Dans nos écoles

Diriger un établissement scolaire.


Passage de témoin

Une année se termine avant qu’une autre ne recommence ! Rien que de très classique dans la vie d’un établissement scolaire. Des élèves nous quittent pour laisser la place à de nouveaux visages. L’image de notre nouvelle communauté se forme peu à peu. Cela me fait penser au visage du nouveau Président de la République qui se dessine au soir des élections. Mais le nouveau visage de cette communauté éducative, c’est aussi la mosaïque formée par les adultes qui composeront l’équipe éducative à la rentrée. Et cette année, 2 départs en retraite, comme on le dit simplement, compensés par l’arrivée de 2 nouveaux enseignants. Quel meilleur moment que notre rencontre de fin d’année pour permettre une transition en douceur, un passage de témoin ! Je trouve cette image tellement parlante, que ce sont les premiers qui me viennent à l’esprit au moment d’accueillir ces 2 « nouveaux professionnels de l’éducation ». Mireille et Isabelle ont tant donné depuis de longues années. Au moment de leur souhaiter le meilleur pour ce moment de vie nouvelle qui va s’ouvrir pour elle, je n’ai pas voulu retracer leur carrière avec les passages obligés : arrivée dans l’établissement, ces moments de lassitude, de découragement ou d’enthousiasme ; d’échanges parfois vifs mais toujours respectueux entre collègues ou bien de sourires, rires de bon cœur – fort heureusement.
Ma préférence est allée vers des mots simples derrière lesquels chacun peut comprendre que la mission d’enseigner est devenue passion d’éduquer. Isabelle a enseigné les matières scientifiques – tiens, doubles, triples compétences…mais c’est le propre de l’enseignement agricole – l’autre, Mireille, l’éducation socio-culturelle, cette bouffée d’oxygène de nos formations professionnelles ! Combien de fois ai-je entendu qu’« en maths, je ne suis pas bon, et même nul… De toutes les façons, ça ne changera jamais ! » Mais combien de fois aussi, à la fin du cycle de baccalauréat professionnel, des élèves sont venus me dire : « Finalement, j’ai bien progressé en maths, vous avez vu ? » avec une lueur dans le regard et une forme de rébellion contenue au meilleur sens du terme. Quel bonheur de partager cela avec une enseignante dont l’investissement pédagogique n’a pas été vain.

« Et l’éducation socio-culturelle, c’est quoi cette matière ? » Lorsqu’on a réalisé son projet d’utilité sociale, effectué une animation dans une école, une maison de retraite, on ne regrette pas un instant de s’être investi comme élève dans cette voie ! Oxygène, disais-je ? Chaque jeune peut ainsi développer des capacités artistiques, faire marcher son imagination… Ce fut aussi pour Mireille la chance de découvrir des potentialités immenses, des trésors enfouis chez des jeunes « en échec scolaire ». Ce fut l’occasion parfois de faire basculer l’issue d’un conseil de classe, en faveur d’un jeune dont le comportement responsable nous autorisait tous les espoirs.
Qu’ont dû se dire les nouveaux arrivants ? La tâche est immense, la responsabilité écrasante, mais l’horizon est largement dégagé… Parce que ce qui scelle les relations professionnelles et amicales des membres de notre communauté éducative est solide. Alors, notre combat pour l’éducation ne sera pas vain, même si 10 fois, 100, fois nous devons remettre le métier sur l’ouvrage.
Et comment ne pas être fier de ce travail d’éducation qu’au-delà des limites du lycée, nous sommes encore nombreux à partager ? En fermant la porte de mon bureau, ce vendredi soir, j’étais un chef d’établissement apaisé, serein et confiant pour ces générations de jeunes que j’espère accompagner sur les chemins de la vie.

