Je viens d'une petite île

Vivre en résidence sociale, à Paris.

Témoignage recueilli par Pauline Miel.


Je viens d’une petite île en Italie de 9,2 kilomètres. Ma grand-mère y tient une épicerie. J’ai 33 ans et ça fait 21 ans que ma mère fait des ménages dans un hôtel, juste pendant l’été. Mon père est maçon, c’est un grand passionné de foot, il m’a appris à jouer avec acharnement. Ils vivent bien là-bas : rien ne coûte cher – ni le loyer ni la nourriture. Et puis, de la salle à manger, ils voient la mer. En plus, mon frère a un grand potager, il n’y a presque aucun ingrédient à acheter pour cuisiner et tout est naturel. On est contre les conservateurs et les plats préparés, dans la famille.

La seule chose que je pouvais faire sur l’île, c’est un bac pro comptabilité. Je n’ai pas eu mon mot à dire, ni le courage de me révolter. J’étais plutôt bonne en maths mais je ne peux pas être enfermée dans un bureau. J’avais pensé à devenir journaliste à la télé. Mais sur l’île, rien n’était possible. Très jeune, j’ai travaillé comme serveuse ou dans l’épicerie familiale. J’ai aussi vendu des fleurs, pour la Toussaint.
Sauf que pour moi, l’île, c’était étriqué, serré. Là-bas, les filles se fiancent et se marient très tôt. Ma mère voulait ça pour moi. Mais je m’y ennuyais, tout le monde sait toujours ce que tu fais, qui tu vois.

À 19 ans, j’ai fait un voyage scolaire à Paris et je me suis dit que je voulais y vivre. Là, exactement dans cette ville. J’y avais déjà de la famille : mon oncle s’est installé il y a 20 ans, il est chef-cuisinier. Sa sœur, ma tante, l’a rejoint. Il cuisine merveilleusement bien, c’est un peu un artiste, fantasque. Un peu comme lui, je rêve ; la réalité ne me convient pas beaucoup.
Je suis venue en train avec ma grand-mère à Paris, je devais rester 10 jours – ça fait 8 ans, maintenant. Je voulais comprendre la ville, rencontrer beaucoup de gens et apprendre le français. Mon île était devenue trop petite pour moi ; le monde, c’est Paris. Je voulais me sentir libre, anonyme. J’avais besoin d’espace.

J’ai des papiers italiens. Le permis de conduire, c’est le même. Pour avoir le domicile en France, je me suis inscrite au consulat ; au bureau AIRE (Anagrafe dei Cittadini Residenti all’Estero) qui s’occupe des inscriptions des ressortissants italiens résidant à l’étranger. Depuis que je travaille, j’ai droit à la sécurité sociale, je suis immatriculée « 99 », comme les étrangers.
J’ai pu lire le français avant de le parler. Je formulais des phrases dans ma tête mais elles ne sortaient pas. Je lisais tous les journaux gratuits et regardais des dessins animés. Puis j’écoutais des chansons françaises – vieilles et intenses. Il y a beaucoup de poésie là-dedans.

Je me suis installée dans l’appartement de ma tante, métro Rome. J’ai commencé à faire des ménages dans un hôtel près des Champs-Elysées. Tous les jours, je devais nettoyer 12 chambres (les draps, la poussière, les fenêtres, les poubelles, les sols, les toilettes) d’un même étage. Et comme chacune avait le sien, je ne voyais que très peu mes collègues. Personne ne parlait bien français puis elles avaient presque toutes 20 ans de plus que moi. Au bout d’un an, j’en ai eu marre – j’étais trop seule. Je suis retournée travailler l’été sur mon île, comme serveuse. Puis je suis rentrée faire la même chose dans le 16e. J’avais vu une annonce, j’ai postulé et été embauchée tout de suite. Mais j’avais peur de parler, de tout faire. 8 mois après, j’ai trouvé un poste chez un traiteur italien, juste à côté de chez moi. J’étais dans une période un peu spéciale, mon premier amour venait de mourir d’un cancer du cerveau, je n’avais que de la tristesse. Je m’entendais bien avec un collègue ; on est resté un an ensemble, je suis tombée enceinte par accident. J’avais déjà avorté à 23 ans alors cette fois, j’ai voulu garder le bébé. Mais je n’étais pas heureuse, je me sentais manipulée ; on s’est séparé alors que j’en étais au 4e mois. Il a tout gâché. Je ne voulais pas que le bébé sorte de mon ventre ; je savais que ça allait être compliqué.

Je me suis fait licencier. J’ai commencé à chercher un appartement mais en agence, avec mon gros ventre et plus de boulot, ça ne passait pas. Ma tante m’a conseillé d’aller voir l’assistante sociale à la mairie pour qu’elle m’aide à faire une demande de logement. Ce que j’ai fait.
Puis, j’ai obtenu un appartement dans une nouvelle résidence sociale Adoma, même pas encore habitée, à République. J’y suis allée, c’était encore en travaux – j’allais enfin pouvoir avoir ma boite à chaussures. Sur place, il y avait une table, des plaques de cuisson, une armoire et un lit une place. On y a dormi ensemble pendant 3 ans avec mon fils. À 4 mois, il pleurait dès qu’il n’était pas dans mes bras. J’avais juste les clés du studio et une petite casserole pour faire chauffer son lait. Je suis allée frapper à toutes les portes pour qu’on me prête des fourchettes. Une Africaine m’a ouvert, elle m’en a donné 2. Nana est devenue une amie, je connais sa famille, son fils a 4 ans lui aussi. Tous les soirs, je cuisine pour les enfants et elle prépare des plats africains pour nous, les adultes. Même si elle est plus jeune que moi, c’est un peu comme une grande sœur. Après on a rencontré Carla, une voisine portugaise. Nos 3 enfants n’avaient pas de père, nous étions plus fortes ensemble. Puis il y a la buanderie dans l’immeuble, où on peut laver tout pour pas cher. Et l’assistante sociale fait des permanences 2 fois par semaine. Quand j’ai un problème, je peux aussi aller voir le responsable de la résidence. C’est rassurant.

