La voiture en flammes

Un accident de voiture.


L’homme m’a invitée à entrer dans la maison. Quand il s’éloigne vers la cuisine, seule au salon, je regarde les meubles de bois clair, les fauteuils, le canapé, les tapis festonnés de dessins géométriques sur lesquels s’attarde encore le crépuscule. Le bruit clair d’un bouchon qui saute, l’homme revient et de petites bulles éclatent à la surface du champagne comme dans la prunelle de ses yeux. Il s’approche de moi, me tend une coupe, me sourit quand des coups sont frappés à la porte, faisant trembler le bois. Des coups qui martèlent tour à tour la porte, mon sommeil, et déchirent mon rêve. En un éclat, l’homme et le champagne ont été soufflés. Mes oreilles pleines de coups, la chambre pleine de nuit. Il se passe quelque chose, pour que la nuit soit ainsi entaillée. Debout à la porte, mon mari a ouvert. Dans le couloir, Solène parle et lâche de terribles mots qui bondissent comme des tigres dans la maison : « Benoît, accident, incendie », mais elle a dit aussi le mot « rien » et ce mot-là retient les tigres qui bondissent alors comme au cirque à travers des cercles de feu. La voiture brûle mais Benoît n’a rien. Mon fils n’a rien. Les tigres ne m’ont pas dévorée. Comme j’ai pu les craindre, les surveiller, les repousser à bout de bras quand je les imaginais la nuit rôder dans le jardin, ou encore quand je croyais voir bondir leurs ombres, prêtes à m’assaillir et à me déchirer. Des mots tigres dont seule l’haleine carnassière empuantit la maison. Mon mari a quitté la chambre.
Qu’est ce… ? Que vais-je poser comme question et à qui ? Pourtant elles se pressent à ma bouche. L’accident quand même. Hébétée de nuit, titubante sous l’annonce, je me lève. Dans la salle de bains, mon mari enfile son pantalon par-dessus son caleçon de pyjama et un sweat sur la veste. Tout près, la D6. La voiture brûle. Mon mari est dans l’entrée avec Solène. « Donne-moi des nouvelles le plus vite possible. » La porte claque. La nuit les avale. Mon fils n’a rien. Ce n’est pas la peine que j’y aille. Et puis il y a Solène maintenant. J’attrape le téléphone, retourne dans la chambre et me recroqueville sous la couette. Il est 1h30. Je ne suis pas inquiète. Je ne dois pas m’inquiéter. J’espère juste que « rien » est vraiment rien. Pas un rien de paillettes. Un rien sans même une égratignure.

Les questions se pressent dans ma tête. Pourquoi est-ce qu’il est reparti après l’anniversaire ? Sans Solène ? Qu’est-ce qu’il a fabriqué ? Parti dans le fossé ? Et la voiture qui brûle ! Est-ce qu’il a forcé sur le champagne ? Je ne comprends pas. J’attends le coup de fil. Peut-être que je somnole sous la lampe de chevet parmi les ombres immobiles. De toute façon, il n’a rien !
Plus tard mon mari au téléphone m’explique le feu, la voiture en flammes, la perte de contrôle du véhicule, les dérapages et les tonneaux. La chance inouïe, Benoît qui n’a rien, les pompiers qui préfèrent quand même l’envoyer à l’hôpital pour vérifier, Solène qui va l’accompagner. Le feu, la voiture en flammes, il ira les rechercher après. Benoît qui n’a rien. Les tigres sont rentrés dans leur cage.

