Examens médicaux

Batterie d’examens.


C’était il y a 3 ans. Une douleur aiguë au niveau du thorax était apparue dans la nuit. J’espérais qu’elle allait s’estomper mais elle s’intensifiait. Au moindre mouvement du torse, je souffrais terriblement. J’essayais de limiter au maximum l’amplitude de mes mouvements respiratoires pour empêcher la douleur de jaillir.

– Bonjour, Pierre. Désolée de te déranger si tôt. Depuis 2 heures du matin, je ressens une douleur dans le thorax. Ça me fait très mal quand je respire.
Mon beau-père médecin me confirme que je dois me faire examiner : cela peut être une embolie pulmonaire, cela peut arriver après un accouchement. Une phrase du personnel de la maternité me revient alors en mémoire : ne pas hésiter à retourner aux urgences maternité en cas de souci.
Me voilà donc à nouveau dans la salle d’attente avec les femmes enceintes. Cette salle, je la connais bien. J’y suis allée tous les matins pendant une semaine pour vérifier que mon bébé allait bien et qu’il y avait assez de liquide amniotique, avant d’être « déclenchée », comme on dit. Maintenant, je regarde toutes ces femmes avec un œil différent, l’œil blasé de celle qui est déjà passée par là. Les autres doivent se demander ce que je fais ici, toute seule, avec mon petit ventre.
Une sage-femme me reçoit. Elle me pose des questions et effectue sur moi quelques examens routiniers : analyse d’urine, pression sanguine, etc. Ces tests me semblent tout-à-fait dépourvus de sens, étant donnée ma situation. Mais je me laisse faire. Cette femme doit avoir pour consigne de suivre la même procédure avec tout le monde. À la fin, elle conclut que tout ce qu’elle a mesuré est normal et que je ne suis pas dans le bon service : j’aurais dû aller aux urgences classiques. Je m’apprête alors à y aller mais elle m’en empêche : je ne dois pas y aller seule en marchant, il faut que quelqu’un m’accompagne. Encore une fois, c’est la procédure, et je me rends compte que mes arguments ne suffiront pas à la faire changer d’avis. Elle est désolée qu’il n’y ait pas de chaise roulante disponible en ce moment, mais elle va appeler une ambulance, qui va venir me chercher sur le champ.
45 minutes plus tard, l’ambulance arrive. Un homme et une femme vêtus de blouse blanche en sortent précipitamment et s’empressent de me faire monter. Les 2 ambulanciers m’expliquent sur un ton jovial qu’ils ont mis du temps car ils étaient au nord de Paris et il y avait des embouteillages. L’ambulance navigue entre les divers bâtiments et parkings de l’hôpital pour finalement s’arrêter devant la grande entrée des urgences dédiée aux ambulances. Je suis gênée qu’ils se soient déplacés pour seulement 5 minutes de voiture, et un trajet que j’aurais pu faire seule en 10 minutes. Mais ils rient et m’expliquent que c’est souvent comme ça, que c’est normal. Ils m’accompagnent dans le bâtiment et prennent place dans la queue devant le comptoir des urgences. Tout dans leur attitude indique qu’ils ont l’habitude de venir ici, qu’ils s’y sentent à l’aise, qu’ils sont heureux d’être aux urgences et d’y avoir leur rôle à jouer. Je les sens complices, un peu fiers d’afficher leur gaieté face à la détresse de tous ces patients qui attendent leur tour. Je les remercie pour leur bonne humeur et leur dis que je peux très bien attendre seule, qu’ils n’ont pas besoin de rester avec moi. Mais ils insistent : c’est la procédure habituelle. Ils me laissent aussi leur carte : « On ne sait jamais, vous pourriez en avoir besoin ». Je la prends en riant, sans y croire une seconde. Je ne sais pas encore que, dans les 6 mois qui vont suivre, je vais souvent devoir retourner à l’hôpital.

