Au prochain coup

Jules et Simone sont mes parents. Ils forment un couple insolite.

Séjour en nurserie, les deux premiers mois, dans une cellule glauque avec pour seul horizon des barreaux verticaux. Je tête le sein maternel, et m’accroche à cette bouée de sauvetage. Un « bel » avenir se dessine avec un futur obturé. Quant à mon père, il est intendant de prison à Perpignan et refuse de me reconnaître. Je suis orphelin.
Le 30 novembre 1946, Jules écrit depuis sa prison, la centrale de Fontevrault, à ma mère Simone pour lui donner ses conseils de bonne conduite. Elle est devenue sage-femme à domicile. Il explique doctement qu’il ne faut me confier à personne. Ce rejet exacerbé de l’étranger chez ce taré sera suivie à la lettre. Je passe seul des nuits et des journées entières. Sans chauffage, je suis frigorifié et constamment malade. J’ai des problèmes respiratoires, les bronchites en hiver se succèdent ainsi que les crises de nature asthmatique. Au lendemain de la guerre, les bébés sont momifiés, emmaillotés les jambes collées prisonnières d’un linge. Mes fesses marinent des journées entières dans mes excréments et mon urine. Le talc n’a pas droit de cité à la maison, le daron veille aux économies. Dès que je devine le moindre bruit, je braille pour signaler ma présence, espérant qu’on viendra me dorloter. En réponse, un juron : « Ta gueule moutard ». Mon père n’épargne pas ma mère : « Quand on est infirmière on chie pas des gosses. On est responsable. »

Ma mère, veuve de toute personnalité, peu débrouillarde, se noyant dans un verre à liqueur, est incapable de raisonner. Un robot, sans jugeote, elle annone sans cesse : « C’est un crime de faire des enfants. » Avec la réputation de notre famille, les candidates à l’accouchement évitent ma mère. Des fois que son mal-vivre contamine le bébé à naître… Elle cumule les misères : petite-fille de taulard, fille de collabo puis maton et de plus fille-mère. On n’adresse pas la parole à une femme qui a pondu un bâtard. Aujourd’hui elle serait : mère célibataire, respectée avec une pointe d’admiration pour son courage car elle est seule pour s’occuper de son enfant, murmurerait la vox populi. Elle touche des aides : « les allocs braguette » comme dit papa à la maison.

Elle est restée toute sa vie à Perpignan. Encroutée, incapable de rêver sa vie. La peur de l’inconnu certainement. Il faut donner un nom de famille à ce fils maudit, indésirable et trouver une bonne poire qui assumera les fins de mois difficiles. Son caractère de chieuse doublée d’une pinailleuse lui fait rater de belles occasions. Vierge à 27 ans ! « Quand elle se fait secouer pour la première fois de sa vie, elle est fécondée » Quand elle se fait secouer pour la première fois de sa vie, elle est fécondée ! Puis immédiatement encloquée à la limite juste avant de finir d’être vieille fille. Elle s’enorgueillît d’être en adoration devant Jésus et de clamer qu’aucun homme ne l’intéressait. L’église accapare toute son attention. Dieu proscrit l’amour/plaisir. Aimer un homme passionnément, c’est cocufier Jésus. La générosité de la nature fait qu’à 30 ans elle est gironde, ce qui compense le handicap de me fournir en prime dans la corbeille de mariage.

Larbiner son mari

Elle fait le troc de son incapacité à s’assumer, en échange du plus laid et du plus ours des prétendants. Elle fait l’erreur de penser qu’en choisissant le plus nul, elle aura facilement le dessus et éjectera sans problème son homme. Quelle erreur ! Il ne faut pas sous-estimer les abrutis. Ce sont les plus coriaces, les plus entêtés et les moins faciles à manipuler. Ils paradent et donnent l’impression de tout maîtriser alors qu’ils ont le trouillomètre à zéro. Le changement d’habitude, la nouveauté et l’idée de prendre des risques les terrorisent. Un rien les dérange. Un chien qui a peur risque de vous mordre.