8 mois après mon accouchement, j’ai rejoint mes 2 tantes chez un traiteur italien, à Felix Faure. On a même embauché quelqu’un depuis, pour la vente, ça marche bien. On cuisine des vrais plats italiens, comme ceux de ma grand-mère.
Au début, je pensais pouvoir tout gérer mais la totalité de mon argent passait dans le loyer, la nourriture, la nounou et la crèche et je ne voyais jamais mon fils alors que tout tournait autour de lui. Je ne me sentais pas libre. À 8 heures, je le déposais à la halte garderie puis une nounou allait le chercher à midi et restait chez moi jusqu’à 18 heures. Je ne m’en sortais pas. J’ai dû prendre un crédit. Puis j’ai eu trop de dettes, je ne pouvais plus payer le loyer, ni la mutuelle. Je n’ouvrais même plus ma boîte aux lettres tellement j’avais peur des factures que j’allais y trouver.
L’institutrice de mon fils n’arrêtait pas de m’appeler car il provoquait des bagarres. Il était très anxieux, nerveux – à cause de moi, sûrement. Ou de la situation. Ou un peu des 2.
Je n’avais plus envie de travailler avec ma famille, c’était devenu oppressant. J’étais en crise. Mon fils était très perturbé – le voir souffrir, c’était insupportable. J’ai tout quitté pour rester auprès de lui, tout le temps. J’ai pu voir une psychologue, à la Mairie, gratuitement.

J’ai décidé de faire appel à une juge aux affaires familiales. J’ai monté un dossier avec l’assistante sociale du foyer. Son père voulait les papiers de Francesco. J’avais peur qu’il le kidnappe. Pourtant je ne suis pas peureuse, mais contre le père de mon fils, je n’ai même pas le courage d’élever la voix. Il a été décidé qu’il me donne 200 euros par mois, pour Francesco. Et on a l’interdiction de sortir du territoire avec mon fils, son père et moi. Au moins, personne ne peut s’enfuir avec lui. Et dans un certain sens, je préfère.

À la résidence, j’ai aussi rencontré Mamadou. La première fois, je l’ai croisé dans l’escalier, il m’a souri. J’ai su qu’il était fait pour moi. Il venait de sortir d’une grosse galère, il n’aimait pas être ici. On a commencé à devenir amis, à se voir le soir, c’était devenu plus agréable de rentrer. On est ensemble maintenant. Je ne sais pas ce qui va se passer entre nous. Mais il restera quelqu’un d’important pour moi ; quoiqu’il en soit.

Je sais que c’est tout petit ici mais c’est ma maison et celle de mon fils. Puis c’est coloré, c’est violet, c’est bien. J’étais indécise mais mon fils m’a donné une petite lumière. Parfois, je me dis que je suis trop dure avec lui, en tant que mère, le truc c’est que je suis obligée d’être son père aussi. Je suis un peu tout, en fait. Ça fait beaucoup. Il est têtu, et volontaire. Je trouve qu’il a beaucoup de force. Comme moi. S’il est comme il est, c’est grâce à moi. Je peux le dire, maintenant. Je voudrais qu’il puisse choisir où il vivra, plus tard.Je ne ferai pas comme ma mère, je ne contrôlerai pas sa vie. Envers moi, elle a toujours eu une forme d’amour un peu égoïste. Elle n’accepte toujours pas que je vive ici.

Normalement, j’aurais dû rester 2 ans maximum, ici. Ça fait 4. À cause de mes dettes, je n’ai jamais pu trouver un autre logement. Puis comme j’ai été licenciée, mes demandes auprès de la Mairie et du DALO n’ont pas été acceptées. Tous les jours, j’essaye de trouver une solution pour trouver un appartement dans un immeuble « normal ». Je gagne à peine 800 euros par mois ; je ne peux pas passer par une agence. Et puis je viens de recevoir une bonne nouvelle : dans 6 mois, je serai relogée. Mon fils va enfin avoir sa propre chambre. Pas trop loin de moi mais pas trop près. On a besoin de chacun notre espace, c’est devenu trop petit ici. Ma psychologue me bassine pour qu’on ne dorme plus dans le même lit mais jusqu’à présent, je n’ai pas eu le choix. En plus, il bouge comme un cheval pendant son sommeil et tombe souvent du lit.

Je suis bélier mais j’arrête de foncer. Je ne me jette plus dans des plans galère, j’ai trop été par terre. Maintenant, je me lève et je casse les portes d’entrée avec ma tête de bélier, s’il le faut. Je vais y arriver.