Le travail est mon seul (...)

Les sacrifices de la réussite d’un parcours professionnel.


Lorsque j’avais 2 ans, mon père a été muté : nous avons changé de département, de région – et donc déjà de repères. Cela a recommencé 8 années plus tard, au moment de l’entrée en 6ème. Mon frère et moi avons été en permanence, obligés de renouveler notre réseau de connaissances, de recréer des liens au travers souvent d’une pratique sportive ou musicale. Toujours recommencer, reconstruire, repartir de zéro. Voilà donc, de manière très logique la raison de ma grande mobilité géographique et professionnelle.

Pour commencer, à la fin des études, je ne voulais surtout pas rester dans le cocon familial. Le contexte économique à ce moment-là ne permettait pas de trouver du travail devant sa porte, mais je me sentais déjà poussé par la découverte de l’inconnu, d’autres destinations.
La première réponse à mon envoi de CV me conduisit à Paris. Un grand groupe d’agroalimentaire était à la recherche de jeunes diplômés volontaires et surtout assez convertis et malléables à souhait pour accepter une mobilité presque sans limite. Mon rêve en fait. Première déception. Candidature non retenue, trop discret, trop timide… Encore trop impressionné par « la capitale », ses flux et reflux, son effervescence et sa taille presque infinie pour mes yeux de jeune provincial, un peu à l’image de mon premier costume, beaucoup trop grand pour mes frêles épaules.

Deuxième candidature, une compagnie d’assurances qui prétendait mettre à disposition de ses plus jeunes recrues des moyens de formation conséquents, un « parrain » professionnel pour nous épauler (et surtout pour nous piquer nos meilleures affaires…) et un revenu fixe très bas, mais avec une part variable illimitée.
Je me souviens très bien de cette présentation. « Comment ça illimitée ? On peut gagner combien au maximum ? Tant que ça ? Mais c’est génial, je signe où ? » Emballé par le fait de suivre ma formation interne tous frais payés dans ma ville natale où je n’étais d’ailleurs pas retourné, je ne pouvais pas ne pas tenter l’aventure.

Pas d’obligations familiales, pas d’horaires, la vie à l’hôtel, les repas servis à table… Le rêve, quoi. L’hôtel qui me servait de dortoir se trouvait en périphérie de la ville. Miteux, vétuste, les propriétaires n’ont jamais voulu faire les travaux de rénovation. Ma chambre était des plus étroites. Des couvertures trouées, un chauffage en panne, des murs aussi épais que du papier toilette de mauvaise qualité – bref des nuits bruyantes du fait de la proximité de l’autoroute et des voisins pas forcément discrets. À 24 ans, on n’ose pas aller taper à la porte d’à côté lorsque un couple s’ébat.

Il me fallait une bonne demi-heure de bus pour me rendre au bureau. Une fois sur place, ma période de formation consistait à téléphoner à tous ces nombreux parents qui avaient fait paraitre dans le journal local, la naissance de leurs enfants. Rien de tel qu’une naissance et un changement de la structure familiale pour sensibiliser les gens au fragile équilibre de la vie : « Et si l’un d’eux de vous meurt ? Que va-t-il se passer ? Comment allez-vous faire sans le salaire de votre mari, Madame ? » Pour la première fois de ma vie, je me sentais l’âme d’un comédien montant sur scène pour capter l’attention de son public.
Dans mon cas, l’interlocuteur fut rarement conquis par mes prestations et ce n’étaient pas les quelques contrats que j’avais pu valider qui me permettraient de décrocher des millions dont je rêvais. On ne trouve pas fortune sous le sabot d’un cheval… Pas plus que sous la chaussure de mon patron lorsqu’il a voulu me mettre un coup de pied au cul, pour m’annoncer qu’il ne me gardait pas à l’issue de la période d’essai.

Il me faudrait donc rebondir ailleurs et mettre à profit cette nouvelle expérience professionnelle. Manager d’un centre de livraison de pizzas sur Lyon ? Tiens, pourquoi pas ? De plus, l’annonce précisait que la période sur place serait courte, juste le temps de se former avant de s’occuper des centres qui devaient ouvrir dans le Sud Est de la France.
Travailler dans une nouvelle ville inconnue, avec de jeunes étudiants ne pouvait que me ravir, forcément. Aussitôt les tests de recrutement validés, me voici avec ma vieille voiture, quittant ce Sud Est natal pour la région lyonnaise.
Une chambre dans un hôtel encore plus miteux que le premier à Toulon puis un studio plus proche du placard et me voilà embarqué dans cette nouvelle aventure.
Des kilomètres à pied pour visiter la ville, du métro, du vélo même. Mes horaires de travail me permettaient de finir tard le soir mais de commencer également mes journées vers 10h30/11h. Curieux de nature, il fallait que je découvre ce nouveau territoire. Mes nuits furent souvent plus courtes que mes jours. Travailler avec des étudiants a de nombreux avantages :
– Etre convié à des soirées étudiantes presque chaque soir. – Faire des rencontres enrichissantes et quelquefois surprenantes.
– Ne plus se rappeler le matin où l’on a dormi la nuit précédente.

En revanche, le travail ne m’apporta pas les avantages escomptés au départ, et là aussi, je fus déçu quand la direction régionale m’annonça que les ouvertures des autres centres prévues dans le Sud Est ne seraient pas réalisées, faute d’un rachat de l’entreprise par un de ses plus gros concurrents.
Me revoilà donc, les valises dans le coffre de ma vieille voiture, reparti pour la maison familiale, le temps de rebondir ailleurs, encore une fois. A peine le temps de me poser, de répondre aux premières offres d’emploi qu’un de mes oncles me proposa d’aller l’aider dans sa brasserie sur la côte méditerranéenne entre Sète et Agde. 2 mois et demi à travailler dur, 7 jours sur 7 mais avec des horaires très bien aménagés, qui me permettaient de profiter tout de même de la plage et de ce qu’il y avait « avec » – les filles.