J’ai 3 ans, lorsqu’elle épouse un boulanger de 120 kg ; maladroit, bigleux, issu du fin-fond de la cambrousse savoyarde. Inculte, grossier, violent, malodorant, anticlérical, anticommuniste primaire, persuadé qu’il faut éliminer les Juifs. « Si la France va mal c’est à cause des youpins. » (Gros tas, c’est toi qui vas mal. Très mal.) Elle cesse alors son activité de sage-femme et perd son indépendance. Va-t-elle se dévouer à son ménage et à son fils ? Au quotidien, il faut assumer les taches ingrates. C’est trop fatiguant, surtout quand dans votre enfance vous avez eu nurse, femme de ménage et tout le saint Frusquin qui apportait luxe et insouciance. Oublié ce monde douillet de dîners qui n’en finissent pas, de belles réceptions, de belles toilettes, des théâtres et opéras, des thermes au Boulou.

Rien n’intéresse mes parents à part le dieu fric, pour faire des économies. Pour les emmener en enfer au cas où le paradis leur serait refusé. En attendant, le père achète immeubles sur immeubles. A tel point qu’il devient propriétaire de la quasi-totalité du chemin de Torremila. Il rabâche bêtement, ne sachant rien dire d’autre : « Le meilleur placement c’est la pierre avec son cœur de pierre certes. » Il est fossilisé le daron. Perpignan, cul de France, repliée sur elle même n’est pas tendre avec ceux qui trébuchent. Si vous n’êtes pas dans la norme de petits bourgeois coincés, il vaut mieux déménager dans une cité plus vaste où vous vivrez facilement dans l’anonymat.

Mon enfance est sclérosée. Interdiction de toute discussion. Poser des questions ? Hérétique. Bref il m’est interdit d’évoluer et de communiquer : « Tu verras plus tard quand tu seras plus grand. » ou « Tu m’énerves avec tes questions. » Voilà toute la pédagogie de ma famille. « Famille je vous hais » a proclamé à juste titre André Gide. Seuls les adultes ont droit à la parole, les morveux se torchent dans leur coin. Un enfant causeur, c’est mal élevé ! Ces criminels vous coupent les ailes et vous reprochent ensuite de ne pas savoir voler. Je ne disais pas un mot, ayant perdu le sens de la parole. Le simple fait d’ouvrir la bouche devenait dangereux. Muet comme une carpe. Des heures et des heures à méditer, assis tout en haut des piles de gros sacs de sucre en poudre en toile de jute chez le grossiste, au fond de mon impasse Torremila.

Si Francesco l’épicier du coin me posait une question, j’étais tétanisé, rougissant de honte. L’idée d’entamer une phrase me pétrifiait. Sinon je déclenchais la haine. Ce dernier mot éructé par le daron, je le prenais pour une autocritique. L’angoisse de ne pas parvenir à terminer ma phrase la rendait incompréhensible. Oser parler et je prenais le risque de déclencher la colère de mon père et de recevoir des coups violents en pleine poire. A table il suffisait que je demande à me resservir des pommes de terre, ayant encore faim, pour m’attirer les foudres du beau-père la boulange. Et si j’oubliais de manger un morceau de pain à chaque bouchée de patate, (nous avions rarement de la viande), c’était pareil ! Je me retrouvais soufflé de ma chaise comme une crêpe, allongé par terre, sous la violence du coup de la brute. Il fallait que je dégage vite, en courant pour éviter d’autres coups. Il m’est arrivé d’être coincé dans l’escalier et de n’avoir aucun accès à la rue. Mon poursuivant claquait la porte derrière moi plongeant le couloir dans le noir. Sur la pointe des pieds, pour éviter tout bruit qui me trahirait, j’accède à la sonnette, j’essaye de sonner en espérant que la mère m’ouvre. Trop lâche pour réagir, l’agenouillée. Je passe la nuit dehors. Dans le meilleur des cas il ne me restait plus qu’à m’enfermer dans ma chambre la faim au ventre. Chez les Jésuites, par la volonté de la mère, il me restait la prière comme refuge. Pas de Syntol, pour enlever les douleurs. Toujours le même refrain : « Il faut faire des économies. » J’entendais dix fois par jour cette rengaine. Dans ma piaule qui servait de débarras, les pots de confitures maisons couverts d’un papier sulfurisé tenu par un élastique, étaient alignés sur l’armoire. J’étais tellement docile que je n’aurai jamais osé mettre un doigt dans les pots, pour calmer ma faim.

