Quand ses mains se posen (...)

Une jeune élève rêve de son moniteur d’auto-école.


Ma mémoire ne conserve qu’une brumeuse impression des premières heures. C’étaient les chaudes après-midis estivales où je déplorais l’existence de cette obligation comme une abstraite nécessité. Éblouie par le soleil frappant les pavés de teinte sablonneuse, je voguais maussadement vers de nébuleuses pensées et dans l’incapacité de prononcer un mot ou d’établir une communication orale, je me murais dans le silence prétexté par la concentration. Il le troublait peu et me surprenait souvent par la pertinence de ses réflexions sociologiques. Évitant soigneusement toute conjugaison à la deuxième personne du singulier, je collectionnais ces éléments comme autant de joyaux destinés à alimenter les dernières braises de ma curiosité. Tout s’écoula dans l’indifférence régulière des convenances, jusqu’à la révélation d’une soirée de novembre.

*

Au-delà de ces routes de campagne à la tombée de la nuit, une plantureuse lune éclairait le ciel. Pour la première fois, je tenais le volant avec détente, savourant la vitesse autorisée sur la départementale. Cette sensation de liberté crépusculaire bascula graduellement dans une atmosphère surréelle. Et je m’avoue ce que je t’avoue. Quand ses mains se posent sur les miennes, je ne les retire plus, alors que le moindre frôlement d’un corps éveille habituellement un sentiment de dégoût. Désormais, ma main hésite à saisir le volant ou le pommeau de vitesse, par crainte voluptueuse de rencontrer la sienne et de trahir mon trouble. Et je brode. J’imagine secrètement qu’il m’amènera dans un endroit plus isolé, et laissera glisser plus longtemps ses doigts sur les miens. En silence. La tentation, la tension perceptible dans cet espace clos favorisera l’intimité. Je ne vais pas plus loin. La sensation de vibrer intérieurement apaise mes désirs. L’idée de trembler, palpiter, lire l’intensité réciproque dans son regard et m’abandonner suffit. Sentir son souffle, l’entendre me parler différemment, ne pas être une parmi les autres, le tenter, m’obsède. Le revoir, ailleurs, j’en rêve. Qu’il me transporte, me raconte ses voyages, ses expériences, sa vie ; qu’il me semble aussi intéressant hors de la voiture, devant un café, au cinéma, qu’importe. C’est intriguant. Dans quelques jours, j’oublierai indubitablement ces pensées, jusqu’à la prochaine leçon, d’où je rentrerai étrangement souriante en longeant les rues sablées, comme à chaque fois depuis un mois. Imagination et réalité se mêlent indifféremment, pourvu qu’il reste le rêve.

*

Depuis la banquette arrière, les 2 rétroviseurs du pare-brise m’offraient une vision particulièrement intéressante. Tandis que celui du haut reflétait les yeux riants de l’élève, l’autre reproduisait le regard bleu clair, plus grave, de notre moniteur. La conduite irrégulière et saccadée m’arracha tout d’abord quelques sourires et je compris que malgré la médiocrité de mes aptitudes, mon cas ne lui paraissait pas aussi pénible à traiter. À présent la leçon accaparait toute son attention. La jeune femme manquait de vigilance, laissant dévier la voiture du côté droit du trottoir et l’irrégularité de ses accélérations provoquait des mouvements saccadés. Perceptiblement, la tension du moniteur s’éleva. Corrigeant en permanence la direction du volant, il répétait néanmoins les sempiternelles recommandations avec patience et gentillesse.

Ainsi en retrait, j’oubliai le temps en détaillant discrètement la courbe de ses épaules. Je m’immisçais virtuellement auprès de lui. J’avalais son image, j’absorbais silencieusement chaque élément, je capturais intérieurement les moindres souvenirs dans l’espoir d’en restituer les traits sur papier. Je m’attardais sur la forme de ses yeux, je qualifiais celle de ses sourcils, je traçais mentalement les contours de son nez imperceptiblement arqué, je devinais la largeur de son front. Distillant discrètement chaque trait de son profil, je m’appliquais à comprendre pourquoi ce visage exerçait une telle fascination. L’observation extérieure de sa personne me le rendait plus sympathique que jamais. J’éprouvai subitement un mélange de tendresse et de compassion en songeant à l’énergie réclamée par son travail. Je compris indubitablement la cause de ses humeurs. Ses efforts me parurent sublimes et je le trouvai investi d’un courage remarquable. Je brûlais de lui témoigner mon admiration mais je me taisais, jetant tantôt un regard mélancolique vers la fenêtre où défilaient des paysages de vignobles, reportant tantôt mes yeux brillants vers la fascinante silhouette.

