L'immense carte blanche (...)

La disparition d’un fils.


Maryvonne est bretonne, fille de barde breton et d’une mère-mer. Elle est droite comme les rochers du Finistère Sud. Ses yeux sont bleus comme la mer qu’elle fréquente. Son pays est un pays de Celtes, de paysans et de marins, de femmes solides et silencieuses.
La mer, pour Maryvonne, c’est une bande de terre entre deux ports – un rivage qui s’étend sur quelques kilomètres. La mer, c’est ici, et nulle part ailleurs. C’est là qu’elle a passé sa jeunesse, à Quimperlé. Ses racines sont là, la maison de sa grand-mère, de ses oncles, son école (chez les Sœurs). Après le lycée, elle a gagné Brest, Rennes, puis Paris – là où elle a connu son mari Allan, un Breton des Antilles, reparti désormais dans ses Îles.

Maryvonne a décidé d’acheter une maison dans ce pays, près de la mer. Patrick, son compagnon, aurait préféré la Manche – il est Irlandais. Mais Maryvonne n’a qu’une mer. Elle n’a jamais dit non à la Manche, aux vastes plages de sable balayées par le vent, mais elle n’a jamais dit oui non plus. Sa maison sera sur cette étroite bande de terre en face de Groix, là où on peut regarder les mouettes en marchant sur les rochers, où l’on respire le varech et l’iode, où le vent vous ébouriffe et malmène votre tignasse, là où elle a depuis toujours décidé que serait sa maison, là où elle mourra. Parce qu’il se sent davantage un enfant de la ville qu’un descendant des immigrés irlandais affamés venus quelques siècles plus tôt chercher travail et nourriture sur le continent, Patrick n’a pas bronché.
Ils ont cherché ensemble la maison, visitant, revisitant, calculant, recalculant, et l’emprunt et les mensualités, et les distances et les temps de trajet, lui plutôt satisfait de plusieurs offres, elle ne sachant pas trop dire pourquoi elle n’était pas convaincue mais sentant en elle-même que le bon choix n’était pas encore mûr. C’est elle qui a trouvé, un week-end où elle venait avec une amie, ses comptes refaits, ses contacts préparés. Elle a visité et aimé la maison. Elle en voulait une pas trop grande, à rez-de-chaussée, avec un petit jardin, plutôt en cœur de ville, une sorte de « maison de bourg », comme l’avait reformulé un des vendeurs. « C’est cela » avait-elle dit. La maison qu’elle a choisie est à l’écart de Moëlan, elle a un étage et un grenier aménageable auquel on accède par une trappe. Elle est entourée d’un grand jardin, avec des arbres hauts, fruitiers, un vaste espace d’herbes sauvages, des parterres de fleurs à entretenir. En face, se dresse la petite chapelle de Saint-Cado.

Patrick a adopté la maison de Saint-Cado et le village. Il aime bien ce coin de Bretagne, parce que c’est le pays d’Maryvonne et qu’il aime Maryvonne. Ils se sont rencontrés sur le tard, lui, l’urbain, avec sa vie passée compliquée, ses méandres amoureux, ses aspirations confuses, ses envies de parler et d’écrire, son besoin de paix, elle, avec son fils Yves, son calme, ses demi-mots, ses gestes retenus, son goût pour les choses simples de la vie, un plat à cuisiner pour le partager, une fleur à planter pour le plaisir de la contempler, une promenade pour effacer les soucis du quotidien, en se tenant la main, en marchant en silence dans les bourrasques du vent, avec cet homme qui lui apporte de la fantaisie et de l’inattendu, même s’il est parfois difficile à décrypter.

Les maisons sont rachetées par des habitants de Rennes ou des Parisiens. Elles restent vides une grande partie de l’année et revivent l’été. Saint-Cado comptait 23 pêcheurs. Aujourd’hui, il n’y en a plus que 3.