*

Le large faisceau blanc de lumière fend l’obscurité. On dirait qu’il veut entailler la nuit, la déverrouiller. Prise dans ce cône blanc, la route se tend sous l’asphalte. Au-dessus, la nuit bouillonne d’étoiles. Il lui semble que les accords de Chet Baker s’élancent de la voiture pour les rejoindre, s’éparpillant sous la voûte céleste comme des lucioles de musique. Sur les bords de la route que les phares éclairent fugitivement, une campagne noire se presse où sombrent, aussitôt qu’entrevus, les blés mûrs, les avoines et les villages. Ses mains pianotent sur le volant. Il a ouvert la fenêtre et l’air tiède, capiteux, embaumé de l’haleine des blés arrive jusqu’à ses narines. Ah ! Chet Baker ! Sa trompette… Soudain l’homme n’entend plus rien. Il fixe à quelques centaines de mètres devant lui les phares d’un véhicule qui divaguent sur la route, se jettent de droite à gauche puis se jettent encore… Il freine prudemment. La voiture est lancée d’un bord à l’autre comme une boule de billard dans une partie à 3 bandes avant de faire un tonneau, double, triple , quadruple, puis de retomber sur le toit où, en tournant comme une toupie, elle dérape sur la route. Une demi-douzaine de tours. Il a compté, aux accents de la trompette de Chet Baker. Il arrête le lecteur de CD, roule doucement. En face, la voiture a achevé sa débâcle de culbutes et s’est immobilisée sur un bas-côté terreux quand soudain des flammes en surgissent. Il continue d’avancer lentement. À la hauteur du véhicule qui flambe, il distingue une silhouette immobile, figée telle une statue noire érigée dans la nuit, cernée par les ombres qui s’élancent du brasier. Il arrête sa voiture plus loin, se dirige vers la silhouette. C’est un jeune homme : « Hé ! Reste pas là. Ça va exploser. » Il entraîne le jeune homme vers son véhicule. À peine s’y sont-ils engouffrés que la voiture explose. Des gerbes d’étincelles jaillissent des morceaux de tôle, une roue, des débris noirs sont projetés à plusieurs mètres dans le champ d’à côté. Ça pétarade et ça brûle. Des flammes de plus en plus hautes. « Il faut appeler les pompiers. » L’homme compose le 18, signale l’accident, indique l’emplacement. « Je vais attendre avec toi. Ça va ? Pas trop choqué ? » Le jeune homme répond que c’est bon, ça va aller. La voiture flambe de plus belle. Ils attendent. Entre temps, le père est arrivé avec la copine du jeune homme. Ils attendent pendant une demi-heure jusqu’à ce que les pompiers les rejoignent. Ils sont là tous les 4 sur le chemin de terre, à regarder dans la nuit la voiture brûler. Leurs silhouettes s’animent parfois, se déplacent, ils échangent des paroles. L’homme raconte au père ce qu’il a vu. Enfin, dans la nuit qui s’étire, longue, noire et que lèchent les flammes, les pompiers arrivent. Il donne son témoignage, anonyme, il préfère.

Vers 3 heures du matin, l’homme reprend enfin la route. Il ne remet pas Chet Baker. Quand il se glisse dans le lit de la chambre, elle est bercée par le souffle de sa compagne endormie. Quand il se glisse dans le lit de la chambre, il éveille sa compagne. « Il faut que je te raconte sinon demain je croirai avoir rêvé. »

*

Dans des zigzags de lumière, blancs et douloureux, des segments de route, des portions de terre, des éclats de blé se précipitent dans ses yeux. Ainsi jetée d’un bord à l’autre de la route comme d’un gouffre à l’autre, la voiture s’affole. Le jeune homme s’accroche, mains convulsivement agrippées au volant. Seules importent ses mains agrippées, ses doigts qui serrent nerveusement, ses phalanges crispées, ses jointures contractées. Ses mains et le volant ne font plus qu’un. Tenir. Ne pas laisser s’échapper ce qui s’est transformé en sauvage bête d’acier qui perd la boule, panique, rue d’un côté, rue de l’autre et puis soudain folle, se renverse, se redresse et roule sur le dos en faisant craquer ses os de verre et de métal jusqu’à ce qu’exténuée, elle retombe au sol et pivote comme une toupie sur son axe. Le jeune homme lâche le volant et se prend la tête entre les bras, se tasse, fait le dos rond, se protège comme il peut. Il est tourneboulé, roulé, chaviré sans fin. Mains et mâchoires crispées. Cherche à accompagner, à ne pas être désarçonné. Qu’est-ce que ça tourne ! Ça l’enroule dans la nuit, dans la tôle. Il n’y a plus rien que cet enroulement dans la terre qui chavire, dans le ciel qui bascule et lui plante des étoiles dans les yeux. Et puis soudain, tout s’immobilise. La nuit, la tôle, les étoiles. Un grand silence immobile. Il se tâte précautionneusement. Le cou, les épaules, les hanches, les genoux. A l’impression qu’il n’a rien. « On dirait que je n’ai rien. Je ne sens rien. » Se demande ce qu’il doit faire, sortir ou attendre des secours. Et s’il avait quelque chose de cassé ? Il tâtonne, cherche sa ceinture, parvient à la détacher, retombe sur la tête contre le toit écrasé. L’avant de la voiture est complètement compressé, les vitres sont explosées, ratatinées, laminées. Il n’y a plus de pare-brise. Sa pensée peine à s’extraire de son corps chahuté, reste figée. Il vaudrait peut-être mieux qu’il sorte. La portière est enfoncée, comprimée, et ne s’ouvre pas. Soudain à ses pieds jaillit une lueur, de courtes flammes se dressent et crépitent. Sa pensée fait un bond. Il doit sortir. Se retourne sur le ventre. Le hayon arrière est ouvert. Joue des épaules, des coudes. Il doit s’extirper de là. Crapahute, se glisse parmi les morceaux de verre. 30 à 40 centimètres d’ouverture. Juste de quoi passer. Il est mince, réussit à sortir de la voiture et se plante à 2 mètres derrière, pétrifié. Incapable d’aligner une pensée qui excède 3 mots. Juste à fixer la voiture sur le dos dont le moteur s’enflamme. Derrière, le noir. Sur les côtés, le noir. Dans sa tête, le noir. Partout le noir. Et même ces 3 mots, il ne sait pas ce qu’ils sont.
« Hé, reste pas là ! Ça va exploser ! » Il sent une main qui l’attrape par le bras et l’entraîne. « Ça va ? Pas trop choqué ? » Il répond que c’est bon. Ça va aller. Il est affreusement choqué. Devant lui, la voiture brûle. Elle explose. Des morceaux noirs sont projetés en tous sens. Les flammes sortent de la voiture puis l’entourent, la tiennent dans une gueule de feu. Elles montent dans le ciel, immenses, géantes. Un feu d’enfer qui brûle seul dans la nuit.