Quelques fois, nos pupilles se rencontrèrent dans le rétroviseur. Nous ne prononcions pas un mot. Ce lien secret, dont je croyais percevoir la présence, me rassurait comme si nous entretenions une exclusive complicité. Le regard en différé ne m’effarouchait plus et j’oubliais qu’il m’apercevait autant que je le fixais. Que lisait-il ? Ainsi isolée de l’ensemble du corps, les prunelles traduisent inéluctablement tous les mouvements de l’âme, et je fouillais les siennes, à la recherche de quelque émotion partagée. Mon affection se révélait plus profonde que je l’avais supposée et j’espérais qu’elle ne lui restât plus secrète.

J’aperçus enfin un visage différent et intime. Son regard, dirigé vers la vitre, portait l’expression d’une douce lassitude et trahissait un tempérament pensif, jusqu’alors inconnu. Il sembla vieillir de quelques années et je distinguai pour la première fois les rides légères qui marquaient son front. Son silence accusait une fragilité nouvelle. Son air soucieux aiguilla ma sensibilité. Consciente que j’assistais à une scène rare, je confrontai ce nouveau cliché à ceux qui se trouvaient jalousement conservés dans l’écrin de ma mémoire, ajoutant une autre réalité dans mon imagination. Et comme le narrateur proustien pour qui les différentes visions d’Albertine, capturées lors de scènes indépendantes les unes des autres, et dont la confrontation dévoile la substance nouvelle d’un être, se superposent puis se complètent, je recueillai fébrilement un nouveau portrait. Cette observation délectable enrichit la série de clichés mémorisés. À l’admiration succéda une profonde tendresse. Je savourais la découverte de cette authenticité avec une affection mêlée de désespoir car j’aspirais vainement à la connaissance pure de cet esprit et je souffrais jalousement des interférences qui m’empêchaient d’y accéder. À cet instant, il me parût plus proche et plus inaccessible que jamais. Je réalisai le paradoxe de notre relation, oscillant entre familiarité et convenances.

À 2 reprises, il amorça une conversation, m’interrogeant sur le livre qu’il m’avait prêté. Cependant, à peine me déclarait-il la nécessité de relire plusieurs fois les premiers chapitres que son attention fut encore accaparée par la route, et nous nous tûmes. Je demeurai alors dans l’impatience et la crainte de le retrouver le surlendemain. Si mon silence s’apparentait autrefois à une véritable indolence, lorsque je me rendais machinalement à ces leçons, l’année précédente, il figurait désormais un respect bien différent. Sa présence apaisante seule me suffisait.
Maladroite, l’élève faisait dévier le véhicule et le moniteur attrapait souvent le volant d’un air impatienté. Lors de ces corrections, leurs mains se frôlaient indubitablement et sans éprouver de jalousie pour un acte dépourvu de connotations, j’enviai la médiocrité de celle qui conduisait, regrettant par un soupir le temps où je bénéficiais également du même traitement. Pourtant, piquant ma fierté, cette judicieuse confrontation me donna la ferme volonté d’améliorer mes aptitudes.

Alors que nous approchions de l’auto-école, il se retourna à demi afin de m’inclure dans la conversation, puis nous demanda ce que nous avions pensé de sa pédagogie. Ne pouvant retenir plus longtemps mon mouvement, je déclarai, d’une voix rendue songeuse par l’émotion, à quel point sa patience suscitait mon admiration, ne sachant comment louer suffisamment son courage. Touché, il tenta de se justifier puis garda le silence. Le soutien de l’autre élève me permit d’appuyer mes éloges et pourtant j’aurais voulu l’en entretenir seul afin qu’il ne doutât point de la sincérité des sentiments éprouvés. Une pudeur pleine de délicatesse tempérait le soin avec lequel je lui manifestais mon estime. Mais comme il me semblait doux de lui témoigner enfin toute la ferveur que je ressentais ! Qu’il serait voluptueux de lui avouer la profondeur de ces pensées ! Son embarras deviendrait plus touchant, ma gêne s’effacerait sous le plaisir de livrer mon âme avec confiance. En jugeant son comportement avec cette élève, je réalisai qu’il prenait sans doute plaisir à nos conversations et qu’elles lui procuraient une certaine détente. Serait-ce suffisant pour lui inspirer l’envie de conserver un contact hors des leçons ?

