Le difficile retour à la (...)

Après 6 ans d’expatriation en Espagne : le retour en France.


Toulousaine, citadine, banlieusarde. Je suis née dans le béton des « quartiers ». Mais pas n’importe quel quartier, celui de la bordure entre le centre-ville et les tours, celui de la classe moyenne qui a réussi mais qui ne renie pas ses origines ouvrières. Pour l’école c’est pareil, c’est l’école du quartier celle qui a vu grandir mon père et qui après les fils d’ouvriers a progressivement accueilli les fils d’immigrés. Copains, copines, noirs, arabes, vietnamiens, témoins de Jéhovah et puis il y avait aussi ceux de « L’eau vive ». C’était ceux qui le soir rentraient dans un foyer. C’était les gosses à problèmes. C’était les petits français « sans parents ». Un joyeux bazar qui dans l’ensemble fonctionnait plutôt bien.

Enfance heureuse, parcours réussi, mobilité sociale assurée après quelques choix éducatifs stratégiques. L’adaptation est ma marque de fabrique. Intégration d’une grande école dans la douleur-douceur car finalement le plus dur, c’est d’y rentrer. Avec les fils « de » tout et « de » rien, je m’ouvre au monde, à la culture, à l’Europe. Un grand amour cette Europe. Un super terrain de jeu. Erasmus, stage à l’étranger, Eurolines, Easyjet, je m’y installe. Un « pote » dans chaque capitale, c’est du luxe. Mais toujours ce réflexe de classe, je reviens aux origines et habitante de la capitale, ce sont les quartiers colorés qui m’attirent, ceux qui sentent la fête de la veille et le manque d’investissement municipal, ceux qui me rapprochent chaque jour un peu plus de l’Amérique Latine. Très logiquement, j’y trouve l’amour. Le vrai, celui qui vous fait vous poser milles questions, tourner en bourrique, exploser le forfait et la carte bleue. Celui qui vous fait oublier la famille et les amis. Le bon, je crois. Celui pour lequel on commence à faire des choix, à renoncer, à dire : « Je te suivrai. » Mais pas n’importe où…

Après 6 ans passés à l’étranger, la crise espagnole nous fait revenir, ma famille et moi, dans la campagne haute-garonnaise à 1h30 de Toulouse. « Fastoche » me dis-je. « Je suis chez moi ! » Plus jamais on ne me demandera « Mais tu comptes rester combien de temps en Espagne ? » Bon, d’accord c’est la campagne au pied des Pyrénées. Gamine, je m’étais jurée de ne jamais m’y installer. Il n’y a pas de boulot, ce n’est pas pour moi, il n’y a rien à faire et c’est moche. Le retour à la terre quand on n’a jamais aimé y tremper les mains, l’odeur de la bouse quand on connaît que celui des pots d’échappements, la proximité immédiate quand on est habitué à l’anonymat choisi de la ville : c’est un sacré défi.
Alors de suite les bons vieux réflexes d’adaptation reprennent le dessus ; mais toujours à la mode citadine. Achat d’un panier bio, inscription au club de gym, et recherche désespérée de programmation culturelle. L’ultime tentative d’intégration se met en marche. On nous a dit que « C’est facile de rencontrer du monde quand on a des gamins ». On sort, lance les invitations, sympathise avec les voisins HLM – les mêmes que ceux dans mon enfance mais qui n’ont pas réussi. La France rurale pauvre, ceux qui ont choisi de suivre un dossier HLM plutôt que de choisir la campagne. Ceux qui ne travaillent pas, touchent les aides. Les « profiteurs », les carrossiers du dimanche, les bruyants et les pleins d’enfants. Il y a bien quelques accroches avec des gens qui nous ressemblent car on ne va pas se mentir, les voisins c’est pour la forme et pas pour le fond. Mais vient ensuite le sujet qui fâche, le sujet « clivant », le sujet à la mode : « Quel est donc ce quartier où vous vivez ? », « Ces gens sont-ils fréquentables ? », « La ville s’est quand même bien remplie de racaille et de gitans, vous ne trouvez pas ? »
Tout le monde se sourie mais tout le monde ferme bien la porte derrière lui. « Vous viendrez dîner » qu’on nous a dit. Mais depuis plus rien. Rien de rien. Toujours rien. Une menace plane sur la campagne, c’est certain. Peut-être sommes-nous la menace ? Notre couple mixte, notre chômage, notre passé à l’étranger, nos différents tours d’horizons, notre incessante mobilité, notre irrépressible besoin d’amitié… Ah j’oubliais, la France entre temps s’est refermée comme une huître. C’est la crise et tout ce qui vient du sud sent la pauvreté et le désespoir. « Ici aussi c’est la crise », qu’on me rétorque. Comble du comble, l’animosité est partout, j’ai même réussi à me faire traiter de « gitane » par une jeune femme musulmane d’un HLM voisin. Les petits propriétaires terriens prospèrent encore et ne veulent pas de la diversité qui bouleverse leurs repères. Ils mettent des chiens et des caméras sur leur domaine, des lignes imaginaires sur leur place de parking, des regards perdus quand ils nous croisent. Les mères de famille se moquent un peu quand les « beurettes » envahissent bruyamment les cours de « zumba ». C’est vrai qu’on les oublie, on est si bien à la campagne. Mais il n’y a pas de grande différence entre « ceux-là » et ceux de l’autre vallée au siècle passé finalement. Nous manquons tous à leur yeux de légitimité, de terroir, de réseaux surtout.

Face à cette campagne défraichie, désindustrialisée qui peine à maintenir le lien social et à accepter le renouvellement de sa population, je me débats pour exister avec ce parcours biscornu et indéchiffrable à l’œil nu. Si la terre est nourricière, l’adaptation au milieu en est hostile.