Infarctus

En découdre avec la mort brutale et massive des cellules.


Parfois il y a des mauvaises passes dans la vie. En ce début de printemps 99 je me sentais plutôt mal, pauvre et solitaire. À Noël, Adeline (mon ex-femme) m’avait invité pour un repas avec les enfants. J’allais acheter la nourriture quand 2 jours avant elle posa comme condition que je finance le remplacement de la chaudière de chauffage central. Donc pas de fête de Noël, seulement les boules. C’est la loi de la guerre, les guerres sont dures et longues. Si je me sentais pauvre, c’était bien plus affectivement que financièrement, les enfants travaillaient et je pouvais recommencer à faire des économies pour acheter un petit appartement.

J’avais essayé de négocier une petite compensation pour la maison que j’avais laissée à Adeline, en principe seulement en attente de la liquidation de la communauté et de l’autonomie de nos enfants. Elle m’avait dit non et je m’étais gardé d’insister face au risque de réactivation du conflit autour du divorce, dont les enfants avaient tant souffert. Mais j’aurais voulu retrouver une stabilité, refonder un couple « normal », des liens d’amour. J’étais parti travailler au loin près de 10 ans pour assurer jusque-là l’entretien de la famille, puis j’étais rentré en Ardenne. Plusieurs raisons à cela, sans que je puisse en démêler l’importance relative. Ma fille aînée a rencontré l’homme de sa vie, et je serai bientôt grand-père. Je veux être présent après une si longue absence, définitivement couper une liaison fort complexe au loin, sans issue claire pour moi, et qui m’a fait beaucoup souffrir. Peut-être enfin veux-je revenir mourir sur ma terre natale. Malade depuis longtemps je pratique assidûment quelques sports, et ces derniers temps j’ai eu l’impression de terminer des courses à pied « à l’agonie », ce qui n’est peut-être pas qu’une image. « Felix qui potuit rerum cognoscere causas ! », comme je dis parfois à mes élèves. Ils me répondent au mieux « et lou s’appelorio Queyzac ? », la culture classique est tombée en désuétude. Les obscures règles administratives alliées à l’incompétence du pire ministre que nous ayons connu m’ont poussé à étendre très largement mes vœux et j’ai obtenu un poste de remplaçant dans la pire zone du département, comme je l’occupais 25 ans auparavant.

En ce printemps 99, vers fin avril, Adeline apprend qu’elle est atteinte d’un cancer avançé de l’endomètre utérin. Une amie proche en est morte 2 ans plus tôt. Je me rapproche d’elle pour l’assister dans les démarches, les consultations préparatoires à l’opération, plutôt que d’en charger exclusivement Julie ou Armand nos enfants. Après l’opération, un médecin lié à la famille obtient des renseignements auprès du chirurgien : le pronostic est sombre, il a noté des tâches suspectes au foie, et préconise une chimiothérapie sans attendre les résultats du scanner. Adeline la repousse après le mariage de notre fille. J’en informe Julie avec précaution, sans être trop pessimiste et catégorique, mais pour moi sa mère va mourir en même temps que sa fille va naître.

Je continue mon travail dans un bon lycée près de Sedan. Depuis le début de l’année scolaire je pratique un nouveau sport, l’aviron au club à Charleville, j’aime parcourir la cité par les méandres de la Meuse, il y a un côté très technique, un peu risqué, et un effort total, mobilisant pratiquement tous les muscles, qui me plaît bien. Ça me distrait des petits soucis administratifs.
Après avoir essayé de m’envoyer à l’autre bout du département, le rectorat me fait remplacer un ancien élève au collège Turenne. L’inverse est courant mais il est fort rare d’être le remplaçant de son ancien élève. Le collège a bien baissé par rapport à ce que j’ai connu ; j’ai un peu de mal, après une heure en 6e turbulente, à courir au lycée pour me plonger dans un cours de terminale moins de 10 minutes après. Il était intolérable à l’administration que je ne fasse pas intégralement mon nombre d’heures. Encore heureux que l’Adjoint ait réussi à m’éviter des déplacements impossibles. L’époque était réellement dramatique, et pourtant je me souviens de pauvres détails comme celui-ci : L’adjointe de mon établissement de rattachement me fait appeler et interrompre mon cours de terminale. Dans le bureau directorial elle hurle dans le téléphone haut-parleur branché, me traite d’incompétent et autres termes insultants. Je comprends l’histoire, qui est révélatrice de certains travers de l’éducation nationale. Il s’agit des évaluations de seconde, à chaque rentrée on devait soumettre et corriger une série de cahiers pour chaque élève de seconde, dans le but de constituer pour tout le territoire une image précise du niveau moyen de nos jeunes lycéens. N’ayant pas grand-chose d’indispensable à faire au début de l’année scolaire, j’avais été chargé de collecter les résultats, mais n’avais pu les rentrer dans le logiciel qui n’était pas encore arrivé. Même pour le bac, on a de moins en moins de temps pour faire notre travail pédagogique, mais les délais de transmission administrative sont de plus en plus longs.