*

Il se gara sur le trottoir et commenta rapidement ma conduite. Le ciel se voilait. Le soleil déclinant baignait encore les nuages blancs d’une chaude lueur. D’une lumière dorée, un rayon inonda l’intérieur de la voiture et colora nos membres. La chaleur de cette ambiance contrastait singulièrement avec la tristesse de l’asphalte où les moteurs ronflaient sans répit. Il ne griffonnait pas, comme à l’accoutumée, de rapides notes sur le livret avant de sortir précipitamment de la voiture. Les minutes qui s’écoulaient dans cette cage de tôle immobile me rappelaient de lointains moments d’intimité, source à laquelle j’avais puisé mon inspiration en espérant la délicatesse de quelque confidence. Mon intuition sentit aisément son impalpable hésitation. Elle dura une seconde. La neutralité vocale dont il avait usé durant l’heure s’évanouit et la tournure amusée de sa voix captiva mon attention. Intriguée, j’attendais. Ses yeux d’azur brillèrent. Il s’anima, se rejeta contre le dossier du siège et esquissa un petit rire embarrassé avant de prendre une discrète inspiration. Finalement, il amorça la conversation d’un air espiègle : « Ce n’est qu’une supposition. Pardonne-moi si je me trompe mais j’ai l’impression… »
Rasséréné par la certitude de sa réflexion ou par l’impossibilité du retour, il se pencha légèrement en avant et poursuivit son annonce, comme s’il se délivrait d’une observation trop longtemps contenue ou qu’il exprimait la révélation triomphante d’une énigme, tout en sélectionnant précautionneusement les mots :
« Seule dans ta voiture, tu te débrouillerais facilement. Avec l’autre moniteur, tu conduis bien, sans aucun doute. Avec l’inspecteur tu conduiras mieux encore. »

Il fixait la route tandis qu’un sourire mutin étirait irrésistiblement ses lèvres. Mon regard décrocha lentement et se posa tantôt sur le volant tantôt sur mes mains croisées. C’était limpide. Je me troublai, désagréablement désarçonnée, comme s’il extirpait mes émotions avec trop de justesse pour me permettre de répliquer. J’interprétai. Il me disait gentiment qu’il avait remarqué combien sa présence me troublait. Il comprenait pourquoi ma conduite demeurait imprécise et malhabile. Il pensait que j’avais le béguin pour lui. Était-ce si visible ?
« Mais tu te reposes trop sur moi. Tu as ce sentiment de sécurité. »
Sentiment rime naturellement avec attachement. Cette profonde confiance se justifiait par la succession de moments vécus côte à côte où il participait à l’évolution de mon apprentissage. Le lien tissé se teintait de familiarité, de complicité et parfois d’attirance. N’était-ce pas inévitable dans un tel contexte ? Tant d’autres élèves succombaient certainement au charme de leur pédagogue. L’interdiction officielle de telles unions décuplait leur attrait. Un sentiment de sécurité traduisait-il une forme d’amour ? N’avais-je pas conscience de l’image que je renvoyais ? Il est vrai que je ne contrôlais pas toujours mon regard, empreint de fascination mal dissimulée. Mes pensées s’égaraient quelques fois de manière silencieuse. Peut-être n’échappaient-elles pas à sa perspicacité respectueuse ? Chaque regard échangé me semblait trop bref pour capturer la profondeur de son essence. Ma mémoire conservait trop précisément les contours de ses lèvres et les reflets de sa barbe ou les détails de ses mains. Et il révélait avec douceur et distance l’ébauche de quelques conclusions. Ces digressions sentimentales m’éloignaient de la véritable épreuve. Mais dans la succession interminable de circuits au cours desquels je commettais invariablement des maladresses, mon désarroi se renforçait chaque jour quant à la possibilité de réussir l’examen. Pour multiplier les leçons et étouffer la souffrance de ma bourse estudiantine désormais vidée, j’alléguais la raison du cœur comme seule parade motivante. Et toute la passion qui orientait ma motivation me précipitait vers un objectif dénué de sens. Il fallait y remédier.

