris la décision de quitter une femme, que les femmes l’ont toujours quitté. Il attend de moi que je le quitte. Je ne veux pas, je ne peux pas.

Ma fille essaie de me distraire comme elle peut, me traîne dans les magasins les samedis, invite du monde à la maison. Mais j’attends avec impatience le moment où je suis seule pour laisser exploser mon chagrin.
Finalement, après des semaines sans nouvelles, je lui envoie un dernier sms. Il m’appelle, on pleure, on ne peut se résoudre à se quitter. On s’écrira encore, moins souvent, le risque est grand pour lui. Il me demande de l’accompagner dans un déplacement, nous partons à nouveau ensemble ! Juste pour une journée, certes.
Je prends congé pour le suivre, aller et retour en banlieue parisienne. Nous discutons beaucoup. Je l’attends pendant son rendez-vous professionnel en faisant les boutiques dans un centre commercial. Je lui achète un petit cadeau qu’il laissera chez moi, de peur que sa femme ne se pose des questions.
À notre retour, sa femme appelle. D’abord il ne répond pas puis s’arrête pour la rappeler. Je sors de la voiture, j’attends qu’il ait terminé. Elle se doute de quelque chose, il doit rentrer et oublie notre repas prévu ensemble.
Je sais qu’il en sera toujours ainsi, je suis furieuse, mais je n’ai pas d’autre choix. Nos rendez-vous se font de moins en moins fréquents. Il a toujours une excuse. Le travail, un gros projet, les vacances… Et puis il passe me chercher pour pique-niquer, déjeuner vite fait, cela le déculpabilise.

Je dois me faire aider pour le quitter. Je prends rendez-vous avec une psychologue. Cela fait maintenant 6 mois que je la vois. J’ai fini par comprendre que cet homme ne sera jamais à moi. Que je dois penser à me préserver. Mais penser à moi, prendre des congés, c’était pour être avec lui, que m’importe maintenant d’avoir du temps pour moi ?
Le contact n’est pas rompu. Pendant mes vacances, je l’accompagne à Lyon où il a une réunion de travail. Une nuit, enfin une nuit ensemble... Cela faisait si longtemps. Mais sa fougue a disparu, il culpabilise d’être avec moi. Très tôt le matin il s’en va, je reste faire la grasse matinée et profite de l’après-midi pour visiter le vieux Lyon. Je me sens terriblement seule. Sur le chemin du retour, je lui dis qu’il a changé, il n’est plus le même. Il me parle de sa femme et me dit que maintenant il sait qu’il l’aime, ils prévoient de faire un deuxième enfant. Comment supporter cela, ne pas se sentir blessée, abandonnée ?

Malgré tous ces espoirs déçus, je ne le quitte pas. Je ne peux toujours pas me résigner à ne plus l’entendre, à ne plus le voir. Je suis faible et m’en veux terriblement. Je sais que je souffre encore, et que je souffrirai tant que je ne couperai pas définitivement tous liens. Je prends cette décision, puis je reviens dessus.
Même si mon amour pour lui est profond, je dois faire mon deuil. Le chemin est long. Il est comme une drogue, dès que l’état de manque se fait ressentir, je replonge. Je dois me défaire de cette addiction et continuer mon suivi psychologique, me reconstruire avant d’envisager autre chose.