Avant de partir à Sedan, j’avais averti du travail non fait, et en mission complète ailleurs je n’avais plus à m’occuper de tâches dans mon établissement de rattachement. Il arrive que parler aux chefs c’est crier au vent, et leur porter un écrit c’est le mettre à la corbeille. Les bureaucrates qui avaient pondu la merveilleuse idée des évaluations de seconde n’entendaient pas la laisser sombrer dans l’oubli, comme pourtant tant d’autres réformes vitales. Les profs commençaient à traîner les pieds devant un travail supplémentaire qui gênait la progression de leur cours, et était gratuit dans les 2 sens du terme, non payé et sans résultat pratique positif.
Au 1er juin, les technocrates du rectorat et même du ministère (Direction de la Prospective et de l’Evaluation ?) avaient fini par s’apercevoir que le travail n’avait pas été fait et la Foudre redescendait toute la hiérarchie. Mon adjointe venait de se faire engueuler et se vengeait sur moi, bêtement. Elle fait partie de ces crétins qu’on utilise sans vergogne pour couler des établissements et réduire les dépenses publiques.

Je cherche toujours une explication satisfaisante du monde, alors qu’il n’en existe pas dans cet univers kafkaïen, où personne ne maîtrise rien à l’exception parfois de son intérêt personnel. Toujours est-il que ce genre de petites gouttes est tombé dans mon vase qui était déjà bien plein, de 20 ans de diabète et de cholestérol élevé, de morts anciennes ou menaçantes, de misère affective et sexuelle. La fin des cours était là toute proche. Dans ma famille d’enseignants, ma mère puis mon père avaient attendu les grandes vacances pour mourir, j’avais attendu de même pour soigner mon diabète. Le jeudi soir après ma journée de cours je me rendis à une séance d’aviron et fis la course seul avec une yolette de 4. J’eus du mal à rentrer, à lever mon bateau, puis à remonter à vélo par la place Ducale jusqu’à ma rue Bourbon. En limite du centre historique elle offre beaucoup de petits logements un peu vétustes occupés par des célibataires qui n’ajoutent pas à la solitude l’éloignement de toute vie culturelle et citadine. À part le nécessaire pour le diabète, je n’avais que de l’aspirine, j’en ai pris un gramme, puis un deuxième. Un peu avant 23 heures, j’appelai les urgences de l’hôpital, qui me renvoyèrent au médecin de garde puis finirent par me dire de venir par mes propres moyens.