Le constat sur cette période estivale restera toujours le même : je ne m’attache pas. J’ai certainement dû traverser de nombreux pays grâce aux multiples et merveilleuses rencontres que j’ai pu faire à cette époque-là. J’ai même dû réviser mes notions d’anglais, d’espagnol, d’italien.
Impossible de trouver l’âme sœur, de trouver celle qui m’amènera à me poser, quelque part, à construire quelque chose de durable, de solide. Aucun déclic. Rien. Cela dépasse ce que j’imaginais. Pourquoi rien ne cogne-t-il dans ma poitrine lorsque je suis en agréable compagnie ? Je ne connais aucun sentiment fort.

La saison terminée, et malgré les nombreuses propositions d’hébergement, Il me faudra encore me remettre sur le marché du travail. Aucun des courriers passionnés et même quelquefois, enflammés n’ont pu me faire modifier ma trajectoire. Pas assez d’émotions, de frissons, d’amour peut-être tout simplement.
La capitale serait ma prochaine destination. J’y chercherais un job, trouverais un petit appartement, et m’y installerais. La ville m’attire par sa diversité et sa grandeur. Cette capacité à se sentir tout petit et totalement anonyme représentait pour moi une certaine sécurité. Ayant enfin obtenu un job intéressant, me proposant une évolution de carrière à la hauteur de mon investissement, j’ai privilégié mon parcours professionnel au détriment de ma vie personnelle.
De 8 heures à 21 heures. Voilà mon quotidien ordinaire. J’en suis d’ailleurs arrivé à la conclusion suivante : ma famille, c’est mon job. C’est terrible à dire, mais c’est la vérité. J’ai trouvé des personnes à mon écoute, désireuses de m’accompagner dans ma volonté d’évolution professionnelle. Elles m’ont mis en confiance. Pour mes études, je me suis débrouillé seul : j’ai financé mes cours en travaillant les soirs de la semaine et le week-end. Je n’ai rien demandé à mes parents. Ils n’avaient d’ailleurs peut-être pas les moyens financiers pour m’aider et je ne leur en veux pas, ; mais l’argent était un sujet totalement tabou, nous n’en avions jamais réellement discuté et le dialogue familial restait extrêmement limité.

Pas d’amis, pas de famille à proximité, peu de loisirs mis à part ma console de jeux qui me tenait compagnie en fin de soirée, le travail était donc mon seul lien social, ma source de motivation et d’énergie. Ma réussite professionnelle ne serait pas le fruit du hasard, mais bien de mon investissement sans limite dans mes fonctions.
En moins de 5 ans, de simple collaborateur, j’étais devenu cadre. Première responsabilité d’équipe. Pilotage d’un nouveau modèle de commercialisation. Réunions avec les services de veille technologique pour anticiper les demandes des consommateurs. Des responsabilités ? Oui, sûrement, mais beaucoup de passion, d’envie d’apprendre, d’être innovant sur mon poste et de porter encore plus loin cette entreprise qui m’avait fait confiance.

Directeur adjoint marketing, puis Directeur marketing, puis intégration dans le comité de surveillance de l’entreprise à 39 ans, comité de direction à 41. Interventions dans les plus prestigieuses écoles de commerce pour valoriser le parcours professionnel d’un jeune cadre dynamique.
Quels enseignements tirer d’un tel parcours ? Réussite professionnelle exemplaire ? Tout est possible à qui s’en donne les moyens ? Peut-être oui, mais quel constat quant à ma vie privée ? Quel désert je dois affronter tous les soirs, lorsque vers 23h, je rentre dans mon magnifique appartement, en plein cœur de Paris !

En raison de mes fonctions et mon statut, les sollicitations de certaines collègues féminines m’auraient certainement permis de ne pas être seul, de partager quelques moments plus intimes. Mais, encore une fois sans vrais sentiments.

À 46 ans, je me retrouve donc à la direction générale d’un grand groupe français.
J’ai une fort belle situation et de nouvelles sollicitations professionnelles presque chaque jour. Ma réussite m’appartient. Je l’ai forgée à force d’implication, de volonté, de remise en question constante de mon travail, mais jamais, jamais je ne me suis accordé un instant pour moi. Je n’ai eu que de brèves relations amoureuses auxquelles je n’ai peut-être pas su donner de l’importance. Je n’ai pas su voir dans le regard de celles qui m’ont côtoyé un moment, ce sentiment d’amour.
Mes racines familiales et amicales n’existent pas vraiment. Je n’ai aucun véritable ami, aucun pote qui pourrait partager une bière, un billard.
La vie a fait que je n’ai su m’attacher à personne, pas même à ma propre famille que je vois aujourd’hui plus comme une contrainte de contact qu’une relation chaleureuse et rassurante. Les distances parcourues n’ont fait que renforcer un trait principal de ma personnalité : mon égocentrisme.

Ce manque de chaleur affectueuse, d’amour, peut-être tout simplement, m’a fait passer à côté d’une vie de mari et de père épanoui. Est-ce qu’il existe une date butoir pour être heureux ? Un mode d’emploi pour garder à côté de soi, les personnes qui comptent ? Je n’ai toujours pas les réponses à ces questions, je sais juste que désormais, à 54 ans, je vais enfin écouter mes émotions mises de côté trop longtemps.