Surprise par la désagréable vulnérabilité de mon esprit atrophié, dépossédée de mon assurance et déconcertée, comme une enfant incapable de nier, je bafouillais. Fallait-il tenter de formuler ces aveux au risque de dévoiler implicitement une autre forme de vérité ? Sous l’assaut d’une émotion, nous voyons seulement les éléments qui nous arrangent. Perplexe, je répondis sincèrement : « Je me suis déjà posé la question… »

Il appuya nonchalamment mes propos. Il écrivit sur le livret. Je le quittai, partagée entre l’indifférence et l’anxiété d’être dirigée vers un autre enseignant lors des prochaines heures.

*

Un ciel dépourvu de nuages laissait transparaître l’éclat pur du soleil, teinté de cette fraîcheur annonçant l’arrivée du printemps, lorsque les premiers jours de douceur succèdent à l’hiver mordant. Désormais, je ne savais embrasser son visage dans mon champ de vision, sans observer chaque détail de ses traits et songer à quel point sa beauté, si parfaite dans son imperfection, s’affranchissait des failles temporelles pour se décliner en mille nuances. La brièveté de ces moments le parait d’une aura insaisissable et mystérieuse qui enchantait ma fascination, comme un tableau dont l’on ne se repaît jamais, et qui attise invariablement le désir de contemplation, mu par la magie d’y déceler de nouveaux éléments. Je décryptais joyeusement ses attitudes et l’absence de familiarité me laissait entrevoir l’esquisse d’innombrables facettes, à partir desquelles je brodais l’image de sa personnalité complète, pour la transposer librement dans mon univers intérieur. L’authenticité de certains mots, la spontanéité de ses sourires ou la collision de nos rires déclenchaient parfois une onde de chaleur. Elle parcourait lentement mon corps, comme si une énergie insaisissable fut remontée le long de mes entrailles, jusqu’à s’épanouir en implosion muette dans mon cœur. Je vibrais. L’inconscience sublimait la réalité. Uniquement concentré à jouir de ces sensations étonnantes, mon esprit s’alanguissait. Je n’aurais pas voulu qu’il m’en fît la remarque, ni qu’il partageât ma confusion. Toute la volupté de la situation résidait dans la part d’incertitude fébrile.

Et pourtant, la séparation prochaine me tourmentait. Partir sans un mot, desceller si froidement nos existences et enterrer ces instants partagés provoquait une vive inquiétude mêlée de vide. Il me manquait déjà. J’aimais ardemment ce que je ne pouvais atteindre. Malgré les multiples séparations, je peinais encore à déconstruire un lien dépendant des conventions. Face à ce répétitif dilemme, les situations ambigües de mon adolescence se représentaient à ma mémoire et je transgressais de véhémentes promesses quant à la préférence des remords aux regrets. S’ancrerait-il dans mon existence au rang des fantômes ?

Convoiter l’inaccessible exalte l’inspiration et préserve de tous les maux. Je ne me sentais plus assez naïve pour espérer un dénouement extraordinaire, mais y croire jusqu’à la dernière minute, savourer encore la tranquillité d’une prochaine retrouvaille, l’incertitude de ses ultimes paroles ou l’expectative de mon courage le moment venu, permettait au plaisir de perdurer jusqu’à ce que le désir avorté conduise au désarroi. Malheureuse de ne pouvoir lui parler, j’attendis l’ultime leçon avec fébrilité.