Mon mari me rejoint dans la salle d’attente avec mon fils de 2 ans et demi et ma fille qui n’a qu’une semaine. C’est l’heure de la tétée. Une infirmière nous ouvre une petite pièce fermée à clé. Il y a une table sur laquelle sont posés 2 piles de feuilles blanches, un ordinateur et une vieille imprimante. Je m’installe sur la petite chaise dans le coin pour allaiter, puis mon mari ramène les enfants à la maison afin de limiter leur temps d’exposition à l’atmosphère malsaine des urgences. Je retourne dans la salle d’attente. Tous les patients patientent, comme il se doit. Tous guettent des yeux l’ouverture des deux portes battantes. Tous attendent que leur nom soit prononcé afin d’avoir enfin l’autorisation de pénétrer dans ce lieu interdit délimité par 2 pauvres portes battantes tachées, un lieu tant convoité où leur problème de corps sera pris en charge.
Enfin on m’appelle. On me fait une radio des poumons et un scanner précédé d’une injection de produit iodé. On m’avertit que je ne pourrai plus allaiter pendant 3 jours, le temps que ce produit, toxique, soit éliminé de mon lait et de mon corps. Ma fille devra s’habituer coûte que coûte à un autre lait que le mien. Puis on me dit d’attendre les résultats des examens sur un lit dans le couloir, juste derrière les portes battantes, du côté des privilégiés. L’attente est longue. J’ai apporté un livre mais je trouve quand même le temps long. Je regarde les gens autour de moi. Un homme d’origine polonaise arrive en bleu de travail avec sa main droite ensanglantée bien en évidence devant lui. On ne voit que sa main. Elle est grise, elle est énorme, à cause d’un garrot trop serré. On croirait qu’elle va exploser. Tous les autres patients des urgences regardent aussi cette main avec un air médusé. Les médecins arrivent à ne pas y faire attention et circulent d’un pas rapide. Une Maghrébine d’une quarantaine d’années se recroqueville sur son lit en soupirant. Une jeune femme à l’allure bourgeoise garde un air indifférent et tapote sur son téléphone portable. Il est 15 heures. Je suis partie de chez moi à 8 h 30 ce matin. J’ai faim, j’ai hâte que tout cela se termine.
2 personnes âgées, remarquables à leur badge blanc, entrent dans le service des urgences et commencent à faire le tour des patients : « Est-ce que vous voulez un verre d’eau ? Autre chose ? » Elles font partie d’une association. Je leur dit que cela fait plus de 3 heures que j’attends les résultats d’un scanner et d’une radio, et que quand j’ai voulu m’adresser au personnel des urgences, on m’a tout de suite fait comprendre qu’ils sont tous débordés ici et qu’il faut que j’attende encore, que c’est normal. La vieille femme part gentiment demander à nouveau pour moi. Je suis heureuse de la regarder se faufiler vers le bureau du personnel médical, puis discuter avec les hospitaliers. Il y a donc ici une personne qui veut bien s’occuper de moi, et cette personne est écoutée.

Mon dossier a été égaré dans un autre service. Quelques dizaines de minutes plus tard, un médecin commente les résultats de mes examens. Je n’ai pas d’embolie pulmonaire. Ma douleur intercostale est bénigne et devrait s’en aller au bout de quelques jours. Par contre, le scanner a permis de découvrir fortuitement un petit nodule de 1 cm de diamètre dans mon poumon droit. Ce doit être la trace d’une infection bactérienne passée. Après un traitement aux antibiotiques d’un mois et demi, le nodule devrait disparaître. On me prescrit un tire-lait pour faire sortir mon lait, contaminé par le produit iodé, et pour éviter l’arrêt de la lactation.
Rentrée à la maison, je dois accepter les pleurs de ma fille qui ne veut pas de l’autre lait, et je dois la forcer à le boire. Le tire-lait électrique que j’ai loué aurait dû contenir des embouts de 3 tailles différentes mais il n’y a que des embouts de taille moyenne. Mes seins sont trop petits. Je peine à faire sortir le lait. Mes seins saignent. Cette douleur s’ajoute à toutes les autres qui affectent en ce moment les régions principales de mon corps qui font que je suis femme. Forceps, épisiotomie, montée de lait douloureuse : cet accouchement aura marqué son passage. 3 jours plus tard, je reprends les tétées avec la peur que je n’y arrive plus, ou que ma fille n’en veuille plus. Ouf, tous les gestes reviennent. C’est reparti. Je vais encore l’allaiter pendant 3 mois, jusqu’à la reprise de mon travail.