Secret de famille

J’ignorais que Juju-la-boulange n’était pas mon père. Comment parvenir à se construire lorsqu’on est réprimandé en permanence ? Le monde des adultes m’était hostile et interdit. La mère vénère Jésus et le père lui dit en rigolant comme un demeuré : « Ton fils est tellement nul que ça fera un bon curé pédo tripoteur de jeunes garçons. » Mon enfance fut un long silence. Un trou noir. Mes parents voulaient oublier le jour maudit de ma naissance. Pas de Noël, pas de fête, pas d’anniversaire. Pas de cadeaux. Le jour où ma mère a ramené un bouquet de fleurs pour fêter son anniversaire, le bouquet a été défenestré par son mari. Le maître des lieux a décrété qu’il ne fallait faire aucune dépense superflue. La seule utilité de l’argent : économiser. Les discussions à table étaient toujours les mêmes : « Combien que t’as payé les pommes ? » Pour prouver sa supériorité, le daron avait toujours vu chez un autre commerçant des pommes moins chères. Pour quelques centimes hypothétiques le ton montait, jusqu’à ce que ma mère incapable de répondre calmement se mette à fondre en larmes, agitée de soubresauts désordonnés. Pour moi c’était le signal qu’il fallait déguerpir avant l’orage. Sinon j’allai servir de défouloir et subir une tornade de coups. J’ai su, bien plus tard, qu’il ne lui donnait qu’un minimum de liquide pour les courses. Pour de petits extras il fallait qu’elle ruse, en trichant sur la monnaie pour se faire une cagnotte. Oh une petite tirelire de mioche. Des scènes de ménage pour 10 centimes ? Quelle misère. Je navigue entre un homme violent qui se défoule sur mon cuir tanné et une mère à l’Ouest. Et un grand-père un peu trop affectueux, après ses 7 ans de centrale. Prédateur amateur de chair fraiche. Mon frère Gilles, né quand j’avais sept ans, a tous les droits, vu qu’il est sorti de la baguette du boulanger. Ma mère froide joue l’indifférente. Quelle honte. Le plus humiliant, c’est de voir sa mère prosternée sur sa chaise, muette quand le sumo aplatissant ses 120 kg se jetait sur moi, pour m’écraser par terre. Elle fuyait mon regard, la garce, les yeux dans le vide.