Ce vendredi après-midi et je dispose de la précieuse information, cette « bombe atomique » pour les uns et de fabuleux sésame pour les autres. Je veux parler des résultats aux examens. La solitude du chef d’établissement parfois lourde à porter, peut constituer à d’autres moments un temps de jubilation qu’il est quelquefois agréable à ne partager qu’avec… soi ! Et pourtant, ces instants, car il ne s’agit que d’instants privilégiés sont vite interrompus par la sonnerie du téléphone. Seul maître à bord, je ne laisse pas fonctionner le répondeur même si, parfois, il peut constituer un rempart. 2 sonneries et je décroche : « Allo ! Bonjour, Monsieur, c’est Maeva, vous avez les résultats du CAP ? Je l’ai ? » Pas un seul blanc entre les mots, les interrogations de cette élève ! Et en quelques secondes, je rassemble mes souvenirs, des souvenirs partagés. Les bons et moins bons moments : les colles, avertissements, entretiens personnalisés, les bonnes notes et les appréciations portées sur les bulletins, le carnet scolaire ; le rapport pour l’oral, préparé avec les enseignantes jusqu’au dernier moment. Je suis particulièrement fier de constater que 100 % des élèves de la promotion ont été reçus au CAP ! Une chance, un premier diplôme, qui plus est professionnel, mais aussi un tremplin pour les heureuses élues qui poursuivront en baccalauréat professionnel. Quelques secondes, et c’est moi qui finalement laisse s’installer un blanc dans notre échange téléphonique…Je mesure l’importance des mots que je vais prononcer et qui sans changer la face du monde, vont certainement ouvrir des perspectives : « Félicitations, tu es reçue. Et avec mention ! » L’émotion est palpable de chaque côté ; je ne m’y ferai donc jamais. Entendre ou comprendre le bonheur d’une élève, prendre conscience qu’on peut réussir sa vie même lorsque l’on passe par des chemins détournés, c’est formidable. J’ai une pensée pour les enseignants qui ont donné le meilleur d’eux-mêmes, pour les familles ; celle de Maeva a été présente à toutes les rencontres, et cela n’a pas été facile pour eux, leur passage à l’école ayant été plus une charge qu’une chance. Derrière Maeva, j’imagine le sourire de sa mère.
Quelle belle récompense, me dis-je en raccrochant le téléphone. Et les coups de fils vont s’enchaîner. Les nouvelles se répandent à une vitesse folle. Mais comme tout le monde a réussi « son examen de passage », je suis d’une sérénité totale. Tous les mots que j’ai à prononcer ne sont que « Bravo, félicitations, à l’année prochaine en classe supérieure. » Ce cru exceptionnel en cachera d’autres, moins euphoriques. Alors, il faudra aussi trouver les mots pour soigner les maux d’un échec et convaincre à nouveau les jeunes et leurs parents que l’école sera le début de la construction de leur avenir. Un beau chantier en perspective pour tous.

Il ne se passe rien

Entre le 14 juillet et le 15 août, on a coutume de dire qu’il ne se passe rien. Depuis que j’ai franchi la grille du lycée, et qu’aucune lumière n’est allumée dans les bâtiments, la vie tourne au ralenti. Le courrier arrive quotidiennement, les questions doivent s’accumuler. Mais peu m’importe. La césure, la coupure que je m’impose volontiers durant cette période estivale est motivée par 2 impératifs : donner du temps à ceux que j’aime et qui partagent la vie quelque peu « chaotique » d’un chef d’établissement, et privilégier « la page blanche ». Cette dernière n’est autre qu’un retour à un équilibre sain permettant une reprise dans les meilleures conditions possibles.

Certes, il ne se passe rien, en tous les cas rien que de très normal pour la personne que je suis. Parfois, des flashes, des images me reviennent en tête. Seulement les bons moments, parce que le tri volontaire, sélectif est constitue la meilleure hygiène possible. Parce que chacun a ses passions, ses besoins, ses envies. Passions de jouer le rôle de père et de mari, alors que tout au long de l’année, j’ai le sentiment de donner beaucoup aux autres, sans penser à moi, aux miens. Je n’ai que rarement l’occasion de faire la rentrée pour mes propres enfants, ou d’assister à une rencontre parents-professeurs, m’investir dans une association de parents. Alors, j’ai envie que durant cette période de vacances, il ne se passe rien entre l’établissement et moi, que cette relation parfois fusionnelle soit mise entre parenthèses.
J’ai décidé de partager ces sentiments aussi avec celles et ceux qui prendront le temps de lire ces quelques lignes. Ne plus vivre « cette fonction » à 100 à l’heure durant quelques semaines. Lire des histoires à mes enfants au moment de la sieste, jouer au scrabble, faire une balade en vélo. Ne plus subir le déferlement des images télévisuelles, mais choisir d’aller acheter le journal, de corner les pages d’un livre emporté dans un sac, partager l’écoute d’un morceau de musique, comprendre que l’éloge du hamac n’est pas le plus vain des plaisirs…