Les mots reviennent peu à peu « Je ne sais pas ce qui s’est passé. Je ne comprends pas. » Le jeune homme cherche dans la poche intérieure de son blouson de cuir. Son iPhone est encore là. « Je vais prévenir ma copine. » Et il sort de la voiture de l’homme.

*

Comme une ombre qui passe sous ses paupières closes en chuchotant. Une de celles qui rampent la nuit dans les songes et le sommeil. Les ressorts ont chigné sous son poids endormi quand il s’est retourné dans le lit. L’ombre insiste. Il entrouvre ses paupières intérieures sur sa conscience qui s’éveille puis s’étire et marmonne. Les foins, les foins oui, mais avant, absolument, un dernier traitement sur le champ de blé le long de la D6. Un dernier… N’a-t-il pas entendu un bruit ? Cette fois-ci, il entrouvre ses paupières de chair. Sa femme est étendue paisiblement à ses côtés. Ce n’est donc pas encore l’heure de la traite. Mais à peine a t’il entr’aperçu les roses et les pivoines des rideaux assoupies sous la clarté blanche de la lune qu’il sombre à nouveau dans le sommeil. L’ombre insiste et crépite. Et si c’était la bergerie, comme l’an passé, qui flambait ? Des crépitements et des bêlements. Des piétinements affolés qui l’avaient éveillé. Tous les moutons qui filaient dans la nuit. Sous son œil stupéfait, le long troupeau inondé de lune s’enfuyait dans le pré, bousculant la clôture en bêlant aux étoiles. Plus loin au bout du pré, la bergerie qui s’envolait dans les flammes. C’est curieux, pourquoi en rêve-t-il encore ?

*

Pas tout de suite. Pas encore. Les yeux mi-clos elle résiste, et l’odeur ténue de cigarette qui flotte dans la pièce parvient encore à ses narines. Pas encore. Elle repousse mollement le temps du sommeil, cherche à s’accorder quelque octroi de somnolence, de rêves éveillés battant les flots des vacances, du voyage, demain, ensemble, le road-movie, le soleil, ses yeux verts, ses mains… Elle dort dans le doux chahut des rêves qui la bercent.

Le téléphone. Elle peine à ouvrir les yeux, collés par la nuit qui pèse de tout son poids. La nuit qui a posé ses lourds draps noirs sur ses paupières. Où est le téléphone ? Elle écoute puis, hagarde, enfile un manteau sur sa nuisette et va frapper à la porte des parents de Benoît. Elle frappe fort, les coups résonnent dans le couloir.
On retrouve Solène épuisée quand à l’aube, après l’hôpital, ils se recouchent, leurs vêtements qui sentent la fumée en tas au pied du lit. Sur un câble électrique, la tourterelle roucoule au petit matin blême. « On devrait essayer de dormir. » Ils sont allongés côte à côte. Ils se tiennent par la main, doigts enlacés, leurs yeux grands ouverts pour chasser l’incendie qui brûle sous leurs paupières mais, malgré cela, elle visionne dans la chambre obscure de son cerveau le film de l’accident et se repasse sans fin le final de la voiture qui brûle. Elle dresse les mille et un scénarios qui auraient pu s’écrire en lettres de feu. Mais là, non vraiment, après l’anniversaire, le champagne, la fatigue, l’heure tardive, leur départ le lendemain, elle n’avait pas eu envie de l’accompagner chez ses copains. Lui, il avait promis. Qu’il y aille. Elle se coucherait. Mais elle aurait pu être avec lui. Elle était toujours avec lui. Elle écoute roucouler la tourterelle et se demande si elle aurait réussi à défaire sa ceinture, bouleversée, paralysée par le choc de l’accident ou empotée dans la voiture-toupie comme une automate aux ressorts démontés, alors il aurait cherché à l’aider, à la dévisser de son siège, l’aurait empoignée, tirée, aurait cherché à la dégager tandis que les flammes leur mangeaient déjà les mollets. S’il était parvenu à la décoincer, à l’extraire de son fauteuil, à la hisser jusqu’au hayon arrière, avec son corps raidi, paniqué, jamais elle ne serait passée, n’aurait pas su s’écraser, s’aplatir, se glisser dans l’ouverture de 40 centimètres, c’est sûr elle aurait brûlé et lui aussi peut-être, coincé avec elle, coincé par elle, bloqués ensemble, carbonisés tous les deux, leurs bras calcinés enlacés, leurs mains soudées, charbonneuses, et ce matin la tourterelle roucoulerait pour deux petits tas de cendre. « On devrait dormir. » Est-ce que ses parents auraient déposé un bouquet de fleurs sur la route ?