Gilles, frangin faux cul

Pire qu’une agression physique, croiser son regard désabusé, cuirassé par des années de soumission. A la longue, les coups deviennent supportables sinon agréables. Syndrome de Stockholm ? Masochisme ? Les coups sonnent-ils le glas ? A chaque coup c’est la mort qui se love. Tiens ! Je ne suis pas mort ? Au prochain coup peut-être. Plus la douleur est intense, plus le cerveau scintille de mille étoiles, plus la mort semble proche. Puis la douleur anesthésiée s’estompe. Je suis dans un quasi coma. Mon corps est en lévitation, aérien. Mon cerveau est ivre de coups. Je me sens bien, je n’existe plus. Je suis disposé à disparaître définitivement. Un billet d’aller sans retour, le paradis m’est promis. Pour partir définitivement. De toute façon je n’existe pas, je suis un zéro. « Une bulle » me répète régulièrement mon daron. Si je veux survivre, il ne faut pas qu’il cesse de hurler. Il faut qu’il s’époumone et se fatigue pour ne plus avoir la force de frapper. J’attends qu’il lâche prise, les yeux fermés, dans l’obscurité ponctuée de flashs bleus et rouges. Les bras et les jambes se décollent de mon tronc, le cou se détache de la tête. Je suis devenu un pantin errant dans un univers démoniaque. Quand il ne criera plus et commencera à marmonner, c’est que le match est fini. J’ai perdu la notion du temps. Comme en prison, le plus pénible c’est le début et la fin, quand on attend les derniers jours pour sortir. Entre ces deux extrêmes, la notion de temps est impalpable. C’est l’injustice et l’impossibilité de comprendre pourquoi tant de haine gratuite, qui angoissent. Pas les coups qui font flirter entre un coma artificiel et la mort. Mon frère trop lâche pour me défendre rigolait. Pas malin, incapable de se demander pourquoi il était épargné, il avait tout de même perçu qu’il valait mieux être lui à la maison. Il avait de l’argent de poche. Moi pas. Il pouvait se lever de table. Moi pas.

A 30 ans, encore chez les parents

Mon frère me dénigre auprès de toute la famille, il s’intronise comme le seul digne héritier des chers disparus. Seul son nom figure sur le testament du vieux. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir une vie de cloporte. Malgré cette fortune il continue à pointer à son hôpital comme chauffeur de bus. Mon père était taré, ma mère était anormale et Gilles dans leur pure lignée en digne successeur. Il cumule les deux travers des vieux. C’est le seul mec que je connaisse qui se mord les dents, en les usant, pour se calmer les nerfs. Il fait comme les lapins, il s’affute les canines en les faisant glisser entre elles. J’ai demandé à ma mère mourante, en maison de retraite, pourquoi son gros boulanger a essayé de m’éliminer physiquement. Sa déconcertante réponse : « S’il a fait ça c’est parce qu’il était jaloux ! » Jaloux de quoi ? De moi ? Je n’étais rien, je n’avais rien. Je n’avais droit à rien. Aucune culpabilisation, pas une once d’humanité. Sans imaginer une seconde que j’ai besoin qu’elle me demande « Pardon » avant de mourir. C’est gratuit mais ça fait tellement de bien. Pardonner est une des plus belles victoires humaines.

Mon beau-père puait le fauve

Quand il s’écroulait sur moi pour m’immobiliser en me tordant les oreilles, qui à force étaient cloquées, ce qui me dérangeait le plus c’est sa puanteur de crasse. La France profonde du Français moyen. La France facho. On n’a pas de douche, se laver est un luxe. Pour ces gens, le manque d’hygiène et les vêtements sales sont une manière d’affirmer à quel point ils se revendiquent asociaux. Ils ne fréquentent personne. Je n’ai jamais eu une paire de chaussure, sauf le jour de la confirmation pour faire plaisir à Jésus ! J’avais uniquement des sandales en cordes. Eté comme hiver. Des croquenots fabriqués pendant la guerre avec une semelle en bois. Leur bruit de sabot accentue ma gaucherie, au point que mes camarades ont honte de marcher à côté de moi. Difficile dans ces conditions de se faire des potes ! Handicapé par mes difficultés à m’exprimer, mes godasses bruyantes et mon tablier gris sale ne risquaient pas de m’attirer beaucoup de sympathie. Si en plus les parents disaient à leurs rejetons qu’il ne fallait pas parler à un bâtard fils de collabo, je ne pouvais pas gérer un rejet dont j’ignorais les racines. Draguer, il vaut mieux oublier. A ce niveau de clochardisation mentale, il est épineux d’imaginer l’avenir. Je me suis vu refuser l’entrée de magasins, pour ma sale présentation.
Pour remplacer une paire de sandales en fin de vie, les doigts de pieds traversant la toile, ma mère a trouvé en soldes des sandalettes rouges de fille. En cuir léger comme des ballerines. Depuis j’ai en permanence plus de cent paires dans mon armoire ! Avec un morceau de couverture elle m’a confectionné, une veste de couleur verte bariolée de rouge et d’orange. Dans l’idée de l’occuper, son mari boulanger lui avait acheté une machine à coudre. Il était déçu de sa rentabilité, car elle ne s’est pratiquement jamais mise à l’ouvrage. Après l’essayage je redoute d’aller à l’école le lendemain. Si on m’avait dit qu’un jour je regretterais mes godillots et mon tablier gris souris ! De toute façon je n’ai rien d’autre à mettre. Je n’ai qu’un pantalon, lavé le soir mis à sécher au dessus de la cuisinière, remis le matin. Va falloir assumer sa connerie ! Le lendemain, j’assiste impuissant à la naissance d’un clown. J’essuie les moqueries de mes camarades en me glissant dans la peau d’un nouveau personnage. « Vas-y, fais-nous rire ! » Le môme introverti et autiste devient pitre ! Je découvre enfin une façon d’exister ! Je ne suis plus celui qu’on évite, mais celui qu’on pousse en avant. Même si on se moque de moi, au moins on me voit. C’est super jouissif d’avoir un public.