*

Les relents de migraine, la fébrilité de la caféine, la tentation de l’espoir, la saveur des instants, et l’indolence de l’avenir formaient une masse nébuleuse dans mon esprit, me rendant incapable de me rendre compte des prémices d’une évolution ou de l’indifférence d’une dernière fois. Trop anxieuse jusqu’au dernier moment où, le voyant rentrer dans le local, souriant et me tendant la clef comme à l’accoutumée, et une fois installés dans la voiture et repartis ensemble sur la route, je ne réalisais plus rien. Son bras négligemment accoudé contre le flanc de mon siège ouvrait l’accès vers son buste ainsi que la voie à toute l’imagination possible des étreintes. Il était beau dans sa lourdeur nonchalante, éclairé par la clarté bleue de ses yeux, et la teinte empourprée du soleil couchant révélait à nouveau les reflets fauves de sa fine barbe. La proximité si distante qui nourrit l’illusion d’une intimité tangible et ses dernières confidences au sujet des périples qu’il accomplissait jusqu’au bout du monde, achevèrent de me raisonner. Je peignis mentalement mes ultimes portraits. « On ne voit que ce que l’on veut voir. »

À plusieurs reprises, alors que sa voix s’adoucissait dans le ton de la confidence, il me conta son passé, ses nostalgies et la beauté de ses expériences. Une timide question suffit à l’animer. Il exhuma avec de profonds soupirs le souvenir de ses moments au cœur de la forêt équatoriale, lorsque toute civilisation humaine s’évanouit sous la puissance libératrice de la nature, son amour pour les pluies du monde entier, symboles de la vie ou de la renaissance, la lassitude du climat terne et ensoleillé de ma patrie et son dédain de l’océan tant qu’il ne se pare pas de rochers arides et de végétation mousseuse. Il ponctua de silence l’évocation de ses voyages et de ses rencontres puis me décrivit avec précision certains détails et regardait mélancoliquement le paysage défiler par la vitre, comme s’il eût voulu remonter le temps. Incapable de renchérir la conversation ou de délivrer l’éloquence de pensées soigneusement accumulées au fil des mois, j’enregistrais furtivement chaque mot.
Le crépuscule m’anima un instant avant de m’insuffler sa langueur. Je sus que cette vision resterait gravée en ma mémoire. Nous avions traversé séparément côte à côte les quatre saisons pour boucler une ère teintée de confiance et de distance. Après l’anesthésie hivernale, la révélation printanière, l’évanescence de l’été, l’automne garni de fièvres renversantes préparait son retour en achevant notre cycle. J’aurais seulement aimé que, accostés sur le trottoir, dans le calme d’un quartier anonyme, ma fantasmagorique apparence s’enroulât familièrement entre ses bras.

Parce qu’il montra une attitude détendue sur le chemin du retour, que nous devions rentrer avec retard, et peut-être aussi parce qu’il s’enquit de mon avis à ce sujet dans la crainte de déranger l’un de mes projets, qu’il osa m’interroger sur l’heure de mon sommeil, me demandant ce que je prévoyais ce soir, je conçus l’idée qu’il prolongeait volontairement cette officielle entrevue et poursuivis délibérément mes rêveries durant quelques secondes ; il me proposerait de le retrouver, attablés, nos verres remplis d’alcools, et dans mon exaltation intérieure, je m’acharnais déjà à mesurer ma réaction future, pour ne pas montrer par une véhémence trop vive avec quelle ferveur j’avais attendu cette proposition, puis le scénario basculait vers une réalité plus proche où, garés tardivement devant l’école, il prolongerait les minutes jusqu’au moment où il m’inviterait enfin à rester dans sa vie et me transmettrait un moyen sûr de le contacter, ou plus délicieux encore, me permettrait de lui écrire furtivement, sur un morceau de papier que j’arracherais à mon carnet de note, mes coordonnées, et je me disais alors qu’il faudrait éviter de sourire ou d’éclater d’un rire ardent parce que mes yeux lanceraient déjà des éclairs de joie violente et qu’il s’effraierait peut-être de ma subite animation, et je repensais encore avec confiance à l’illumination qui m’avait traversée la veille lorsqu’au moment de m’endormir, j’avais enfin trouvé la phrase la plus spirituelle et naturelle à lui dire pour lui faire comprendre mon envie d’un lien hors du paquet de tôle roulant, puisqu’il suffisait qu’au dernier moment, au moment où il poserait sa main sur la poignée, je l’appelle pour la première fois par son prénom, pour prononcer ces mots, d’une voix innocente : « Tu me donneras de tes nouvelles, de temps en temps ? » Futur simple ou simple futur : je ne le reverrai pas. Nous ne nous reverrons pas.
Quand j’eus raison, cette conjugaison sonna comme une conjuration.