Mon bureau

Chaque chose est à sa place, ici. J’y retrouve presque tous les petits riens qui chaque jour m’apportent du réconfort, me rassurent ou parfois m’aident à m’interroger. Un bureau derrière lequel je demeure, si je souhaite garder une certaine distance, ou lorsque je souhaite scruter l’horizon et observer au loin la chaîne des Pyrénées… Un bureau à certains moments, doit imposer, dire la norme, de manière simple mais sans concession.
2 objets personnels m’aident à rendre moins froid cette forme rectangulaire aux coins « tranchants ». On y trouve dans un coffret bricolé à la main en plastique transparent, un ensemble de pièces venant de pays d’Afrique francophone, anglophone et d’Amérique latine. Cet objet, symbole de l’ouverture aux cultures, à la diversité m’invite à ne jamais (ou le moins possible) regarder la personne en face de moi comme un étranger. Il m’invite à faire du métissage une des valeurs fondamentales de l’accueil de tous, des différences pour faire de l’école une richesse.
Une reproduction du mur de Berlin avec un peu de ce béton qui séparait, divisait, emprisonnait au nom d’idéologies méprisant les libertés. Rostropovitch jouant devant ce mur qui s’effondrait, un soir de 1989 et c’est l’Homme qui gagne sur le système. Ce morceau du mur de Berlin me rappelle sans cesse que notre métier d’éducateur nous interpelle par rapport à une exigence fondamentale : faire tomber les frontières de l’ignorance, de l’illettrisme – cette violence faite aux plus faibles. Dans nos écoles, il nous reste tant de murs à faire tomber : entre élèves, entre adultes. Tous ces édifices artificiels qui fondent l’ignorance doivent faire de chacun un ouvrier de l’éducation.
Parmi quelques tableaux ornant les murs, 2 ont une place toute particulière dans ce quotidien qui m’absorbe. Une belle image du Chat de Geluck : le chat, allongé dans l’herbe, regarde un ciel étoilé et dit : « Les hôtels de riches ont maximum 5 étoiles », celui des pauvres en a infiniment plus. » Un peu d’humour mais aussi un rappel : chacun doit être accueilli à l’école pour ce qu’il est en tant que personne et avec dignité…
Enfin, un dernier clin d’œil : une feuille de papier sous cadre, avec divers dessins et quelques notes rappelant qu’il s’agit….d’un compte-rendu de réunion « capitale » mais dont ma voisine a retiré la substantifique moelle…C’est aussi une idée partagée que la « réunionnite », pratique typiquement française, a de beaux jours devant elle ! Et lorsque je remplis mon agenda de réunions, cela m’aide à « oublier » celles qui me paraissent « capitales »…

La visite de ce bureau serait incomplète si je ne vous avais pas entretenu de 2 éléments qui me paraissent essentiels. Le premier concerne un lieu d’échange que j’ai souhaité convivial : voilà une table ronde s’il en est avec 4 chaises confortables. C’est autour d’elle que nous prenons le café avec un élève et ses parents. C’est ici que la parole est plus libre qu’ailleurs. D’ailleurs, si les murs pouvaient parler, ils diraient haut et fort que c’est bien là, autour de cette table, que l’éducation est toujours gagnante ! Que le fil aussi ténu soit-il est renforcé après parfois une bonne prise de bec ! Que les situations douloureuses, complexes, trouvent parfois un début de solution, d’apaisement. Je ne parlerai pas du jardin zen qui agrémente cette table avec son petit râteau… C’est tellement amusant de voir comment chacun se positionne, trace des traits (surtout les frères et sœurs qui participent à l’inscription de leur grand frère ou sœur et s’ennuient parfois à mourir…), s’essaie à des dessins dont la valeur artistique reste à démontrer !
Ce bureau, c’est ma cabane, mon carrelet. Oui, mon carrelet. C’est culturel, c’est physique, c’est viscéral. C’est une pêche artisanale, c’est la rencontre avec les éléments et, en vérité, la cabane que je me suis construite au fil du temps. Celle que personne d’autre que moi n’a jamais visité. Vous comprendrez bien que si la porte de mon bureau demeure toujours ouverte, ce n’est pas un hasard… Et si je désire trouver le moyen de m’isoler malgré tout, je ferme la porte, tout simplement.