Après un mois et demi d’antibiotiques, le nodule n’a pas disparu. Il a la même taille et la même forme caractéristique – en étoile – que sur le scanner précédent. Je suis prise en charge à l’hôpital H. La pneumologue me parle d’une voix douce. Elle a l’air fatiguée. Elle pense que mon nodule est bénin mais qu’il faut quand même le vérifier sérieusement. Elle évoque vaguement une cicatrice fibreuse sans m’expliquer vraiment ce dont il s’agit. Commence alors toute une série d’examens.
IRM. Quand, au moment de l’examen, je comprends que c’est une IRM de la tête et pas des poumons que l’on s’apprête à me faire, je m’écrie qu’il doit y avoir une erreur, que mon nodule est au poumon. Mais le radiologue me confirme que c’est bien une IRM de la tête qui est prescrite sur l’ordonnance et qu’il va la faire. Je comprends alors sans qu’on me le dise que cet examen vise à rechercher d’éventuelles métastases dans mon cerveau…
En ma présence, pas une fois les mots « cancer » et « tumeur » n’ont été mentionnés par la pneumologue ou le personnel médical. Ce sont des mots tabous. Après chaque examen, j’ai droit à une explication par un médecin. Mais jamais les mots ne sont assez clairs pour que je comprenne vraiment. Jamais mon état d’esprit n’est suffisamment détaché de ce qui m’arrive pour pouvoir saisir pleinement la portée des phrases que j’entends. Je me laisse porter au gré des examens. De toute façon, on ne me demande ni ce que j’en pense, ni ce que je ressens. On attend simplement de moi que je suive les ordres et que je me laisse examiner. J’accepte et je subis sans broncher tous les actes médicaux réalisés sur ma personne. J’essaie de penser, comme le personnel hospitalier autour de moi, que le corps et l’esprit sont deux choses totalement séparées. Et que je peux déjà m’estimer heureuse que ce nodule ait été détecté si tôt, que j’ai de la chance de vivre dans un pays développé où on a droit à toute une série d’examens pour trouver ce qu’on a.

L’IRM nécessite l’injection d’un produit de contraste, à base de gadolinium. J’attends mon tour dans la salle d’attente de l’IRM. Mon avant-bras gauche, dans lequel l’infirmière a introduit l’aiguille de la perfusion, me fait mal. Le radiologue me fait signe d’entrer. Je grimace de douleur en me levant. Je tiens mon bras avec la main droite pour limiter au maximum les mouvements de mon membre douloureux. Le radiologue me dit que ce n’est pas normal, qu’une perfusion ne doit pas faire mal. Il appelle une infirmière. La douleur lancinante disparaît dès que l’aiguille est retirée. Mais mon avant-bras gauche est rouge et tout gonflé autour du point de ponction. L’infirmière veut introduire une nouvelle ligne de perfusion dans mon coude droit. Je serre les dents. L’aiguille entre sans problème, sans douleur.
Me voilà maintenant allongée sur une planche matelassée blanche qui se déplace lentement dans le tunnel de l’appareil à IRM. La machine se met à tourner autour de mon corps, puis une sensation de chaud démarre de mon coude droit et envahit tout mon corps en moins d’une seconde. Je suis effarée que le produit de contraste pénètre si vite dans toutes les parties de mon corps. La barrière de la peau, que je croyais bien efficace pour protéger mon organisme de l’intrusion de tout corps étranger, est donc vite franchie avec les moyens de la médecine actuelle… Je ne ressens aucune douleur particulière et en conclus que la deuxième perfusion a bien marché ; je suis rassurée. Je suis les instructions débitées par la machine. Respirer. Arrêter sa respiration. Ne plus bouger. Respirer. Arrêter à nouveau sa respiration. Ne plus bouger.
