La fiche de renseignements

J’adorais l’école.

Dès la fin du mois de juillet, je commençais à trépigner, à compter les jours qui me séparaient de la rentrée, à remplir mentalement mon cartable et ma trousse, à parier avec moi-même sur celle qui serait ma maîtresse.

Cette rentrée fantasmée me permettait de supporter les vacances en famille, les pincements de joue pourtant bienveillants mais qui me faisaient monter les larmes aux yeux, les assiettes qu’il fallait finir parce que j’étais bien trop maigre, les 4 jours aller / 4 jours retour en voiture pour faire Strasbourg-Ouezzane-Ouezzane-Strasbourg.

La voiture était une 5 places, on était 7 mais « je ne comptais que pour moitié ». Cette blague faisait beaucoup rire mes frères et sœurs, mais moi, j’avais quand même super mal aux jambes.
Je ne connaissais pas encore l’expression mais j’imagine que la rentrée scolaire était pour moi un genre de lumière au bout du tunnel de ces putains de vacances au Maroc.

Et puis, septembre enfin. Les courses chez Auchan, la collecte, dans les plis du canapé, de gommes qui peuvent encore servir, le long bain du soir précédant le jour de la rentrée.

Mais une chose venait gâcher toute cette excitation. La fiche de renseignements. Je serais bien incapable de dire si ça existe encore aujourd’hui, mais cette fiche n’a été que trop réelle pendant de longues années d’école, puis de collège et de lycée.

Parfois, il fallait la remplir dès le premier jour. Parfois, il fallait attendre une semaine. Il fallait noter sur une feuille notre nom, notre prénom, ceux du père, de la mère. Et leurs professions. A tous les deux.

Pour mon père, c’était facile. J’avais très tôt compris qu’il était ouvrier dans une usine. Il m’avait demandé d’ajouter « spécialisé ». Je ne savais pas trop ce que ça pouvait vouloir dire « spécialisé » mais je l’ajoutais, à chaque fois, docilement même s’il n’y avait jamais la place. Je tassais, ça faisait pas propre, je n’aimais pas trop, mais je le faisais quand même.

Pour ma mère, tout se compliquait. Ma mère était femme de ménage. Mais il ne fallait pas le dire. Pas parce que c’était honteux, ni rien. D’autres mères d’enfants de ma classe étaient elles aussi femmes de ménage. Il y avait malgré tout une sorte de classification. Si ta mère était femme de ménage dans des bureaux, c’était beaucoup plus classe que si elle était femme de ménage chez des gens, dans une maison. La mère d’une fille de ma classe était femme de ménage dans un bureau d’avocats. Elle mettait bien tout en entier sur la fiche de renseignements même s’il fallait tasser encore plus que pour « ouvrier spécialisé ».

Dès le CE1, mes parents m’avaient prévenue. Il ne fallait surtout pas que j’écrive « femme de ménage », mais « sans profession ». L’explication est arrivée beaucoup plus tard. Au CM2 de mémoire : « C’est parce qu’elle n’est pas déclarée alors si t’écris qu’elle est femme de ménage, on va avoir de gros problèmes. » Donc j’écrivais « sans profession ». Mais c’est là que, pour moi, les problèmes commençaient quand même. Je n’avais aucune idée de ce qu’était être « déclaré » et j’ignorais quels pouvaient être les « problèmes » qui pouvaient advenir si j’écrivais la vérité. Mais j’imaginais que ce serait grave. La mine de mes parents, à chaque fois qu’ils me rappelaient ce qu’il convenait d’écrire, me mettait sur la piste de quelque chose de franchement dramatique.

J’imaginais, je ne sais pourquoi, que ça aurait quelque chose à voir avec la police qui pourrait venir me chercher, moi ou ma mère, ou nous tous, parce qu’elle n’est « pas déclarée ».
Même si je me concentrais très fort à chaque fois qu’il fallait écrire « sans profession », j’avais toujours peur qu’une partie de moi (une partie très méchante ou très curieuse) me pousserait à écrire « femme de ménage ». Et là, les vrais problèmes commenceraient pour nous tous. La police.

Alors je me relisais plusieurs fois avant de rendre la fiche de renseignements. Mais chaque année, j’étais prise d’un doute. Si ça se trouve, ma main avait écrit « femme de ménage » sans que je ne m’en rende compte. Il fallait attendre plusieurs semaines avant d’être sûre que j’avais bien écrit ce qu’il fallait.
Plus tard, je jouais à me faire peur. J’écrivais « femme de ménage » au crayon, puis je gommais avant de mettre « sans profession » au stylo plume Waterman.

Mais j’ai toujours rendu la fiche de renseignements qu’il fallait pour ne pas avoir de problèmes. J’ai compris bien plus tard, qu’en effet, les familles qui payaient ma mère pour des heures de ménage ne l’avaient pas déclarée aux impôts. J’ai appris, plus tard encore, que c’était une demande des employeurs, et non de ma mère.

A 17 ans, j’ai fait du baby-sitting dans l’une de ces familles. J’ai toujours été très polie et me suis bien occupée de la petite M. Le dernier jour, juste avant de partir, j’ai versé un verre de Coca dans leur piscine. J’ai pris mon enveloppe avec les sous dedans, j’ai dit « Au revoir, merci. » Je me rappelle avoir couru dans l’allée parce que j’avais un peu peur. Sur le coup, et pendant les jours qui ont suivi, ce Coca dans la piscine me semblait être une assez bonne vengeance pour toutes ces années à suer, littéralement, sur « la fiche de renseignements ».

Aujourd’hui, je me demande parfois si d’autres enfants écrivent « sans profession » en frissonnant. Et à chaque fois, j’espère qu’ils auront aussi l’occasion de verser leur verre de Coca quelque part.