Un crève-cœur ! Ce soir, Hélène a frappé à la porte de mon bureau…Depuis quelques jours, elle était « souffrante » ! Mais c’est une souffrance particulière dont elle était atteinte… Je suis surpris de voir cette grande jeune fille de 20 ans entrer, mi-gênée, mi-inquiète. Je l’invite immédiatement à s’asseoir autour de la table. Les mains posées devant moi, j’ai à peu de choses près, saisi l’objet de cette visite impromptue. Maladroitement, Hélène pose devant elle 3 livres et un cahier. Elle commence, la voix un peu tremblante, par me demander si je peux remettre à Victor ce cahier d’anglais qu’il lui avait prêté pour récupérer ses cours. J’accepte volontiers. Mais l’essentiel n’est pas là. Je lui demande comment elle va, mais, lorsque nos regards se croisent, je sens son désarroi qui dans quelques minutes deviendra le mien… Ça y est, ses lèvres s’entrouvrent. Les lèvres et la gorge sont sèches : « Monsieur, j’ai décidé de quitter la formation. » Voilà, la phrase lourde de sens est dite, avec difficulté, gravité. Un dialogue immédiat s’installe. Il ne s’agit en aucun cas pour moi d’établir un échange « culpabilisant » face à une jeune dont je mesure à la fois la fragilité, l’émotion, mais aussi la force du message qu’elle vient délivrer. Je sens tout à coup le poids du malaise, de l’échec partagé, d’une mise en cause de l’institution et non des personnes.
Alors, bien évidemment, je pends le costume du « professionnel de l’éducation ». Et je m’entends débiter presque mécaniquement tous les arguments « rationnels » que l’expérience m’a permis d’apprivoiser, d’appréhender. Les arguments qui n’ont pour la plupart aucune prise sur les jeunes, mais qui font parfois réfléchir les parents, lorsqu’ils sont présents. Je ressens la fracture entre ces jeunes adultes et ce que je suis, un adulte référent qui est passé dans un autre monde. Mais je me devais de le lui dire.
Pourtant, c’est autre chose qu’elle vient chercher en ayant eu le courage de venir me faire part de son choix de vive voix. Ce n’est pas au directeur qu’elle est venue annoncer sa décision ; c’est à la personne que je suis, à ce que l’adulte que je suis représente pour cette jeune, blessée de la vie. Et à partir de ce moment là, la fracture se réduit et fond comme neige au soleil. Certes, je ne suis pas là pour cautionner son choix. Je passe à un autre registre, celui de l’écoute active et de la compréhension, pas de la compromission. Je reste celui qui donne des repères, explique, l’éducateur au meilleur sens du terme. En tous les cas, c’est ce registre là que j’adopte. Exigeant, mais ni inquisiteur, ni juge suprême. Au nom de quoi, de qui d’ailleurs m’arrogerais-je un tel pouvoir ?
Je m’inquiète avant tout de questions simples : « Demain, que feras-tu ? As-tu une couverture maladie ? T’es-tu inscrite à Pôle Emploi ou as-tu pris contact avec la mission locale ? » L’ouverture est réalisée. Hélène, après avoir noté, écouté, me dit simplement qu’elle a été mal orientée mais qu’elle a certainement sa part de responsabilité dans cet échec que je partage avec elle. Oui, je crois que ce temps de l’orientation est essentiel. J’en suis davantage convaincu chaque jour. Hélène va quitter mon bureau dans quelques minutes, je lui souhaiterai bonne route, demeurant intimement convaincu que ce sentiment d’échec est aussi un peu le mien… Je croiserai dans quelques jours ou quelques mois Hélène, au détour d’une rue. Nous nous saluerons, simplement. Je prendrai du temps, à nouveau, avec elle, pour elle. Peut-être aura-t-elle trouvé un travail, sera-t-elle en stage, aura-t-elle fondé une famille. J’aurai toutefois en toile de fond ce moment où tout a basculé, où l’éducatif se sera provisoirement effacé de son chemin, où la vie aura pris une autre saveur pour elle. En tous les cas, je ne peux pas me résoudre à abandonner ce qui me fait chaque matin me rendre au lycée et me dire que l’éducation est le sel de la vie. Merci Hélène et bonne route, quand même…