En classe je deviens perturbateur. J’attire la foudre des professeurs, qui n’acceptent aucune indiscipline. D’être mal attifé fait perdre des points. A cette époque il n’y a pas de psychologues scolaires. La réponse c’est le châtiment corporel, coups de règles en métal sur le bout des doigts ou coup de lanière en cuir des pères Jésuites. Pour serrer leur soutane, une longue ceinture de cuir noir faisait le tour de la taille, et descendait jusqu’aux pieds. Fétichisme décoratif ou outil pédagogique ? Le pire c’était de tenir à genoux sur une règle carrée, les deux bras écartés avec un dictionnaire à chaque main, à coté du prof qui regarde sa montre. Il ne fallait pas lâcher sinon le temps du sévisse repartait à zéro. Ça ne m’empêche pas de me mettre en avant dans les coups foireux, d’être celui qui prend la responsabilité des conneries, donc des punitions.

Coups et insultes en guise de pédagogie

Je revois mon grand-père se moquer de moi sur le quai de la gare, parce que je ne sais pas lire l’heure en chiffres romains, sur la grosse horloge en fonte ! Personne ne s’est soucié de m’acheter une montre et encore moins de m’apprendre l’heure ou de me m’inculquer la notion du temps qui s’écoule. Ma famille pratiquait la négation de la communication mais en plus, je vivais dans l’absence totale de pédagogie. Par contre, faute de conversation et d’explication, leur moyen de communication favori c’est l’insulte. Et les coups, généreusement distribués. C’est sans doute de là que vient ma résistance et mon gout des bagarres de rues. Je suis insensibilisé à la douleur. Souvent je me suis demandé si les coups sur la tête ne m’avaient pas détraqué le cerveau. L’être humain est super résistant ?

Lourd secret de famille

Et le reste de la famille qui savait que ce mon père n’était pas mon père. J’étais trop maltraité pour suivre normalement des études ? Encore aujourd’hui peu de gens assimilent que non assistance à personne en danger est un délit. Pas un seul de ces coupables de complicité n’a eu le courage de me parler, de m’expliquer qu’il n’était pas mon père, ou au minimum prévenir une assistante sociale. C’est ça la belle société des cloportes. Après on vous racontera que des Français généreux envoient des millions en dons pour des bonnes œuvres ? Où sont ces gens ? Ils se donnent bonne conscience par virement bancaire. Je ne vois que des égoïstes qui ne pensent qu’à leur cocooning. Ou des oisifs qu’un rien dérange. Bientôt il va falloir payer pour un simple sourire.