Il se gara sur le trottoir, plus rapidement que je l’imaginais. Je ne contemplai pas le cadrant où s’alignent les signes et le compte à rebours numérique. Dans le rétroviseur, je remarquai seulement la présence d’un autre moniteur parlant à son élève, et l’existence de cet être que nous connaissions tous deux me donna l’impression d’un retour vers la banalité. Mon esprit demeurait indifféremment vide. L’émotion m’anesthésiait. Il saisit mon livret alors que dans un mouvement spontané, j’attrapai mon sac posé sur la banquette arrière. Je ne me souviens plus s’il me regarda. Seule subsiste l’impression de sa voix trop rapide. Ses paroles devinrent soudain aussi formelles qu’expéditives. Il m’assura que je serais une bonne conductrice, et m’assignant un « bonne chance » aussi détaché qu’anonyme, il conclut en me souhaitant une bonne continuation…
« Dans le cas où je ne te reverrai pas. »

Il était 20 heures. Pas une minute de retard. Tu ne me reverras pas. Dans le cas où j’échouerais à cette première session, je ne reviendrai pas, je ne réapprendrai pas. Comme le temps futur semblera simple à conjuguer ! Et au moment où j’aurais pu, dans le plein sens de capacité, puisqu’il se trouvait à quelques centimètres de mon être de chair, localisé dans la géographie terrestre à ma droite, dans le même compartiment métallique, il suffirait de tendre la main pour le toucher, dans ce moment, rimant avec évènement, où j’aurais dû, parce que choisir les remords face aux regrets relève davantage du devoir que de la simple option dans mes convictions, où j’aurais dû le remercier et lui avouer à quel point il avait été un moniteur formidable, que je n’en aurais inconditionnellement jamais voulu d’autre, que je me souviendrais de son enseignement comme un héritage soigneusement transmis, qu’il m’avait apporté beaucoup au-delà de la complexe action de conduire, qu’il était fascinant, que je regrettais de ne pas avoir eu le temps de connaître sa vie, son être, comptabilisant les heures avec nostalgie, – 70 tout de même en sa compagnie, 70 moments en un an, soit plus d’une fois par semaine –, que cela sonnait un peu magique et que je le trouvais magnifique, qu’il allait manquer à ma vie et que j’espérais perpétuer notre lien, s’il existait, mais naturellement n’existait-il pas déjà une ébauche ou soixante-dix ébauches inachevées, et s’il m’accordait le droit de lui parler encore, s’il lui venait l’envie de prolonger nos conversations, au moment ultime où j’aurais pu tout changer, proposer un dénouement extraordinaire, dévoiler mon égo, je me suis tue.

La sensation de vide me harponnait déjà. Et déjà sa main actionnait la manette d’ouverture de la porte, brisant le cocon d’intimité factice que ces 2 heures avaient tissé. Et déjà, je ne le voyais plus, il se levait, marchait sur le trottoir, de cette démarche à la fois étrange et unique, et mes yeux se posèrent machinalement sur le rétroviseur, que j’avais sans doute oublié de replier, ou pas malgré les circonstances, et mes yeux se levèrent directement vers l’horizon, butant contre la voiture garée à quelques mètres, dans laquelle une autre élève souriante discutait avec le second moniteur, tandis qu’à gauche de mon champ de vision, la couleur éclatante de son pull formait une tâche indistincte mais inévitable, et déjà alors je ne le voyais plus, car il avançait derrière moi, j’avançais devant lui, puis assommée par l’étau de la migraine, l’amertume diffuse de la caféine, des espoirs déçus, la fadeur de l’instant, ou la cécité de l’avenir, je posais physiquement un pied devant l’autre, une partie de mon âme flottant sans doute ailleurs, je ne l’entendais déjà plus, les cinq sens délivrés, il disparut, et je tournais finalement au coin de la rue, non quittante, mais quittée sans quittance.

Je ne connaissais pas même son nom.