Salle des profs

Vais-je être provocateur ? Peut-être. Excessif ? Certainement. Bienveillant ? Volontiers. Ah, cette salle des « profs » comme nous la nommions tous lorsque nous étions élèves : que s’y passait-il ? Que disait-on sur nous, les élèves ? Quelles potions amères y préparait-on ? Tout ce qui est caché est tellement mystérieux que j’ai le souvenir que nous imaginions souvent le pire avec mes camarades. Et pourtant, en passant de l’autre côté de la « barrière », je me dis finalement que cette antre, ce lieu « étrange » peut se révéler comme un espace de liberté, de spontanéité, de vie ou bien d’orages, de colères, de soins des bleus à l’âme, de rire, mais encore de tous les excès… Toutefois, ce n’est ni une cour des miracles et encore moins le capharnaüm longtemps imaginé !
Et pourtant ! Lorsque jeune enseignant, j’ai franchi pour la première fois le seuil de la salle des professeurs d’un prestigieux établissement secondaire, mon sang n’a fait qu’un tour : quelle organisation stalinienne de l’espace, et le mot n’est pas trop fort. Nous étions au milieu des années 80 lorsque je découvris tout d’abord avec incrédulité, puis consternation et enfin avec un sentiment de révolte, une hiérarchisation qui conférait à une situation ubuesque ; la taille des casiers, la nature des fauteuils et la largeur des tables ou bureaux n’était liée qu’au statut de l’enseignant. Entre le professeur agrégé, enseignant en classes préparatoires et le « maître auxiliaire » qui lui, venait enseigner le samedi matin pendant que ses collègues pouvaient aller se « pavaner » sur le Bassin d’Arcachon, c’est bien l’épaisseur de la mousse du fauteuil, sa couleur, rouge et en cuir pour le premier, simple chaise en bois pour le second qui montraient que chacun devait jouer dans sa cour. J’ai été profondément marqué par cette microsociété qui reproduisait une société de castes dont à l’époque, on se gaussait lorsque l’on regardait ce qui pouvait se passer dans des sociétés en développement. Avec tout le respect que j’ai pour ces civilisations « non-techniciennes », je faisais partie de la caste des intouchables, j’en étais finalement très fier.
Je me suis juré de faire en sorte de ne jamais revivre cette forme de « violence », cette incohérence entre éducation, égalité des chances et reproduction de celles-ci au cœur du « système », mais surtout de ne jamais la faire revivre à mes collègues lorsque j’ai eu la chance de devenir chef d’établissement. Ce temps est venu il y a maintenant une dizaine d’années et j’ai toujours attaché une importance particulière à la vie de ce lieu à la fois symbolique mais tellement important qu’il reflète le projet d’établissement lui-même. Alors chaque matin, je prends le temps d’aller saluer mes collègues qui vont se trouver en prise directe avec l’acte d’éducation fait de transmission de connaissances, d’innovation pédagogique, mais avant tout avec les jeunes dont ils ont la charge. Si nous voulons former une équipe, il faut que cette « salle des profs » ne soit pas un sanctuaire. Et si nous avons souhaité que l’établissement soit ouvert sur son territoire, comment pourrait se justifier qu’il y ait des lieux interdits ? Certes, nous avons tous besoin de souffler et lorsque la porte de cette salle est fermée, le calme constitue une nourriture qui permet à chacune et chacun des adultes de se rassasier et de repartir avec toute l’énergie indispensable. C’est aussi le lieu de discussions sur l’actualité, qu’elle soit nationale ou locale, la lecture des journaux, ou bien simplement, autour d’une table ronde – comme celle de mon bureau – des échanges sur des élèves, l’organisation d’une sortie inopinée, ou tout simplement des questions plus personnelles sur les vacances à venir.
Cette « salle des profs » est à notre image : ouverte et pleine de vie !
Ce vendredi, c’est la dernière ligne droite. Chacun en est conscient. Je suis présent pour à mon tour souffler un peu avec mes collègues. Nous devisons autour des tasses à café et thé ; Anne, l’élève qui va être accueillie durant cette fin de semaine chez une camarade puisque le foyer ne peut l’accepter que le lundi suivant, faute de place… Nous exprimons une indignation collective mais nous sommes soulagés qu’Anne puisse dormir au chaud. Les derniers regards ont du sens.

Musique

Alors que le tourbillon qui nous emporte dans le quotidien de nos établissements, prendre le temps est essentiel et ne relève pas de l’accessoire. C’est aussi vrai pour les jeunes que pour les adultes du lycée. Alors j’ai pris le parti et fais le pari de vérifier cet adage populaire autour de la musique et plus précisément du chant.
Une fois par semaine, élèves et adultes volontaires se retrouvent autour d’une animatrice de chant afin de vivre ensemble, un temps de découverte, de travail et de convivialité. La mise en place d’une chorale n’est ni un luxe, ni une lubie ni à fortiori une hérésie ; c’est un moyen de trouver un lieu, un temps et un moyen d’expression, où tous, à égalité, nous prenons le départ d’une aventure collective. Alors, les exercices de placement des voix, selon leur hauteur, leur puissance, les couacs et les notes, les départs à contretemps, sont au menu de ces temps musicaux.