Le boulanger aux mains d’étrangleur me traitait à longueur d’année de « fumier », son insulte préférée. La nuit je me réveillais assis sur un tas de fumier perdu au milieu des champs. Une phrase prononcée par un adulte, mal interprétée par un enfant risque d’être dévastatrice. Dans l’armoire bretonne de mon ex-infirmière de mère, traînaient des boites en fer blanc contenant des aiguilles et des seringues. Un jour, je me surpasse, usant de toute ma témérité, pour lui demander à quoi elles servent. Depuis des mois je n’osais pas la questionner. Sans même réfléchir à sa réponse elle me lance : « C’est pour transformer les garçons en petites filles ! » Réponse ironique, méchante, aussi inutile qu’irresponsable. Qui prouve l’extrême finesse de ma mère. Si bien que dans mes plus grands moments de tristesse et de mal-être, je voyais en ces seringues la solution idéale. Si je demandais qu’on me pique, peut-être qu’on serait plus gentil avec moi. Qui oserait frapper une gamine et la traiter de « pourrie » ?

Je suis confié à des paysans à la Sauvetat de Saverres pour travailler. Je me sens mieux chez ces braves gens qu’à la maison. Pour la première fois des adultes me respectent en me parlant normalement. Puis au bout de quelques semaines ma mère revient me chercher. Le paysan est aussi étonné que moi de ce changement de programme. J’ai peur de revenir, mais je n’ose pas parler de maltraitance. Un enfant n’as pas le droit de critiquer ses parents. Mon éducation religieuse me bloquait complètement. En fait ma mère se débarrassait de moi pendant les vacances scolaires. A 13 ans je suis placé chez un boucher logé-nourri, alors qu’il n’y a que la Garonne à traverser pour rentrer au bercail. Mon bourreau La boulange pourra faire des économies. Je ne lui coute plus rien. A moi de me débrouiller avec l’exploiteur qui me paye 10 Frs par semaine pour 80 heures. Il est censé m’apprendre le métier. En réalité je sers de boy pour faire les livraisons, le ménage, la vaisselle etc. Astiquer les cuivres et passer la toile émeri sur les outils oxydables. Je faisais des choses dangereuses comme ouvrir des cranes de bœuf à la hache, pour récupérer la cervelle. Pas besoin d’aller en Afrique pour connaitre l’esclavage. Ayant décidé de me retirer 1 Fr par erreur je gagnais en réalité 4 Frs par semaine. De quoi me payer une place de cinéma le dimanche après-midi et en prime la douche municipale le lundi. J’étais habitué à me passer de tout. Je m’étais juré d’aller cracher sur sa tombe le jour où je roulerai avec un grosse voiture, en la garant devant sa boutique de négrier. Pour lui rappeler la force de ses coups de pieds dans les jambes. Ce patron au passage d’Agen, lisait tous les jours l’Humanité en pestant contre les produits industriels, qui faisaient trop de bénéfices ! C’est toujours l’autre qui est l’exploiteur ! Lui c’est un saint ! Il trafiquait la balance, en coinçant une feuille de papier pour gratter 20 centimes aux clientes, à chaque pesée. C’est une pratique courante du métier. C’est surement pour ça que j’entendais dire : « Les bouchers sont des voleurs. » La haine contre les patrons vient de ces rapaces. C’était en 58. En pleine élections. Il voulait pas de Gaulle et rêvait de voir le Parti communiste gérer le pays. Franchement, il valait mieux le grand psychorigide devenu encombrant en mai 68, que les collectivistes.

Tous les mardis matins à 5h c’est l’abattoir. Il a fallu que je saigne mon premier veau devant l’air goguenard des anciens qui voulaient voir si j’étais capable d’y aller franco, moi qui provoquais de franches rigolades au beau-père qui me forçait à tenir les pattes du poulet quand il le saignait. Me voir affolé à la vue du sang était pour lui une jouissance extrême. Transpercer l’épais cuir du veau qui se débat, pendu à un treuil les pattes en l’air, est plus ardu que de saigner un poulet.

Mes parents m’ont privé d’amour mais ils ne m’ont pas contaminé.
Je crois !