Juste après l’examen, le radiologue est heureux de m’annoncer que l’IRM est tout-à-fait normal, que je n’ai aucun souci à me faire de ce côté-là. Il m’apprend aussi que le produit de contraste est nocif et que je dois rester loin des gens, et en particulier éviter le contact avec des enfants pendant plusieurs heures. Il recommande une distance de plus de 5 mètres entre les enfants et moi. Je m’imagine alors rentrant à la maison, avec mon fils qui veut se jeter dans mes bras, mon mari qui l’en empêche, mon fils qui se met à pleurer, et moi qui ne peux rien faire et doit rester distante… C’est atroce. J’ai l’impression qu’on m’a jeté un mauvais sort. Je calcule que mon sortilège s’arrêtera à 21 h. À cette heure, les enfants seront couchés depuis longtemps… J’ai l’impression qu’on m’a privée de mes enfants. Qu’ai-je donc fait pour avoir ce nodule ? Pour me consoler, je vais voir « Les Bien-Aimés » au cinéma. Je prends soin de choisir un fauteuil éloigné de tous les autres spectateurs. C’est la première fois que je vais au cinéma toute seule.
Fibroscopie. Un tube va être introduit dans mon œsophage jusqu’aux poumons pour aller y prélever un petit morceau de tissu pulmonaire. Cette technique nécessite simplement une anesthésie locale et s’effectue dans la journée. Je suis assise sur un fauteuil blanc molletonné au milieu de la salle de la fibroscopie. Le médecin tourne autour de moi. Il me parle, me pose des questions, continue de marcher autour de ma chaise. Il s’arrête de temps en temps pour me faire ouvrir la bouche et vaporiser le liquide anesthésiant au fond de ma gorge. J’ouvre la bouche quand il me le demande, je réponds à ses questions. Je suis assez confiante car je me souviens des années où j’étais pensionnaire dans un foyer de jeunes filles, et où la religieuse en chef badigeonnait nos amygdales de bleu de méthylène afin de soigner nos angines. Je gardais la bouche grande ouverte sans sourciller et sans déglutir, et elle me félicitait d’être si docile et aussi peu sensible des amygdales par rapport aux autres filles. L’anesthésiant a dû faire son effet. Le médecin commence à introduire le tube dans mon œsophage. Je ne bouge pas mais j’ai les larmes aux yeux. Je sens les frottements dans mon tube digestif. J’ai la sensation désagréable qu’on est en train d’insérer un matériel souillé dans mon corps. J’imagine alors un tremblement de terre, ou un incendie, se déclenchant à l’instant, et tout le personnel de l’hôpital qui s’enfuit en me laissant là avec ce tube en plastique blanc en plein milieu de l’œsophage. Je m’efforce de rester calme. J’essaie de ne pas avaler ma salive quand le tube pénètre plus profondément dans mon corps mais je n’arrive pas à me retenir. Plusieurs fois je déglutis sans pouvoir m’en empêcher. Le médecin peste et prélève tant bien que mal de petits morceaux.
On retire le tuyau. Je me sens soulagée mais blessée. Ma gorge et mes bronches sont irritées et me brûlent. Je me mets à pleurer sans savoir pourquoi. Peut-être la fatigue des premiers mois avec un nouveau-né. Ou bien l’impression violente qu’on vient de pénétrer dans une partie intime de mon corps. On me fait asseoir dans une petite pièce adjacente, où je peux pleurer tranquillement. On m’apporte des mouchoirs. La jeune infirmière qui a assisté le médecin pendant toute l’opération me demande si j’ai donné des cours à la fac de Jussieu. J’acquiesce de la tête. Elle me dit qu’elle m’a eu comme prof, qu’elle a reconnu ma voix mais qu’elle n’était pas sûre. J’ai honte de lui montrer mon nez bouffi et rouge, mes larmes, mes sanglots, et ma tête enfoncée dans les épaules. Moi qui suis habituellement si digne et si passionnée pendant mes cours, j’ai honte de cette image dégradante de moi qui s’offre aujourd’hui.