*

Comme un bruit qui moussait dans la maisonnée. Une mousse sombre, acide qui l’a éveillé, soustrait à la boule profonde de ses rêves dans laquelle il était enroulé. Pourtant il n’est pas temps, la lumière du jour ne filtre pas encore, les chaînes de la nuit, noires et opaques, tiennent encore la maisonnée. Il ne s’est pas trompé et à présent des voix parviennent clairement jusqu’à lui et une raie blanche, électrique de lumière fuse sous la porte. Il subodore dans ce remue-ménage nocturne, dans le souffle court des voix, dans la nuit brisée, une perturbation, d’insolites alertes. Il dresse l’oreille. La porte s’ouvre et la lumière l’inonde. Il s’étire et se lève. « Couché le chien, couché. Tu restes là. » La voix est froide, presque hostile. La lumière s’éteint. Le père et Solène sont sortis. Il serait bien sorti lui aussi renifler la rosée. Les pas s’éloignent sur le gravier. Il gratte son tapis, tourne sur lui-même plusieurs fois avant de se laisser retomber. Une odeur étrange flotte dans l’entrée, différente de l’odeur de cigarette accrochée aux mailles des cheveux de Solène. Et quand le père revient seul un peu plus tard, il rapporte encore une odeur inhabituelle que le chien ne connaît pas. Le plus souvent, le chien reconnaît les odeurs et comprend ses maîtres mais cette nuit il ne comprend rien et reste le nez collé sur son tapis en aplatissant ses oreilles. Il se rendort ainsi jusqu’à ce que le jour qui s’éveille exhale son haleine sous la porte, que les oiseaux s’agitent dans leurs nids et que le câble électrique vibre sous la tourterelle. C’est à ce moment qu’il entend la voiture puis le gravier qui roule sous les pas. Ils reviennent tous, le père, Benoît et Solène, charriant avec eux une odeur funeste et étrangère. Mais c’est de Benoît qu’elle suinte, aigre, grinçante, amère. En vain il fouille dans son couffin d’odeurs. Jamais aucune odeur de cette espèce n’y est tombée. Il se colle alors contre les jambes de Benoît et commence à les lécher. Dévotement, scrupuleusement, avec toute sa fidèle et compatissante sujétion. Il doit le défaire de cette odeur avant qu’elle ne l’use. Sa langue posée sur la peau de Benoît, le chien s’applique à lécher fort. Il dépose sa salive en couches successives et racle les plaques d’odeur adhérentes à la peau. Il y en a tant qu’il doit repasser plusieurs fois sa langue pour décoller cette épaisse gangue odoriférante. Les mains aussi. Il faut lui lécher les mains, les libérer de cette chose âcre et aigre qui le ligote. « Mais oui mon chien ! Mais oui, t’es un bon chien ! » Benoît lui caresse la tête. « Allez ! Couché. » La lumière s’éteint et la porte se referme. Le chien s’assied sur son tapis, penche la tête sur le côté puis il renonce à comprendre, aplatit ses oreilles et se roule pour trouver le sommeil. Il doute cependant de pouvoir rejoindre la boule de ses rêves, dont il ne sait pas bien de quoi elle est faite si ce n’est qu’elle le fait gémir et tressaillir, dont il ne parvient pas à fixer les images, à peine quelques rémanences de couleurs suspendues et d’odeurs volatiles, le matin au réveil.