S’il suffisait

Malgré tous les efforts pour expliquer, travailler, accompagner chaque famille, selon son profil, le projet du jeune scolarisé demeure un mur d’incompréhension manifeste avec le monde de l’éducation. Nous avons tant travaillé à abattre ceux de l’indifférence, de l’exclusion, des discriminations, des inégalités des chances que je suis toujours stupéfait lorsqu’une famille vient à ma rencontre ou à celle d’un enseignant avec un livre de « recettes » prêtes à l’emploi.
Lorsqu’une famille arrive avec son prêt à penser et prêt à agir « pédagogiques », je suis pour le moins dubitatif, si ce n’est inquiet. La relation éducative se construit dans le lien, la durée, avec tout ce que cela comporte de part d’incertitudes. Je comparais volontiers nos métiers avec ceux des artistes de cirques, et plus précisément avec les funambules qui sont toujours à la limite de l’équilibre, plutôt instable d’ailleurs. Cela est toujours d’actualité.

Alors aujourd’hui, lorsque j’entends ce père, certes attentif, en difficulté car sa fille l’est aussi, je me dis que le chemin va être long, ardu, sinueux, pour arriver à une relation apaisée, faisant de l’école un vrai partenaire, un bel outil au service de cette élève qui au fond en a certes davantage besoin que d’autres parce qu’elle part avec un vrai handicap lié à la distance culturelle qui l’a éloignée de la connaissance, de l’éducation dans toutes ses dimensions.
Les premiers échanges ou plutôt les recettes que me livre cet adulte ont un fort parfum de « bouc émissaire ». Il suffit de changer tel enseignant, lui demander de modifier son approche pédagogique, d’exclure tel ou tel élève qui est perturbateur… Et si cela ne suffit pas, j’entends la proposition, qui est un acte se voulant avant tout symbolique : « Je veux assister aux cours ! » En écoutant ce papa en souffrance, je note qu’au départ, aucun mot ne concerne directement sa fille. Rien ne concerne son parcours complexe qui a été le sien lors des années passées, sur le plan scolaire comme dans la vie en groupe. Et pourtant, une fois ce temps d’écoute où je note scrupuleusement les mots employés, les expressions utilisées, c’est un véritable tir de barrage « contre » le milieu éducatif, la démission des familles, l’inutilité d’aller loin dans les études puisqu’il manque tant de personnels qualifiés de niveau BEP ou BAC PRO et que les offres d’emplois ne sont même pas pourvues…
En reprenant la parole sur un rythme qui exprime davantage la sérénité et le recul que la volonté d’entrer sur ce terrain de « combat » ; j’ai la certitude que sinon, l’élève, au cœur de mon quotidien, serait finalement perdante. Une fois le bouc émissaire identifié, son exclusion du jeu, aurait-on résolu les questions de fond pour cette jeune fille ? Ici, dans la situation qui me préoccupe, je m’interroge sur le prochain bouc émissaire. Un autre enseignant ? Des élèves ? La société ? Le lycée ? C’est pour cette raison que jamais je ne dois me laisser à la faciliter de jouer le jeu très dangereux de répondre sur le même registre de l’excès qui n’apporte rien au jeune.

Aura-t-il entendu que depuis quelques semaines, malgré ou grâce à quelques sanctions appropriées, un suivi plus proche – qui n’est pas une « mise sous tutelle » mais un véritable accompagnement éducatif – un frémissement s’est fait sentir ? Que l’abîme éducatif qui existait dans certaines matières, avec quelques efforts et justement une approche pédagogique appropriée n’était pas inéluctablement le bout du chemin mais le début du parcours et que chaque pas était important, voire décisif ? Aura-t-il perçu que l’école n’est pas une ennemie, mais peut devenir une alliée fidèle et solide, pour peu qu’on la considère comme un « lieu de construction de la personne » et non un outil de démolition des plus fragiles, les éloignant encore davantage d’une insertion sociale et professionnelle nécessaire ?
Ce que je perçois à l’issue de cette rencontre tendue, parfois tournant à une forme d’agressivité qui n’est pour moi rien d’autre qu’un instrument « d’auto-défense » maladroit, c’est qu’il faudra du temps à cette jeune, mais aussi à sa famille, pour comprendre que l’école est une chance ! Que l’éducation n’est pas une science exacte. Nous ne pouvons nous abriter derrière les incantations et chaque instant passé avec les élèves constitue autant de temps d’innovation, de recherche, d’approfondissements, de recherche du chemin le plus adapté… Car s’il suffisait de faire comme si l’éducation n’était qu’un assemblage de produits préfabriqués, quelle tristesse que la mission d’éducation ! Quelle pauvreté au quotidien… La certitude est le signe d’une pensée morte… J’en suis encore davantage convaincu ce soir, au moment où cette rencontre se termine. Le lien n’est pas rompu ! L’espoir de construire « ensemble » demeure. N’est-ce pas là l’essentiel ?
L’humanité au cœur de la fonction