*

Yves est venu pour les vacances avec son amie Sandrine. 3 semaines de vacances après une année scolaire difficile et des examens de fin d’étude et avant d’aborder une nouvelle vie quand les résultats de l’internat seront proclamés avec, en perspective, une spécialité à approfondir, une installation dans une nouvelle ville, une indépendance financière comme rançon de toutes ces années d’efforts, une vie commune peut-être pour le jeune couple qui n’en parle pas mais ne le dément pas et, peut-être, lui n’en dit trop rien, mais elle l’évoque, des enfants à venir, mais à chaque jour sa peine, on verra bien.
Ils sont venus, les uns et les autres, de Nantes et de Vannes, de Carquefou et de Guiscriff, de Lyon et de Coudoux, les 5 sœurs et le frère, avec la bande de cousins et de cousines. Les oncles et tantes du coin viennent passer la tête et boire cidre et rhum, car ils ont tous gardé le ti-punch comme souvenir des Antilles. Ils sont tous venus, s’échelonnant le long des semaines avec le souci de trouver un moment en commun pour être ensemble puisque la vie les a séparés. Mais la mer est là qui les appelle chaque année et ils viennent, en train ou en voiture, chargés ou peu, même Rose-Marie et Jean-Luc qui ont traversé la France pour rejoindre les autres.

Mais cette année, il y a une nouveauté à découvrir : la maison de l’aînée. Leur père, barde, a désormais quitté ce que certains appellent un métier mais qui a toujours été pour lui une passion, une vocation. La solidarité, il s’y connaît le barde, depuis qu’il parcourt la France pour aider les Compagnons. Ils en ont vu passer, le barde et la mère-mer, des types paumés, des effrités de la vie, des sans-mémoire, des fatigués, des désespérés, des abreuvés d’alcool, des abandonnés de l’amour, des perdus. Et ils en ont remis debout, grâce à la philosophie de l’abbé Pierre, dont plusieurs photos trônent dans leur salon, un salon où se côtoient les photos des enfants et des petits-enfants, les cartes postales venus du monde entier, envoyées par d’anciens Compagnons ou par des amis d’autres communautés, des souvenirs offerts, des sortes d’ex-voto qui tapissent les murs, encombrent le vaisselier, débordent partout, sur la télé, au-dessus de la bibliothèque, derrière les livres et les cassettes qui s’empilent sur le meuble dans le coin, près de la fenêtre.
Et quand le barde commence à raconter ses souvenirs, c’est une multitude de visages qui se mettent à défiler avec des drôles d’histoires, souvent dramatiques, parfois tragiques, mais toujours si humainement racontées, avec tant d’humour malgré la noirceur des situations. Il ouvre ses grandes mains, parce que c’est un géant, et il vous cueille une personne avec une indicible douceur, avec le souci de ne pas blesser, de remettre debout, de respecter. Pas de fausse compassion, pas de misérabilisme, pas de charité mal intentionnée ou perverse, mais un vrai souci de toujours débusquer l’homme derrière le pauvre type, de toujours faire revivre la personne derrière l’épave, de faire appel à la dignité du travailleur devant l’abruti de drogue. Et le barde de raconter et les petits-enfants ne se lassent pas d’entendre pour le centième fois la même histoire, la même anecdote mais si bien dite, avec les mains qui viennent dessiner la scène, avec les onomatopées qui viennent scander le récit, et Jean-Loup qui avait tout perdu retrouve l’espoir, on le voit soudain assis près de nous, on l’entend qui se met à chanter de sa voix éraillée, on a envie de le prendre dans les bras parce que soudain, ce n’est plus un SDF ou un paria, mais il est devenu un homme, un compagnon, un frère.

Tandis que le café se prépare, le barde continue ses récits. La mère-mer l’écoute distraitement. Des années qu’elle l’entend raconter. Parfois, elle se lasse mais elle aime surprendre sur les visages des petits-enfants l’intérêt, la curiosité, l’étonnement, comme elle les lisait jadis sur les visages de ses propres enfants quand le barde décortiquait l’enchaînement des mises à l’écart, se faisait pédagogue pour démonter les mécanismes d’exclusion, dénonçait l’indifférence, l’égoïsme, l’individualisme, expliquait qu’il était toujours possible d’agir concrètement au service de l’humain. À ceux qui, pharisiens bien pensants, lui reprochaient de ne pas assez fréquenter l’église, il répondait qu’il préférait mettre en pratique plutôt que de pratiquer. La mère-mer l’écoute distraitement en regardant ses enfants. Maryvonne est là, assise, tranquillement, dans sa maison, entourée de toute cette famille pour laquelle elle a su improviser un repas délicieux.