*

La clef. Contact. Moteur. Lumières. Frein à main. Première. Seconde. Benoît n’a rien. Il suffit de s’accrocher à ce rien. Il n’a pas besoin de penser, se dit-il. Juste y aller. Enfiler son pantalon par-dessus son pyjama et partir dans la nuit. S’accrocher à ce rien. Le retrouver. Troisième. Quatrième. Comme un automate remonté. Le virage. Le stop. À droite. Rien. Jamais il n’aurait cru ce mot si plein, si entier, si total, un rien si plein de vie. Ça y est, on y est, je vois le feu là-bas. Le père roule doucement, s’arrête sur le bas-côté à distance raisonnable du brasier. D’autres voitures sont arrêtées aussi, phares allumés posant des boules de lumière disséminées dans la nuit. Le père s’approche de la voiture qui brûle. Il ne voit rien sinon la nuit et le feu. « Benoît ? Benoît tu es là ? » Une fraction de seconde et une bouffée d’angoisse le prend, enfle, tombe sur lui comme une pluie d’étincelles jusqu’à ce qu’il entende à une dizaine de mètres derrière lui « Papa je suis là. Recule-toi Papa, ça pète de partout. » Le père et Solène se reculent et rejoignent Benoît qui se tient plus loin avec un autre homme. - C’est bon je n’ai rien, répond Benoît. - Le père interroge, cherche à comprendre. Le fils n’a pas compris, ne sait pas quoi répondre, c’était comme si l’accident l’attendait. Le père s’inquiète de l’arrivée des pompiers. L’autre homme intervient, dit qu’il a téléphoné. Il attend au cas où il faudrait un témoignage. Le père interroge. Tandis que l’autre homme raconte, Benoît et Solène se rapprochent et dans la nuit leurs ombres chinoises se prennent par le cou et se serrent l’une contre l’autre. « Tu sens le feu », dit Solène.

Assis sur le lit, le père a retiré son jean, il ne lui reste plus qu’à enlever son sweat pour se retrouver en pyjama. Il se glisse dans les draps. « Il n’a rien et n’avait pas l’air choqué. » Le père raconte à nouveau que Benoît est indemne, pas même une égratignure sur son blouson, pas même un choc sur son iPhone. C’est incroyable ! Il décrit le feu, raconte encore l’accident, Benoît qui ne comprend pas mais lui qui comprend très bien. La vitesse, la route mouillée, le virage à la hauteur du Champ Morinais, la voiture qui mord sur le bas-côté, Benoît qui cherche à redresser, Benoît qui perd le contrôle, la voiture qui trace une sinusoïdale sur la route, la série de tonneaux juste avant que la voiture ne tourne comme une toupie jusqu’au chemin de terre le long du grand pré. Où elle échoue, brûle et explose. « Tu n’imagines pas le feu que ça faisait. C’est un conducteur qui m’a tout raconté. » Je me sens fébrile dit le père, et la mère remarque son battement de paupières qui s’accélère : « C’est incroyable qu’il n’ait rien eu. » Lors de mon accident de voiture je n’ai fait que 2 tonneaux, et j’étais à l’arrière, mais je suis resté raide comme un piquet et j’ai été salement amoché. Allongé dans le lit, il raconte encore comment la terre se projetait à toute allure vers lui par paquets, devant ses yeux, des paquets de terre et ensuite les jarretelles du médecin qui s’est approchée. « Mais c’était il y a 40 ans ! Là, c’est l’accident de Benoît, pas le tien. » « Elle portait des jarretelles noires et c’est bizarre, je ne sentais rien mais j’avais peur d’avoir mal. Je n’avais pas mal, je voulais parler pour leur dire que ça allait mais ma voix ne sortait pas, comme si elle était prisonnière de mon gosier, tenue sous un poing, puis j’ai entendu ‘il est dans un fichu état’, et ils m’ont mis sur le brancard. Et aussi cette impression de flotter au-dessus de moi, de me voir étendu dans l’herbe, posé sur la civière et transporté. Ma pauvre mère ! Les flics sont venus la prévenir au petit matin, elle a pris le train et est arrivée dans l’après-midi à l’hôpital de Bar-le-Duc, les yeux rougis, hagarde. Tu sais, j’ai peur que Benoît soit angoissé. » « On devrait essayer de dormir maintenant. »