Ce premier matin de reprise après les congés d’hiver me plonge à nouveau dans réalité de mon univers, celui de l’éducation. Les résultats des élections, les questions de pouvoir d’achat, du temps qu’il fera demain, ou de l’état de sécheresse avancée sont bien loin de mes préoccupation aujourd’hui.
Face à moi, autour de la table, une éducatrice et une « maman de substitution » représentant la famille d’accueil de Laure, cette élève de classe terminale de CAP. Toute la pesanteur et la beauté de mon métier accompagnent cette rencontre. Sur mon agenda, j’avais prévu une heure de rencontre. 2 ne seront pas de trop. Mais avais-je pressenti cela ? Je n’avais rien inscrit d’autre à mon programme de la matinée.

Laure est dans l’établissement depuis 2 années maintenant. Outre les « soucis » scolaires qu’elle rencontre et qui ne sont que le fruit d’une accumulation et d’un certain désintérêt des années passées, cette jeune rencontre des difficultés d’articulation du « scolaire » et du « vivre ensemble ». Ne pas manger en classe ou ne pas interpeller de manière intempestive une camarade à l’autre bout de la salle, ne pas s’adresser de manière très familière à l’adulte en général… La liste des « ne pas » est longue. Si la pédagogie des « ne pas » arrivait à céder la place à celle des « pourquoi pas », je serais le plus heureux des éducateurs. Mais avec Laure ou bien d’autres jeunes, je ne désespère pas.
Ce matin, ce n’est plus de scolarité au sens strict qu’il est question, malheureusement. Si tel était le cas, je me sentirais certainement en pays de connaissance et peut-être trouverais-je avec une certaine aisance les mots qui font mouche, les images simples mais parlantes afin de faire de cet entretien un temps de pédagogie pour les adultes qui accompagnent Laure et les conduire sur un chemin de coopération éducative qui demeure l’horizon que je me suis fixé. Cependant, Laure n’est pas présente autour de la table. En effet, l’information qui m’est livrée est de taille. Cette jeune serait atteinte d’une maladie génétique qui au fil du temps la handicaperait au point de ne plus lui permettre de se servir correctement d’un de ses membres supérieurs. Exit donc les rêves, projets de travailler auprès des personnes âgées ou des enfants ! Cela me fait l’effet d’une déflagration telle que je ne sais comment me positionner, non pas en tant qu’éducateur, mais surtout et d’abord en tant que personne.
Certes, c’est d’orientation que nous devions parler ensemble, ce matin. C’est ainsi que m’avait été présentée la demande de rencontre. Mais c’est en quelques dizaines de minutes de l’horizon d’une vie dont il est question. Va-t-il falloir entrer dans une démarche de reconnaissance de handicap ? Quel accompagnement possible peut être mis en place ? Et surtout quelle insertion sociétale et professionnelle proposer à Laure ?
Tout chef d’établissement que je suis, je laisse tomber mon armure. C’est aussi le père de famille qui se laisse aller à parler. Les mots sont un peu différents, moins techniques, plus authentiques certainement. Mission locale, formation courte, accompagnement psychologique, certes. Ce ne sont pas les institutions que je mets en avant, mais les personnes. Qui et comment sera prise en charge Laure ? Combien de fois par semaine sera-t-elle en séances de soins ? Ces questions ne me concernent pas directement puisque Laure aura quitté l’établissement. Je ne me sens toutefois pas le droit de l’abandonner, ici et maintenant. La question essentielle n’est autre que celle-ci : comment l’aider à se projeter sur un projet qui mobilisera toutes ses capacités et qualités ? Ce n’est pas de compassion que Laure et sa famille d’accueil auront besoin, mais d’empathie. Je crois avoir fait ce que je pouvais pour trouver les mots justes dans cette situation douloureuse tellement complexe pour l’avenir de Laure.

