À cause de son odeur

Aux Halles de Rungis.


Aux Halles de Rungis, tout le monde connaît Velena mais elle reste une énigme collective – car on la fuit, à cause de son odeur.

Une nuit d’octobre, je décide de lui parler, elle est assise comme d’habitude sur le muret à l’entrée du bâtiment. La nuit est encore posée sur notre monde, le contraste entre la lumière vive des halles et cette pénombre extérieure a quelque chose de singulier, un je ne sais quoi qui offre à la vue un dilemme suspendu aux possibilités de l’existence. Je m’approche d’elle d’une dizaine de mètres, mais je comprends que ce n’est pas cette distance qui nous sépare, je recule, est ce le « bon » moment ? Je suis empli d’un sentiment tout particulier. Moi, qui d’ordinaire va vers les gens sans difficultés, là, comme un blocage, peut-être que son allure et son odeur y sont pour beaucoup ; je m’en veux terriblement de ne pas dépasser cela en cet instant, mais je me rends à l’évidence : cette femme m’effraie. Ses vêtements trop larges, son allure nonchalante, les multiples tâches qui forment un relief peu avenant sur son blouson, et son odeur indéfinissable entre métro, poubelles et toilettes. Je ne me résigne pas, c’est maintenant ou jamais, sa vision à elle est peut-être semblable à la mienne dans son opposition au système. Je suis sans doute trop propre, trop « riche » avec mes vêtements de travail, parfumés à la Soupline. J’ai peu de temps avant de reprendre le travail, il faut faire vite ! Je suis à quelques pas d’elle, je la regarde, elle me sourit et me demande une pièce, je lui en tends :
–Bonjour, je m’appelle Richard, je vous vois souvent ici, vous êtes dans le secteur ?
Une gêne s’empare de moi comprenant que je n’ose lui demander où elle habite… Elle me répond avec un accent discret et d’une voie très douce :
– Oui ; je me débrouille une fois ici une autre fois-là.
– Vous n’avez pas de point fixe ?
Elle me sourit sans me dire un mot comme si le sens de ma question se perdait dans des considérations trop « normales », puis elle reprend :
– Si, je reste sur les Halles, depuis très longtemps.
– J’ai cru comprendre que vous étiez ici depuis pas mal d’années ?
– Oh oui mais je ne sais plus combien !
– Vous êtes arrivée en quelle année ?
– C’était après la chute du mur de Berlin.
Elle s’arrête net, sans me donner d’explications, se figeant lentement dans un temps en dehors de tout, laissant ses mots flotter dans un vide abyssal qui me laisse perplexe. J’attends sans trop savoir quoi. Finalement, après avoir mâché entre ses lèvres des propos inaudibles :
– Je dois partir vers les autres bâtiments peut être à bientôt.
– Oui, avec plaisir. Je suis heureux de vous avoir rencontré ! Au fait, comment vous appelez vous ?
–Velena.
Elle lâcha son nom comme une formule alchimique. Un monde à rencontrer, j’avais ouvert la porte.

Je retourne au travail, quand un des gars du carreau m’interpelle :
– Alors tu fais dans le social ?
Un rire gras accompagne sa remarque, je lui rétorque :
– Pourquoi ? Les humains te font peur ?
– Ce n’est pas un humain, c’est une clocharde, elle traine là tout le temps ; elle est dégueulasse, elle ne se bouge même pas pour trouver un boulot, rien, c’est un parasite !
La colère me tient aux tripes mais je comprends aussi ce que cet abruti me dit. J’ai moi aussi porté un regard de dédain sur elle. Je décide donc de lui demander s’il connait cette femme.
– Nan ! Elle ne m’intéresse pas, quand tu veux t’en sortir tu peux, voilà tout !
– Mais elle ne te demande rien, à ce que je sache !
– Ouais, mais bon on paie pour tout ça !
– J’ai pas le sentiment que le gros de nos impôts lui profite, et qui plus est, elle n’emmerde personne ! Elle se contente de ramasser les fruits et légumes ainsi que les autres aliments que nous jetons à même le sol !
– Ben, elle n’a qu’à continuer !
Rien à faire, je ne lutte pas, lorsque j’entends derrière moi
– Et elle vient d’où, ta cloche ?
– Va lui demander !

Tout un tas de collègues viennent me demander qui elle est, d’où elle vient et pourquoi suis-je resté avec elle aussi longtemps. Un débat s’engage entre les partisans du « social » et ses détracteurs, jusqu’aux imbéciles aux propos que je préfère taire. J’invite mes collèges à discuter avec elle plutôt que par procuration, mais bon nombre ne sont pas prêts. Velena, dans la force de son absence, de sa non présence n’est pas consciente de ces débats qui lui sont dues, elle a pourtant réussi ce tour de force, faire naître un échange d’idées dans ce monde où seuls les achats, les ventes et le temps comptent !