*

C’est dans la ZAC ou la ZA ou la ZI, bref dans une zone. Un de ces espaces ras et bitumés quadrillés d’entrepôts qui cernent les villes et dont il suffit de prononcer les lettres qui bredouillent dans l’alphabet pour que surgissent de longs magasins de tôle et d’acier, de larges artères de communication, des ronds-points, de grands portails en fer, des enseignes suspendues, des panneaux de couleurs blêmes ou criardes, des palettes, des bennes, des fanions qui flottent mollement, parfois un chien qui tire sur sa chaîne, des fléchages en tout genre, toute une panoplie de signes qui engendrent un vide dans lequel rôdent des mastodontes montés sur pneus, leurs gros yeux exorbités. Le garage dépannage est au 23. Sur le terrain mitoyen flanqué d’une longue palissade plastifiée verte échouent les voitures accidentées. Elles s’entassent dans leur tôle défoncée, parfois hissées les unes sur les autres, portières arrachées, plaques d’immatriculation déglinguées, pare-brise explosés, des éclats de verre s’éparpillent sur un sol noir de gravillons parmi des déchirures de plastique, des bris de tôle, des écrous, des boulons. Dans ce confus amalgame peine à pousser une marguerite solitaire dont le cœur jaune et la dentelure blanche et déchiquetée de pétales semblent offrir une dérisoire couronne mortuaire aux voitures. Le garagiste en salopette, grosses chaussures montantes, une quarantaine d’années, une cicatrice au sourcil, qui claudique légèrement, me précède. « Elle est là. » Jamais je ne l’aurais reconnue. Le garagiste ne m’aurait pas accompagnée que j’aurais bien été incapable de la retrouver. Une carcasse enchâssée de rouille. Un châssis de lignes tordues qu’aurait dessiné un enfant bougon et malhabile croisant ses traits, les heurtant, étirant, écrasant la structure, ignorant tout de la mécanique automobile et déformant la géométrie pour finir par gribouiller le tout. Oui, un gribouillis de lignes et de tôle rayé de rouille. Impossible d’imaginer mon fils enchevêtré là-dedans. Et puis le bleu s’en est allé. Ce bleu baptisé par les copains de mon fils « bleu EDF » : « Tiens, on a vu ta mère dans sa Twingo bleu EDF. » Je ne passais pas inaperçue quand je roulais légère et électrique dans mon bleu EDF. Mais tout le bleu s’était volatilisé. Là était peut-être le plus étrange. Sans doute s’était-il échappé dans les volutes de fumée et, aspiré par l’air, s’était dispersé en lucioles qui montaient, légères dans le ciel, jusqu’au paradis des voitures.

*

– Tiens, tu montes. Tout va bien ? Tu es sûr ? Tu n’as mal nulle part ? On va te
mettre une minerve et puis on fera quand même une vérification à l’hôpital. Mais d’abord on attend la police. Tu t’es endormi ? Ah ! Les voilà qui arrivent.
La voiture de police se range sur le côté de la route près de l’ambulance des pompiers.
– C’est toi qui conduisais ? Vas-y, souffle.
Le jeune homme souffle dans l’alcootest, Solène se tient en retrait avec le père. Négatif.
– Tu as pris des stups ?
– Non, rien du tout.
– Bon ! Eh bien il n’y a pas de procès verbal.
Puis on allonge le jeune homme sur un brancard dans l’ambulance des pompiers.
– On y va !
Le véhicule part sur la D6. Le feu s’éloigne, rapetisse pour n’être plus qu’un point orangé posé dans la campagne nuiteuse. Il ne leur faut pas plus de 10 minutes pour arriver à l’hôpital. On le change de brancard et puis on le roule sous des néons dans un couloir parmi d’autres brancards stationnés.
– Dis donc ! T’as un sacré trou à ta chaussette ! lui dit l’infirmier en lui retirant ses chaussures.
– Tu t’es endormi ?
– Suis mon doigt dit l’interne de garde en déplaçant son index devant le visage du jeune homme. Les réflexes sont bons. Il n’y a rien à signaler. Tu as envie de pisser ?
– Non.
– Dommage. Si tu avais envie de pisser, tu serais nickel à cent pour cent.