J’ai croisé ce matin cette jeune dans les couloirs du lycée. Mon regard en disait certainement long. En tous les cas, cela ne m’empêchera pas d’être exigeant avec elle, afin qu’elle puisse donner le meilleur d’elle-même. Laure m’a fait un sourire. Je l’ai trouvé différent, moins agressif que parfois. Le temps n’est pas encore venu d’échanger sur ces questions qui toucheront davantage la personne que l’élève. À la fin de l’année scolaire, lorsque je pourrai, j’en suis convaincu, lui annoncer sa réussite au CAP, nous prendrons le temps d’échanger sur le passé, les difficultés, les moments délicats. Nous évoquerons aussi les bons côtés de son passage et cet avenir qui l’attend.

Être parent

En ce printemps de l’orientation, les rencontres avec les familles et les jeunes se multiplient. C’est probablement une des périodes sur un plan personnel, qui est, à la fois, la plus intense mais aussi la plus riche d’enseignements.
C’est avant tout un temps pour la rencontre, l’écoute et l’accompagnement. Je suis convaincu que nous ne prenons jamais assez de temps pour que ces échanges soient approfondis afin qu’ils prennent la place qu’il leur revient : le cœur ou plutôt un acte fondateur de la démarche éducative.
S’il s’agissait simplement de réciter un texte présentant l’offre de formation, ce serait d’une banalité et d’une insipidité consternante. Ce n’est pas le choix que j’ai fait en privilégiant ses moments d’où transpirent souvent des projets, des envies, mais aussi des inquiétudes et des fragilités. Qui est le plus fragile d’ailleurs lors de ces temps de rencontre ? Le jeune, parfois plein de certitudes mais qui ne sont qu’une armure comme la tenue vestimentaire est une carapace à l’âge de l’adolescence ? Ou bien l’adulte responsable portant en lui un passé scolaire qui peut s’avérer parfois complexe avec l’école ? Lorsque tel est le cas, ce sont souvent des temps de découverte ou redécouverte que l’adulte a tendance à reproduire inconsciemment sur le parcours de son enfant. Cette projection peut être à la fois démobilisatrice ou destructrice. Les parents ou les adultes référents ont aussi leur propre carapace et si nous n’y prenons pas garde, ou si ne prêtons pas suffisamment attention aux mots, aux gestes ou aux regards, nous pouvons passer parfois à côté de l’essentiel.
Ainsi, les blessures des parents sont parfois profondes. Combien de fois n’ai-je entendu : je ne sais pas m’y prendre, nous sommes dépassés, je n’y arrive pas…Ou parfois pire : je ne comprends plus mon fils ou bien encore, ma fille ne fera rien de bien ! L’époque actuelle sous couvert de transparence ouvre à chacun des espaces de parole qui, livrés tels quels et sans régulation possible parfois mettent en péril une relation fragile ou fragilisée au fil des années. La fracture entre jeunes et adultes est tellement profonde, les outils de compréhension du monde dans lequel nous vivons ont tellement changé, qu’il est parfois difficile de faire du vivre ensemble, une nouvelle frontière au sein du groupe familial.

C’est parfois un manque de dialogue qui fait que cet écart se creuse. Le mythe du parent parfait a fait de tels ravages, les leçons ici ou là données par des experts en rien mais conseilleurs en tout, que c’est une forme cruelle de détresse qui perle lors de mes rencontres d’orientation ou d’inscription. Ce régulateur qui fait défaut dans la vie au quotidien, c’est peut-être ici encore, à l’école qu’il se trouve ! Je crois profondément que l’école est souvent le dernier lieu où les enfants et parents se parlent. C’est aussi le premier temps de la résilience, de la démarche vers une reconstruction et réunification des « bulles » avant qu’elles n’explosent éventuellement… Prendre le temps de l’écoute sans juger : rien ne me semble plus important aujourd’hui dans ma fonction de chef d’établissement. C’est tellement compliqué d’être parent.
Régulateur ? Pourquoi le serais-je la plupart du temps avec les adultes du lycée, parfois les élèves et jamais entre les parents et leurs enfants ? On me dira que ce n’est pas à l’école de prendre en charge toutes les difficultés que peuvent rencontrer les familles. Certes, je ne suis pas psychologue, médiateur, conciliateur, juge de paix, mais je suis certainement un peu de tout cela à la fois…