Les cousins et cousines, emmenés par Yves, l’aîné des petits-enfants, vont partir se baigner. Chacun grandit, mûrit, la vie chemine. Rien n’est simple mais tout est possible Et Maryvonne est là, au milieu de ce monde qui bruisse, s’agite, discute. Elle est contente de cette journée, d’avoir retrouvé ses sœurs et d’être avec elles le temps de ce gros week-end d’août. Le clan des sœurs s’est reformé machinalement – cette façon de se comprendre sans avoir besoin de se parler, cette familiarité qui renaît spontanément malgré les distances et les absences, cet air de famille qui respire à travers chacune et ce sentiment d’unité qu’elles ressentent toutes à se retrouver.

« Mais que veux-tu faire de cette maison ? » demande Vincent à Maryvonne. Elle regarde autour d’elle. Il est trop tôt pour le dire, il ne faut pas asticoter le bonheur. Bien sûr, cette maison, ce sera la maison de Yves et Sandrine, plus tard, plus tard, quand ils auront fait leur choix, pris calmement la décision de s’installer ensemble, quand ils auront des enfants. Il faudra prévoir les chambres, adapter la maison à une vie à plusieurs, acheter une télé et avoir Internet. Elle n’en a pas parlé à Yves, mais pourquoi lui en parler ? Ils se comprennent sans mots. D’ailleurs, Maryvonne ne les aime pas ; peut-être pour en avoir trop entendus du barde quand elle était petite. Peut-être parce qu’elle a dû s’occuper de ses sœurs dès l’adolescence et qu’elle fonctionnait à l’instinct, au ressenti. Elle préfère les gestes, craignant les promesses non tenues, les affirmations qui se révèlent fausses, l’assurance qui masque l’irrésolution. Un regard, une main posée sur une épaule, un silence complice valent mieux que de grands discours. Elle est fille de sa mère plus que de son père dans cette économie de parole. Elle sait le temps nécessaire à chacun pour absorber les choses de la vie. Il ne faut pas brusquer les événements. Chaque chose doit venir à son temps, à sa place. Maryvonne ne comprend pas l’inquiétude de son siècle, ce besoin de tout dire, de tout montrer, de tout exposer et de tout faire vite, dans l’urgence. Elle n’a pas besoin du faux-semblant de l’agitation. Elle sent les êtres, elle les respire.

Depuis que son corps s’est lentement remis du cancer qui l’a terrassée il y a quelques années, elle sait le poids de l’essentiel et du superflu, la vertu du silence et du geste sobre de soutien, le temps qu’il faut pour soigner une blessure. Elle n’aime ni se plaindre, ni exposer ses états d’âme, ni susciter la pitié. Elle évite les rêves car elle est trop consciente de la fragilité des êtres. Yves aura bien le temps de lui faire comprendre ce qu’il attend de cette maison. Alors, avec Patrick, entourés de sa famille, ils feront évoluer la maison, tranquillement, pour l’adapter aux besoins. Cela se fera sans peine, parce la vie ne mérite pas qu’on se donne de la peine pour ce genre de choses. Maryvonne sait une chose, la force de son amour pour Yves et que cet amour est la pierre d’angle de sa vie. Alors, demain dessinera demain.

*

C’est à la fin de ces vacances que Yves a disparu.