Puissamment charpenté, assis buste penché avec sa tête aux yeux immobiles qui repose sur sa main droite, son coude appuyé sur le genou, l’autre bras reposant sur la cuisse, il évoque le Penseur de Rodin. Cependant son coude droit n’appuie pas sur son genou gauche mais sur le droit, il n’est pas nu mais en service de piquet avec ses bottes astiquées, et rien ne permet d’affirmer qu’il pense. Même lui ne s’y risquerait pas. Il sait juste qu’il attend, que la nuit est calme et qu’il risque fort de ne rien se passer, exactement comme la nuit précédente. Il jette un coup d’œil à l’extérieur. La nuit est enfin noire. Lourde et noire comme il aime. Quand il attend. Avec cette impatience au ventre de brave soldat. « Soldat du feu ». Et puis soudain c’est l’alarme. « Feu de voiture ! » Le faux Penseur s’est démoulé, levé d’un bond, il enfile sa tenue de feu, veste et sur-pantalon, serre le ceinturon, visse son casque sur la tête. Ses yeux brillent. C’est la première fois qu’il endosse sa tenue de feu. « Hé ! Le nouveau ! Ta cagoule de feu ! Tu oublies ta cagoule de feu ! » Le fourgon-pompe démarre, suivi par l’ambulance. La sirène se déclenche, lance dans la nuit son cri d’alarme, son deux-tons si tendre à l’oreille, mélodieux et déchirant tout à la fois, deux tons qu’il écoute avec ferveur, qui ébranlent la nuit et son cœur d’homme poussé sur le terreau tendre de l’enfance, qui veut s’élancer, secourir, sauver, lutter avec les flammes. Ses yeux brillent autant que son casque, le même éclat métallique, les mêmes étincelles. Une fois sortis de la ville, le lieutenant arrête la sirène et seul le gyrophare trace sur la route l’avancée en pointillés bleus du camion de pompiers. Le nouveau à la brigade regarde les éclats bleutés qui volent sur la route. Comme des lucioles. Et le voilà qui surgit dans la nuit aussi beau qu’une cathédrale. Un brasier flamboyant de belles et hautes flammes, jaune safrané auréolé d’une poussière corail. Ça flambe tout ce que ça sait. C’est un feu du tonnerre. La nuit aspire les épaisses volutes noires et seules ondulent et se contorsionnent, safranées, cuivrées, rousses, les grandes écharpes de feu échappées des remous rougeâtres du brasier. À peine le véhicule arrêté, le lieutenant déroule les tuyaux, actionne la lance. Les hommes s’activent autour du feu, grosses silhouettes casquées, bottées, aux gestes sûrs, précis, automatiques. De solides ombres chinoises projetées sur fond d’incendie. « C’est ton premier feu de voiture ? Tu as de la chance, il n’y a pas de blessé. » Il a chaud, il se sent bien, la lance à la main, approchant le feu comme s’il cherchait à l’apprivoiser, le dompter, le réduisant au fur et à mesure en fumées colorées qui gondolent, montent vers le ciel où elles se volatilisent. Il respire l’haleine chaude du feu, la sent emplir les délicates alvéoles de ses poumons, courir dans ses veines et lui insuffler sa force primitive, terrifiante, magique. Il n’y a pas de blessé, pas de corps à désincarcérer, imbriqué dans la tôle, perforé par l’acier ou alors projeté, déchiqueté, des morceaux à aller ramasser, broyés ou encore carbonisés, fuligineux, momifiés noirs dans le feu et la cendre, encore accrochés au volant, les doigts brûlés, crispés qu’il faut détacher, soudés au plastique, charbonneux, le corps calciné à extraire, à étendre sur une civière, à enfouir dans une housse plastique étanche. Rien qu’à pleurer, les yeux secs, le cœur serré comme un noyau. Rien à dire. On ne le connaît même pas.

*

Elle insiste méchamment. Elle insiste vraiment pour que j’appelle. Je vais finir par le faire. Comme ça, elle me foutra la paix avec ça. Elle est coriace quand elle s’y met. Où elle a mis ce foutu numéro de téléphone ? Maintenant que je me sens prêt. Si je ne le trouve pas dans la minute, je laisse tomber ! Tant pis. C’est con d’appeler 2 mois après. Ça fait vraiment con. Mais c’est vrai que les cauchemars continuent. Toujours des flammes, de grands feux dans la nuit et je me réveille avec le cœur qui s’affole, tout suant, tout dégoulinant. Et impossible de se rendormir après. On peut dire qu’elle l’a écrit en gros, en plein milieu du bureau. 0810-811
– J’appelle… Ma mère m’a dit…
– Votre nom ?
–Benoît B. C’est un accident…
– Votre numéro de sociétaire ?
La mâchoire raidie, les yeux rétrécis, le jeune homme raccroche. Façon de parler. Il n’y a rien à raccrocher, juste à couper la communication en appuyant sur la touche rouge. Il a plutôt décroché, laissé tomber. C’est sûr qu’ils vont me croire atteint maintenant. Couper comme ça ! Bon, ben j’aurais téléphoné.

*

Monsieur, nous avons procédé, le 29/06/2012, à l’expertise de votre véhicule de marque RENAULT, immatriculé 7788XE22 et vous informons que les frais de remise en état excèdent sa valeur de remplacement. En conséquence, dans le cadre de la mission qui nous a été confiée par votre Mutuelle d’assurances, nous vous informons que votre véhicule a été classé « techniquement non réparable ». Conformément à la règlementation en vigueur, rapportée en annexe, nous vous conseillons de délaisser votre véhicule au profit de votre Mutuelle d’assurances qui le cédera ensuite à un acheteur professionnel pour « destruction ». C’était en italique dans la lettre que j’ai reçue . Dès que vous aurez donné votre accord, nous nous chargerons, avec votre autorisation, de faire procéder à l’enlèvement du véhicule, sous réserve que vous adressiez à l’expert, en même temps que cet accord, les originaux suivants : le certificat de situation administrative délivré par la Préfecture d’immatriculation sur votre demande (comportant les mentions d’absence d’inscription de gage, et de toute opposition au transfert de carte grise), la carte grise qui, sans détacher ni remplir le coupon, doit être, de façon apparente, barrée et revêtue de la mention manuscrite « cédé à la Mutuelle », suivie de la signature du (ou des) propriétaires, les trois déclarations de cession et la déclaration d’achat, ci-joint, dument complétées, datées et signées par le ou les propriétaires, la clé du véhicule et/ou son double (si l’original est resté sur le véhicule), le lieu d’enlèvement du véhicule si celui-ci est différent du lieu d’expertise, et un numéro de téléphone où nous pouvons vous joindre. Si la garantie « dommages au véhicule » a été souscrite, la somme retenue au titre de la valeur du véhicule servira de base à votre indemnisation par votre Mutuelle. Sinon, elle sera effectuée à partir de cette même valeur et dans la limite de votre responsabilité. Compte tenu de la règlementation (Articles L.327-1 à L.327-5), la situation de votre véhicule m’oblige à vous faire part des dispositions qui vous sont applicables en cas de refus de céder le véhicule à votre assureur. Votre véhicule étant est techniquement non réparable, et vous ne pouvez envisager de le réparer. Je vous demande de me faire connaître votre décision par écrit, à l’aide du document joint en annexe dans les plus brefs délais à réception de la présente. Nous vous prions d’agréer, Monsieur, l’expression de nos sentiments les meilleurs. L’expert.
L’affaire sera classée sans suite.