Comme on pouvait s’y attendre, la fibroscopie n’a rien donné. La pneumologue veut que j’en fasse une deuxième. Je me rends à l’examen d’un pas résigné. C’est un autre médecin qui m’accueille. Cette fois-ci, je prends soin de ne pas déglutir après chaque vaporisation d’anesthésiant, afin que le produit pénètre bien dans mes bronches. Contrairement à la fois précédente, je ne sens pas le tuyau qui descend dans mon œsophage. Je reste bien droite sans bouger pendant toute la durée de l’intervention. Le médecin et l’infirmière semblent satisfaits. L’infirmière me dit même qu’ils auraient dû me filmer pour montrer l’exemple aux futurs patients. Quelle différence avec la première fois ! Mais alors, pourquoi ne pas m’avoir dit la première fois qu’il fallait absolument se retenir de déglutir pendant la vaporisation de l’anesthésiant ?
La fibroscopie est normale. La prochaine étape est une ponction sous scanner, afin de prélever un morceau du nodule lui-même. La pneumologue regarde son calendrier et m’informe que je vais me faire opérer un vendredi, dans quatre semaines. Je vais recevoir des documents précisant tous les détails. Je devrai rester une journée à l’hôpital après l’opération.

2 jours avant la date présumée de la ponction, je n’ai toujours pas reçu de courrier et personne ne répond aux numéros de téléphone que l’on m’a laissés. J’hésite à aller à l’hôpital pour me renseigner car il est assez loin de chez moi. Je m’acharne sur le téléphone. Enfin je réussis à parler à une secrétaire. Mon hospitalisation est bien prévue cette semaine. Je dois entrer le lendemain, jeudi, à 14 heures à l’hôpital dans le service de pneumologie. La ponction aura lieu vendredi, sous anesthésie générale, et je pourrai sortir le jour même si tout se passe bien, voire lundi s’il y a des complications. Ce sont les seules informations que je réussis à extorquer. La tentation est grande de taper « ponction sous scanner » sur Internet, mais je me retiens car je ne veux pas m’inquiéter pour rien.
Le lendemain, à 14 heures, je suis acceptée dans le service de pneumologie. Une nouvelle radio. Toujours la même image de mes poumons. Le radiologue pense que la ponction ne sera pas possible à cause d’une veine devant le nodule. Un deuxième radiologue vient me voir un peu plus tard dans la chambre, comme si le premier n’était pas passé. Il me dit que mon opération aura bien lieu demain, que tout est OK, qu’il existe bien un passage pour atteindre le nodule sans difficulté. Il ne comprend pas cette histoire de premier radiologue. Il m’informe également que la ponction se fera sous anesthésie locale et que je sortirai samedi, si tout se passe bien. Je suis surprise car ce n’est pas ce que m’avait dit la secrétaire au téléphone. Il repart. Je prie pour que la ponction soit effectuée par le deuxième radiologue.
La personne avec qui je partage ma chambre doit avoir dans les 80 ans. Elle ne sort pas de son lit. Toute la journée, elle peine à respirer, elle tousse et se plaint. Je l’entends dire à l’amie qui est venue la voir qu’elle a envie d’en finir avec tout ça, qu’elle n’a plus envie de vivre. À chaque instant, sa toux grave et profonde retentit dans mes oreilles et me serre le cœur. Le cancer du poumon est vraiment une maladie horrible. Je suis heureuse de n’avoir jamais fumé et me promets de ne jamais succomber à la tentation de la cigarette. À la vue du plateau repas, ma voisine est prise d’une quinte de toux qui ne s’arrête plus. Elle tousse, elle tousse, et finalement elle se met à vomir bruyamment sur son lit. J’essayais de montrer de la bonne volonté et de manger calmement, mais là je n’y arrive plus. Les deux plateaux repas gisent sur nos lits, débordant de nourriture. Toute la nuit elle continue de tousser. Impossible de m’endormir.