Yves n’est pas revenu de Paris où il était allé chercher ses résultats de fin d’étude. Appels téléphoniques, attentes, inquiétude, trouble. Il a fallu quelques jours pour comprendre que « quelque chose » s’était passé, puis d’autres jours pour exclure l’accident, l’hospitalisation, la rixe ou l’agression qui aurait mal tournée et le corps que la police aurait pu découvrir quelque part. Quelques jours encore pour découvrir la chambre en désordre, la boîte aux lettres remplie de courriers, dont certains dataient de 3 ans, le portable et les clés de son studio abandonnés sous le lit. Le dernier qui l’aura vu sera le voisin, qui l’aura croisé le dimanche midi, un sac sur l’épaule, partant. Quelques semaines pour douter, en rangeant la chambre, pour s’interroger sur l’impossibilité de retrouver des cours de fac récents, pour se mettre à imaginer que sa vie n’était peut-être pas celle qu’elle croyait, celle d’un étudiant en médecine tranquille, qui devait en finir bientôt avec ce premier cycle d’étude, qui avait une amie et quelques copains. Quelques semaines encore pour découvrir que l’étudiant n’était plus inscrit à la fac depuis 4 ans, qu’il n’avait jamais passé les derniers examens, que personne n’était au courant, ni Sandrine, effondrée, ni les copains, désemparés, ni les cousins et cousines, stupéfaits, ni elle, Maryvonne, sa mère. Et se dire qu’il avait fui par peur de lui dire la cruelle vérité.

Alors est venu le temps des pleurs secrets, discrets, inconsolables dans cette chambre d’étudiant qu’elle est venue ranger de nouveau, et encore ranger, pour essayer de trouver un indice, pour essayer de comprendre l’incompréhensible, pour poser son front sur le lit défait de son fils et y verser des larmes infinies, comme cette douleur qui la prend, à tout moment de la journée, au creux de la poitrine, et qui l’inonde. Temps de la colère contre lui, qui n’a rien compris, qui lui brise le cœur, qui n’a pas le droit de lui faire ça ; contre elle, qui n’a rien vu, rien deviné, rien anticipé. Temps de l’enquête méticuleuse, angoissée, silencieuse, personnelle, à travers les fragments retrouvés de sa vie dans cette chambre d’étudiant, factures en désordre, lettres reçues, livres stockés dans la bibliothèque, cassettes rangées dans le grand meuble. Autant d’énigmes derrière chaque objet, lente et douloureuse descente dans le quotidien de cet homme de 31 ans, son fils, Yves. Et cette lancinante question « pourquoi ? »

Il faut continuer à aller travailler, croiser les collègues, sourire aux inconnus, faire bonne figure, vivre avec Patrick, quand elle a le cœur défiguré de larmes, quand elle voudrait être ailleurs, mais où ? Où voudrait-elle être si ce n’est près de lui, où qu’il soit, mais près de lui. Et le cerveau qui mouline les images, qui projette des scénarii affreux, qui imagine le pire et pire que le pire. Et les rêves qui viennent rôder la nuit et chasser le sommeil. Et les cauchemars qui attendent embusqués que les yeux se soient enfin fermés pour mieux débouler avec leur cortège de souvenirs travestis, d’hallucinations, de drames dévoilés. Il faut pourtant continuer à se lever le matin, mettre un pied devant l’autre, prendre son petit-déjeuner, et ne vivre que dans l’attente, sursauter à chaque bruit, et si c’était lui qui appelait, si c’était lui qui toquait à la porte, si… Il faut faire et refaire les déclarations à la police, expliquer aux amis, juste aux amis intimes, car rien ne sort de la bouche, rien ne peut sortir de la gorge, que des larmes, que des larmes, que des larmes.

Elle sait combien elle est soutenue par toutes celles et tous ceux qui ont de l’affection pour elle. Elle sait que s’étend sous ses pas le gigantesque filet de pensée et de solidarité que tissent tous ses proches et tous ses amis. Elle sait qu’elle n’est pas seule. Patrick la prend dans ses bras et la serre très fort, ses sœurs l’appellent, effondrées, solidaires. Et chacun de lui donner une idée de recherche, chacun de mettre en veille ses réseaux, chacun de faire le maximum pour lui venir en aide. Et ceux qui n’osent rien lui dire parce qu’ils sont trop écrasés de chagrin, et ceux qui n’osent rien lui dire parce qu’ils ne trouvent pas de mots, qu’ils sont désemparés, et ceux qui lui prennent simplement le bras, ceux qui l’embrassent doucement, ceux dont elle croise juste un regard triste. Elle sait tout cela mais rien n’y fait, elle se sent si seule, si coupable.