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– Oui, c’est arrivé hier soir, enfin plutôt dans la nuit.

– Non, non, il n’a rien. C’est une chance.

– On a eu sacrément peur rétrospectivement tu sais !

– C’est sûr il devait aller trop vite. Mais je t’assure papa, il peut quand même rouler à plus de 60.

– Je te rappelle plus tard et je te raconte. Il se réveille là, je l’entends qui vient.

– C’est pour une déclaration d’accident. Je suis le numéro… Oui. Il était négatif, pas une goutte d’alcool. Oui. Oui. D’accord. Donc vous lui conseillez d’appeler ce numéro ?

– Écoute, je préfère ne pas laisser de message. Je te rappellerai plus tard.

– Heureusement qu’il n’avait pas bu ! Ils l’ont fait souffler tu penses. C’est même la première chose qu’ils ont faite.

–Tu es déjà au courant ? Oui, dans la nuit d’hier, en rentrant sur la D6, tout près de la maison.

– Écoute, il dort encore. Je préfère ne pas le réveiller. Il a besoin de récupérer. Ce soir d’accord.

– Ouais, c’est quand même un sacré truc. On est tous un peu sous le choc. Pourtant il n’a rien. Vraiment rien.

– Oui, c’est incroyable ! Comme son père, au même âge.

– Je n’ai pas compris, les papiers que je dois retourner à l’expert, ce sont ceux…

– Oui ! À mon avis, il va quand même changer de conduite. Un peu plus tranquille peut-être quoi qu’il en dise…

– Oui, en noir. Je sais. Pourtant elle est belle en noir.

– Oui, il devait partir aujourd’hui en vacances. On verra bien.

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Elle se languissait toute écaillée dans sa robe de plâtre. Son manteau ne tenait plus qu’a quelques fils de bleu réchappés du temps. Elle avait pâle figure ainsi statufiée dans sa niche de pierre. On l’avait placée dans cette alcôve creusée à son effet à la construction de la ferme il y a quelque 200 ans, et pour tout dire elle était fatiguée par le temps. Il paraît que ça porte malheur de la retirer, avaient dit les anciens propriétaires. Malheur ou pas, nous, on l’avait laissée. C’est surtout qu’on n’y pensait pas, là-haut, enfouie dans le feuillage de la vigne vierge une moitié de l’année, et l’autre moitié voilée par des rideaux de pluie et de vent quand on rentrait dans la maison la tête baissée. Mais un jour pourtant j’avais levé les yeux vers elle et elle m’avait fait pitié, une bien triste Vierge. Qu’avait-elle à faire chez moi, qui n’entretient de près ou de loin aucune relation avec son époux, son fils ou elle-même. Sauf avec les belles, les compatissantes, les douloureuses, celles qui ont établi leur trône en des églises, des palais ou des musées et dans les yeux desquelles, plâtre ou ébène, s’est déposé l’éclat d’une étincelle de vie, ainsi la Vierge Noire de Rocamadour que je visitais certains étés. J’avais voulu donner une nouvelle vie à la vieillotte statuette de plâtre fabriquée en série et vendue sur des marchés de bondieuseries. La proclamer Vierge Noire, fuligineuse, ceindre son front d’une couronne tressée de fils d’acier que les averses auraient enjoyautée de perles d’eau, glisser dans sa main des rameaux de vigne vierge peints d’un bel indigo sorti de mon atelier. Je l’avais peinte tout entière, visage, mains et manteau et je la saluais, glorieuse en son noir de Mars quand j’entrais dans la maison. Il paraît, on m’a dit que les Vierges n’aiment pas qu’on leur barbouille la figure.