À 4 heures du matin, un infirmier me remet une bouteille de Bétadine et une blouse en papier-tissu jetable. Il m’invite à aller me nettoyer de fond en comble sous la douche avec la Bétadine, et à me vêtir uniquement de la blouse bleue et d’une culotte. Puis on viendra me chercher pour la ponction. Je lui demande si je dois aussi me laver les cheveux avec la Bétadine. Il me répond que non, mais que tout le reste du corps doit y passer. Ouf. Ma chevelure auburn, dont je suis si fière, est épargnée. En regardant le gros flacon de Bétadine, j’essaie d’imaginer comment je vais bien pouvoir me laver avec ça. J’ai l’impression que la quantité est monstrueuse.

Je me dirige sans bruit vers la douche pour ne pas réveiller les autres patients. Mes tongs claquent doucement sur le sol. On n’entend que des bruits de ronflements, et quelqu’un qui tousse, assez loin. Je me déshabille et pénètre dans l’immense douche qui doit faire deux mètres carré.
Au mur est accrochée une feuille A4 plastifiée, sur laquelle il est écrit que le filtre du pommeau de douche doit être changé tous les 6 mois pour éviter les contaminations bactériennes. Par curiosité, je cherche du regard la date du dernier changement de filtre. Cela fait plus de 9 mois qu’il n’a pas été changé. Je me rhabille et pars chercher l’infirmier. Il me dit de ne pas m’inquiéter, que c’est normal, que je peux prendre ma douche, et que toute façon il n’y a personne pour changer le filtre à cette heure-ci. Hésitante, j’ouvre le robinet d’eau de la douche, me demandant si la Bétadine va réussir à éliminer toutes les bactéries qui dégoulinent sur moi. Je me badigeonne méticuleusement de Bétadine. À la fin, je suis surprise de m’apercevoir que j’ai vidé toute la bouteille. Je suis toute propre, prête pour la ponction sous scanner. Je retourne dans ma chambre. Il est presque 5 heures.
À 8 heures, 2 personnes entrent enfin dans la chambre. Ils vont déplacer mon lit jusqu’à la salle d’opération. Allongée sur le lit, je les vois pousser, tirer, négocier les virages. Je ne comprends pas pourquoi j’ai été réveillée si tôt pour la douche. On me dépose dans un couloir à côté de la salle d’opération. J’attends. C’est à l’hôpital que le mot « patient » prend tout son sens. Être un patient, c’est avant tout attendre. Attendre d’être examiné et soigné, et attendre que le mal soit guéri.

Au bout d’un temps indéfini (ma montre est restée dans la chambre), je vois enfin le médecin s’approcher d’un pas rapide. « Bonjour, je suis le médecin qui va vous opérer. Vous savez ce que c’est une ponction ? » À peine le temps de dire un oui hésitant qu’il est déjà reparti. Un peu plus tard, deux personnes transportent mon lit dans la salle.
Tout a déjà commencé. Ce n’est plus l’heure de poser des questions. Je m’allonge sur le lit qui va s’enfourner dans le scanner. Le médecin dépose un trombone sur ma peau, à l’endroit où il pense devoir insérer l’aiguille de ponction. Je m’étonne qu’avec des machines aussi sophistiquées que les scanners on utilise comme accessoire des objets aussi anodins que des trombones, mais je ne dis rien. Le scanner tourne autour de mon corps. Le médecin doit vérifier que le trombone est bien placé. Il revient vers moi et le déplace d’un centimètre vers la droite. Nouveau scanner. Cette fois-ci, c’est bon. D’un coup sec, le médecin fait entrer l’aiguille dans mon thorax. Je sens une petite résistance, un petit bruit de déchirement au moment où ça passe, mais aucune douleur. Je reste sans bouger, avec la flèche de métal qui sort de ma poitrine. J’essaie de respirer par petits mouvements pour que la tige ne bouge pas trop. J’ai l’impression de vivre la scène de « Pulp Fiction » avec John Travolta qui enfonce une seringue d’adrénaline dans la poitrine d’Uma Thurman. À nouveau le scanner tourne autour de moi. J’essaie de ne pas penser que je suis au milieu d’une machine, avec un morceau de métal planté dans mon thorax.