Elle relit sa vie, la rencontre avec Allan, la joie de la naissance de Yves, le bonheur d’un homme et d’une femme qui voient grandir ce petit bonhomme qui est toute leur joie. Elle se demande sans cesse ce qui s’est passé dans la tête de son fils. Elle se demande ce qui a pu se glisser dans cette confiance si naturelle qui existait entre eux. Sans doute n’était-elle pas assez disponible, n’avait-elle pas su prendre suffisamment de temps pour être avec lui, n’avait-il pas eu de frères et sœurs avec lesquels jouer, chahuter, parler. Sans doute était-il trop souvent resté trop seul, entouré de ses jeux vidéo, de ses cassettes, de la télévision qui parlait sans cesse dans l’appartement, sans jamais s’arrêter, bruit de fond qui en devenait lancinant, sans doute…

*

Alors, dans ce cœur de mère blessée, est venu le temps de l’attente. Jadis les femmes de pêcheurs attendaient des mois entiers, voire des années, le retour des marins, embarqués pour Terre-Neuve. Des jeunes s’embarquaient aussi, des fils, qui partaient vivre leur vie et qui reviendraient des années plus tard, s’ils revenaient. Jadis, son arrière-grand-mère s’était retrouvée orpheline à 6 ans, contrainte de travailler comme servante dans une ferme pour avoir le droit de manger et de dormir près de la cheminée. Jeune maman, elle volait des œufs pour donner à manger à ses enfants, exploitée, humiliée, sans instruction, livrée, seule, à un monde cruel. Les femmes de sa famille ont été fortes. La vie ne leur a pas fait de cadeau, mais ces femmes ont su, à force de courage et de volonté, redresser la tête.
Maryvonne attendra, elle attendra sans se lasser, le temps qu’il faudra et elle sait qu’elle serrera son fils dans ses bras quand il reviendra, car il reviendra, quand, dans combien de semaines, de mois peut-être, d’années peut-être, elle ne sait pas, mais elle attendra et ne cessera pas de penser à lui. Il est là, chaque instant de chaque minute, dans son cœur ; elle ne se lasse pas de lui envoyer des pensées d’amour qui vont le rejoindre là où il est, où qu’il soit.

Mais, en même temps, son cœur n’en finit pas de saigner et l’esprit de gamberger, surtout qu’il faut parfois répondre à des questions qui ouvrent des gouffres béants. Et s’il menait une double vie ? Y avait-il d’autres femmes dans sa vie ? Et l’alcool ? Et la drogue ? Solitaire, un peu renfermé, lisant toutes sortes de livres de science-fiction, avec des histoires mythologiques, des cultes secrets, des déesses mystérieuses, et s’il était parti dans une secte ? Et ne passait-il pas beaucoup de temps sur son ordinateur à ces jeux qui captivent les gens, qui les rendent accros et les poussent dans des délires ? Et s’il s’était engagé à la Légion étrangère ?
Maryvonne ne pense pas, elle ne pense plus, elle ne veut plus rien penser. Elle sait seulement que toutes ces questions dessinent une immense carte blanche de son fils, une carte muette et elle ressent en son for intérieur combien elle ne sait pas répondre parce que son fils était un inconnu pour elle, et cela l’accable.