Je décide d’attendre et de profiter de mes pauses pour parler avec Velena, je sais qu’elle ne passe que peu de temps à chaque bâtiments histoire de profiter de la multitude de gens pour espérer récolter quelques pièces pour survivre, et qu’il me faudra donc être attentif à ses apparitions.
Quelques jours plus tard, Velena vient d’elle-même me voir. C’est avec plaisir que je lui tends la main quand dans le même temps 2 de mes collègues fuient l’odeur qu’elle traîne autour d’elle.
– Bonjour Velena, comment ça va aujourd’hui ?
– J’ai mal aux dents, et j’attends mon fils, je l’ai adopté il y a des années mais il ne viens pas souvent me voir.
– Vous avez un fils ? Dans le secteur ?
– Je ne sais pas, je l’attends c’est tout.
Je ne sais si ce mystérieux fils est réel ou s’il est le fruit d’un de ses désirs, ou si une part de vérité se mêle à un espoir qu’elle sait vain…
– Et vos dents alors, c’est quoi le problème ?
Elle ouvre la bouche, une mâchoire édentée où seuls quelques bouts de dents dépassent encore se présente à ma vue et me soulève le cœur.
Vous avez vu quelqu’un ? Un médecin ou le Samu social ?
– Non, je crois que je ne peux rien faire, peut être que mon fils va m’aider.
Je me sens impuissant face à sa détresse et à sa souffrance, son fils hypothétique semble bien chimérique et ses soucis de santé, eux sont bien présents.
– Il ne faut pas rester comme ça Velena, je sais qu’au bâtiment « des banques », il y a un centre de santé, peut être pouvez vous vous y rendre.
– Non je n’ai pas le droit, c’est pour les gens qui travaillent ici, j’ai juste besoin de gens comme toi.

Velena me dit ces mots les larmes aux yeux, elle pose sa main sur ma joue affectueusement avant de déposer un baiser humide sur l’autre. J’ai honte en cet instant car son baiser sur le coup me dégoûte, son odeur, sa crasse, mais une fraction de seconde suffit à me faire prendre conscience de son acte, dans une humanité rayonnante elle vient de m’offrir un cadeau précieux, elle qui fuit le monde les hommes, la société, derrière son armure de saleté et d’odeurs qui la protège de ceux qui la considère comme un déchet, m’a offert une tendresse sans nom, un acte d’amour simple qui me remplit de joie, sous le regard médusé de mes collègues écœurés, je me mets à sourire en serrant sa main.
Velena repart les yeux rougis se retournant vers moi et offrant au silence le soin de me dire tout le reste.

Nos conversations se font plus proches maintenant. J’amène des soupes chaudes dans un thermos que je lui offre chaque matin. Elle apprécie le geste et me remercie toujours d’un regard doux et tendre. Son parcours ? Elle est venue d’Allemagne de l’Est juste après la chute du mur. Un transporteur qui si j’ai bien compris fut son compagnon durant quelques temps l’a « déposée » dans le M.I.N de Rungis, mais il n’est jamais revenu... Elle s’attache à des espoirs simples, elle me parle de son fils qui semble bien être un personnage réel de sa propre fiction et qui ne viendra probablement jamais la voir dans cette réalité.

Velena a appris le français au fils du temps sans autre professeur que son quotidien, elle me dit qu’elle écrit chaque jour mais elle refuse de me montrer ses notes. Son devenir ? Elle s’en fout, demain viendra ou non ce n’est pas important, elle dort le long des quais par temps doux, dans les toilettes publiques par grand froid, son quotidien est dépourvu de montre, le temps passe sur elle. Quand je lui parle de se sortir de cette situation, elle rit de toutes les dents qu’elle n’a pas et me regarde en dodelinant de la tête laissant ma crédulité faire vivre quelques instants un espoir qu’elle n’a plus.

Le temps est de plus en plus froid, 0° au thermomètre ce matin. À 3h30 chaque jour je me demande si je vais la retrouver, elle est mon amie à présent une amie « spéciale », sincère, qui n’a rien à offrir, qui a déjà tout donné.
Lorsque 5 heures arrive, elle apparaît comme une comète. Malgré son sort, elle m’a ouvert les yeux sur une face abstraite de notre réalité, Velena a fait un choix : celui de la marge, celui de ne plus servir. Quand je lui ai demandé ce qu’elle faisait comme métier en ex RDA elle m’a dit : « Dienstmädchen » (bonne) sans m’en dire plus comme toujours elle me laisse libre court à l’interprétation. Je ne sais pas si elle dit vrai.

Bien des jours ont passé depuis notre première conversation, Velena me semble de plus en plus faible. Je suis impuissant face à toute sa détresse, les quelques victuailles et pièces que je lui offre sont bien mince face à tous ses malheurs.

Les jours passent, je vois les semaines s’achever puis reprendre, Velena me parle, s’en va, je l’attends, elle n’attend plus rien.