Soudain, du sang commence à descendre dans ma gorge. Je ne sais pas si c’est normal. J’ai envie d’appeler mais je ne sais pas comment faire car on m’a dit de ne pas bouger. Je ferme les yeux et garde tant bien que mal mon calme. Je me dis que j’aurais dû m’inscrire à des cours de méditation cette année.
Le médecin retire l’aiguille de ponction. C’est terminé. Pour éviter tout risque de décollement de la plèvre, il me recommande de rester allongée pendant 3 heures et d’éviter de bouger. On ramène mon lit dans la chambre. J’ai une envie pressante de faire pipi. La dernière fois que je suis allée aux toilettes, c’était à 4 heures du matin. Ils auraient quand même pu m’avertir qu’il fallait rester allongé après l’opération, je serais allée aux toilettes en prévention. J’ai très envie, ça me brûle, mais je résiste car je ne veux pas m’avilir au point de faire dans mon lit.

Les premiers résultats de la ponction arriveront lundi. J’apprends qu’ils envisagent de m’opérer définitivement lundi. C’est la première fois qu’on prononce le mot « tumeur » devant moi. J’appelle mes amis qui sont dans le monde médical pour essayer d’obtenir leurs avis. Mais je n’ai pas beaucoup de données à leur communiquer concernant mon état médical car on ne me dit rien. Mes amis me conseillent de ne pas précipiter les choses. Il s’avère que la pneumologue qui était en charge de mon dossier jusqu’à présent est en congé maladie depuis plusieurs semaines. Celle qui la remplace vient me voir dans la chambre. Après s’être présentée et m’avoir brièvement demandé comment s’était passée la ponction – très bien, docteur –, elle m’apprend que je vais rester dans cette chambre jusqu’à au moins lundi soir. Je m’insurge contre ce nouveau retournement de situation. On m’avait promis que je pourrais sortir samedi si la ponction se passait bien ! De plus, lundi après-midi, je dois présenter le travail de mon équipe devant un jury à l’occasion d’une évaluation qui n’a lieu qu’une fois tous les 5 ans et qui est très importante pour mon travail. La pneumologue insiste pour que je reste quand même, mais je ne céderai pas. Je ne comprends pas pourquoi elle veut absolument que je reste. Elle m’explique que si je ne suis pas dans ce lit lundi, alors ce sera difficile pour eux de me communiquer les résultats. Je suis dégoûtée par un tel chantage. Je songe au fond de moi que peut-être la raison inavouable est qu’elle veut maintenir son quota de lits occupés, ou bien qu’elle a peur qu’une nouvelle patiente prenne ma place samedi, lui causant un surcroît de travail. Maladroitement, elle essaie de m’expliquer qu’à l’hôpital on n’aime pas annoncer les mauvaises nouvelles par téléphone. Mais ses arguments ne me font pas changer d’avis. Je veux absolument faire ma présentation orale lundi s’il n’y a aucune contre-indication médicale à cela.
Samedi matin. Ma voisine tousse toujours autant. Je viens de passer une deuxième nuit blanche à l’hôpital. Je quitte l’hôpital. Samedi après-midi, fête d’anniversaire de mon fils. 6 enfants courent dans l’appartement. J’ai préparé un gâteau au yaourt, je l’ai décoré de glaçage blanc et de fraises Tagada. Il évoque la tête d’un clown qui sourit.
Lundi, c’est le branle-bas de combat dans notre institut. Mes collègues s’affairent autour de moi. Mais tout ce stress et toute cette agitation ne me touchent pas : je suis ailleurs. Mon intervention orale se déroule sans encombre. J’attends le coup de téléphone de l’hôpital. Rien. J’essaie de les appeler. Sans succès.