Elle lit des ouvrages qui parlent du bonheur. Elle essaie de comprendre comment vivre heureux quand on est amputé de soi-même. Elle cherche des réponses de sages aux souffrances du monde. Elle se sent solidaire de toutes celles qui souffrent dans leur chair pour un fils, un mari, un frère. Elle est venue voir le barde et la mère-mer. Ils ne comprennent pas non plus, n’ont rien vu venir. Pourtant, des vagabonds, des hommes partis sans laisser d’adresse, ils en ont croisés.
Yves, qui a beaucoup écouté les histoires du barde, sait qu’il existe de par le monde des lieux où reprendre son souffle, des endroits apaisés tenus par de bons bergers qui permettent aux évadés de la vie de se poser, des îlots d’écoute et de respect où l’on n’a pas à expliquer qui l’on est, ce que l’on a fait, et pourquoi on en est là. Yves a peut-être cherché refuge dans une de ces îles de sérénité, à l’abri des grands vents et peut-être y panse-t-il ses plaies ? Le temps de se reconstruire, de reprendre confiance en lui, de s’accepter dans cet échec scolaire et ce mensonge, le temps de comprendre qu’il est aimé et qu’il le sera toujours, non pour ce qu’il aurait pu faire ou ce qu’il a fait ou dit, mais pour lui, pour ce qu’il est et que l’amour ne se mérite pas, mais se reçoit comme un don, comme une grâce.

Le barde, la mère-mer et Maryvonne ont passé quelques jours ensemble, sans trop se parler, mais en se comprenant. Ils savent que le père de Yves l’attend aussi, dans son île lointaine, blessé lui aussi par cette absence inexpliquée, par ce grand silence de la vie. Tous, ils l’attendent.

*

Maryvonne et Patrick se demandent ce qu’ils vont faire de cette maison, à Saint-Cado.
Vont-ils quitter temporairement la France pour voyager 6 mois à travers le monde ? Vont-ils s’installer ailleurs, à l’étranger, pourquoi pas en Irlande ? Oui, mais il faudrait améliorer l’anglais. Vont-ils changer de vie, maintenant que les données ne sont plus les mêmes, maintenant que ce qui se construisait implicitement s’est effacé dans le chaos des événements ? Faut-il poursuivre comme avant ? Mais comment poursuivrait-on comme avant ? Vont-ils revendre cette maison que Yves aura connue 3 semaines ?

Mais cette maison est faite pour des enfants. Et tant d’enfants n’ont pas la chance de partir en vacances. Ici, tout est fait pour eux : la mer et les criques sont à 2 roues de vélo, la campagne est belle. Et puis le barde breton est là pour raconter des histoires et des légendes. Il est là avec la mère-mer pour fabriquer des crêpes délicieuses, celles au froment gris. Il y a le jardin où on pourrait organiser un potager et Maryvonne expliquera aux petits citadins comment faire pousser des citrouilles et des carrosses dorés. Patrick ressortira sa guitare et apprendra aux jeunes convertis l’art de placer les accords. On achètera un vieux car et on fera des virées dans la région. Et puis, il y a toutes ces vieilles églises bretonnes à découvrir avec leurs enclos paroissiaux. Ce sera l’occasion d’expliquer aux jeunes la foi des gens d’ici, ce qui donnait du courage aux femmes du pays, quand les hommes rentraient trop ivres du bistro et qu’elles devaient tenir la maison et les enfants. On trouvera bien un voisin pour monter un atelier bricolage.

Maryvonne a fait les démarches à la DDASS, elle a consulté des brochures, vérifié les conditions d’accueil qu’il convient de respecter, une chambre individuelle par enfant, des sanitaires bien répartis, les issues de secours nécessaires. Elle a dressé les plans. Il faudra faire une extension de la maison, à angle droit, aménager le grenier, prévoir 2 escaliers, puis on pourra transformer le rez-de-chaussée en une grande salle de jeux, installer les vélos dans la partie nouvelle avec un baby-foot. Peut-être, s’il y a encore un peu d’argent, installer un billard pour Patrick avec, sur le côté, un jeu de fléchettes.

*

Chaque été, depuis des années, la maison de Saint-Cado revit. Des dizaines d’enfants y passent un séjour joyeux. Maryvonne se fait aider par une jeune fille du bourg pour la cuisine. Patrick a même pris des cours de bricolage pour se faire professeur de débrouillardise. Maryvonne est assise sur la terrasse. Les enfants jouent dans le jardin. Elle regarde au loin. Au-dessus de la grande porte à deux battants, Patrick a fixé un grand panneau sur lequel il est écrit « Bienvenue à la Maison de Yves ». Maryvonne regarde au loin, Yves reviendra et elle l’attend.