Plusieurs jours passent sans que je réussisse à obtenir quelque information que ce soit. Je ne peux pas oublier les phrases de la deuxième pneumologue. Si jamais je n’avais rien, ils m’auraient appelée, ils ne m’auraient quand même pas laissé dans un état pareil ! Plus le temps avance, plus je commence à penser que j’ai un cancer. Dans ma tête, je revois la forme étoilée du nodule ; je l’imagine en train d’essaimer des cellules malignes un peu partout dans mon organisme.
Vendredi matin, toujours aucune nouvelle. J’explique à la secrétaire au téléphone que si elle ne me donne pas les résultats tout de suite, je vais partir de ce pas à l’hôpital pour les demander, même si j’en ai pour deux heures de transport. Je ne peux plus attendre. Elle essaie de me rassurer et me demande d’attendre encore une heure. Elle va se renseigner et me rappeler. Une demi-heure plus tard, le téléphone sonne. Je reconnais la voix de la pneumologue qui est en charge de mon dossier. Mon cœur bat très vite, j’ai du mal à parler. Elle est rentrée de son congé maladie. Le nodule est bénin. C’est une cicatrice fibreuse. Tout le stress s’écroule d’un seul coup. La vie, qui s’était suspendue jusqu’à cet instant, reprend son cours.
Quelques mois plus tard, je retourne à l’hôpital pour une visite finale post-opératoire avec la pneumologue. J’assiste alors à une transformation radicale de mon attitude, et cela me remplit d’effroi. En traversant les portes vitrées automatiques de la grande entrée, j’ai encore ma démarche habituelle : un pas assuré et rapide, les épaules en arrière, la tête droite, les cheveux au vent. Ceux qui me connaissent disent souvent que je déborde d’énergie, que je suis battante, enthousiaste, souriante. Et tout cela transparaît quand je marche. Puis, en m’enfonçant dans le long couloir gris qui mène au service de pneumologie, mes pas font de plus en plus lents, ma tête s’enfouit progressivement dans mes épaules, mon regard devient fuyant, l’éclat de jeunesse disparaît, l’ombre de la fatalité me recouvre, je cesse de me battre. Je suis désormais soumise aux aléas et aux exigences des autres, une boule me noue la gorge, j’ai peur de ce qui va m’arriver. Cela me fait penser à la scène finale de « Usual Suspects », avec Kevin Spacey qui, en s’éloignant du lieu de l’interrogatoire, perd petit à petit ses tics et son pas de boiteux, et se remet progressivement à marcher normalement.
Mais pourquoi ? Comment l’hôpital a-t-il pu avoir un effet aussi dévastateur sur moi ? Peut-être l’accumulation de petites choses : l’attente, la peur de l’inconnu, l’absence d’information, les changements de décision intempestifs, la fatigue, les atteintes physiques portées à mon corps, le fait qu’on ne me demande jamais rien, l’impression d’être uniquement un numéro… Je crois que je commence à comprendre pourquoi certaines personnes âgées de mon village refusent catégoriquement d’aller se faire soigner à l’hôpital : elles veulent garder leur dignité jusqu’au bout.
Est-ce normal d’être affecté par un tel sentiment d’impuissance et d’effacement après quelques examens médicaux pour un nodule qui s’avère finalement bénin ? Est-ce que d’autres patients ont déjà ressenti la même chose que moi ? Peut-être suis-je trop sensible ? Peut-être n’ai-je pas eu de chance. En définitive, c’est un malheureux concours de circonstances, une somme d’événements sans importance, qui, ajoutés les uns aux autres, ont entraîné mon affaissement. Mais si cela m’est arrivé, c’est que cela doit aussi pouvoir arriver à d’autres. Alors comment l’éviter pour les prochains ?

Un an, puis deux ans plus tard, je vais devoir retourner à l’hôpital pour un nouveau scanner et le nodule n’aura pas bougé. Pas de cancer. Pas de souci à se faire. Juste le retour instantané, dans les rouages intangibles de la machine hospitalière, de cet état de soumission.