Je m’y trainai, pour me trouver face à une banderole : « Les internes en grève », mais ils me firent quand même entrer et m’installèrent avec un brassard qui se gonflait automatiquement tous les quarts d’heure pour prendre ma tension. De temps à autre l’interne venait me voir ; elle me demanda si je n’étais pas diabétique, j’avais oublié de le préciser, puis me dit qu’elle hésitait à m’envoyer en cardio ou diabéto. Je penchais de plus en plus pour la cardio et insistai pour ne pas subir le sort de l’âne de Buridan, mort de faim et de soif à égale distance de la nourriture et de l’eau. À chaque fois elle repartait sans rien dire. Vers 7 heures j’étais épuisé, elle s’écria toute heureuse d’enfin poser un diagnostic : « Ça y est, vous ne sentez pas les extrasystoles ? » Mais elle repartit encore sans décision immédiate. Enfin 10 minutes plus tard, on m’emmena dans une ambulance où une infirmière se pencha sur moi et me sangla pour me préserver des cahots de la route. Je fus accueilli à l’hôpital Corvisart par un excellent infirmier, qui me dit que la prochaine fois je devais venir directement. Après un moment d’attente, on m’installa en salle de réanimation, aux côtés de 2 compagnons d’infortune. Un médecin se présenta et me confirma que je faisais un infarctus, m’indiquant qu’une thérapie maximale avait été mise en place. De fait j’étais transfusé de produits divers et voyais du coin de l’œil les chiffres indiquant les débits.
Mon voisin le plus proche était un vieux paysan qui me demanda : « C’est votre combien ? » Je compris après un instant et lui répondit que c’était mon premier. Lui c’était son deuxième, et il me raconta son premier. Après l’âge de la retraite, il avait gardé une activité, quelques terres, des animaux, et un tracteur, assez ancien pour n’avoir que 2 roues motrices à l’arrière et 2 petites roues à l’avant. Plus éprouvée par le bord du chemin la roue avant droite avait crevé, et il avait fourni un effort exagéré pour la desserrer et la démonter, ce qui avait déclenché son infarctus. Et maintenant ? La roue avant gauche bien sûr, à mourir de rire n’est-ce-pas ?
Un peu plus tard le médecin sans rien dire vint régler mes transfusions de sorte que les chiffres doublèrent. Un peu plus tard encore, des infirmières vinrent évacuer mes compagnons, en me disant qu’il fallait me laisser me reposer. Une dizaine de jours plus tard ils me déclarèrent sans ambages qu’on les avait déplacés pour qu’ils ne me voient pas crever. Un infarctus procure en effet souvent une sensation de mort imminente, qui n’est pas toujours injustifiée. C’est le moment de tirer le bilan, d’examiner ce qu’on a fait de bien et de mal, de passer en revue toute sa vie avec ses joies et ses peines, les regrets et les remords. La mort nous prend par surprise, on avait encore à faire, à dire, à donner, à aimer, mais on n’y peut rien. J’avais demandé en vain qu’on prévienne quelqu’un, que je puisse revoir au moins Julie. Je sombrai dans un état véritablement second, perdant pied et la notion du temps qui s’écoule. Si le monde existait encore, aucun événement ne pouvait plus survenir puisque le temps n’existait plus pour moi. Je ne pouvais que m’abandonner, au contraire d’autres circonstances où j’avais intensément lutté pour survivre. Evidemment je ne sais combien d’heures, combien de jours dura cet état, mais je vis bien en reprenant complète conscience que mes soignants étaient tout sourire à l’idée que leur boulot n’avait pas été inutile et que leur bilan s’était enrichi de +1 au lieu de -1. Environ 6 ans après je rendis visite à un ami victime d’un accident cardiaque, et mon excellent infirmier me reconnut immédiatement.
Bientôt je pus recevoir des visites, puis me lever, puis encore après quelques jours me débrancher et, luxe suprême, prendre une bonne douche. Me promenant dans le couloir j’avais vue sur la petite cour où quarante-deux ans avant j’attendais la mort de ma mère. Régis lui-même, mon excellent collègue de maths de Sedan, vint me voir et m’apporta des lettres de mes chers élèves, que je ne lus pas immédiatement par peur d’une trop forte émotion, mais qui étaient très chouettes. Un jour je me trouvai dans une salle, attendant une consultation. Sur le bureau trainait un papier représentant visiblement un cœur, avec de nombreuses zones hachurées au crayon de papier. Le propriétaire de ce cœur me semblait bien mal parti, lorsque je me rendis compte que c’était sûrement moi. Après une coronarographie et des examens complémentaires il s’avéra que ma coronaire circonflexe était obstruée de bout en bout, tandis que l’interventriculaire antérieure et la diagonale étaient bouchées en trois endroits, provoquant la nécrose de vastes zones. Seule ma coronaire droite était en bon état et avait assuré en partie le travail de la circonflexe, sans doute depuis longtemps. Je me rappelai mes fins de course difficiles.

Aucune décision médicale ou chirurgicale ne fut prise tout de suite, seulement des contacts avec les hôpitaux parisiens Boucicaut et l’Hôtel-Dieu. En attendant, je bénéficiai d’une permission pour assister au mariage de Julie et David. J’avais refusé leur offre de reporter la cérémonie, en particulier pour ne pas retarder la chimio d’Adeline, probablement sa seule chance de survie. La nuit je fis un gros malaise hypoglycémique. Très faible je fus sauvé par Armand qui entendit mes appels, mais le lendemain j’étais un véritable vieillard, gênant, et je rentrai à l’hôpital. De toute façon je ne pouvais remonter dans mon petit logement en étage rue Bourbon. On décida qu’un Professeur me poserait des stents à l’hôpital Boucicaut. L’opération s’effectue par voie fémorale sous anesthésie locale, en écoutant radio Nostalgie. La table est étroite et dure, psychologiquement aussi les conditions sont inconfortables. Je ne sais où poser les mains, on me dit avec une délicatesse toute carabine : « F… les-vous sous le c.. » Au bout d’une heure, le Professeur s’arrête et me dit : « Je vais discuter l’indication chirurgicale. » Je me vois déjà le torse découpé à l’Hôtel Dieu. Mais les confrères et disciples l’encouragent à reprendre le travail et il finit par revenir, sans grand enthousiasme – échec de désobstruction de la circonflexe. J’entends toujours tout et réponds aux questions pour qu’il puisse déterminer les produits nécessaires à injecter. Un moment j’entends
– Guide de 3.5 ! 
– Il n’y en a plus. 
– Bon, 4.1 alors, ça ira.

Un peu après le Professeur annonce la pression dans un ballonnet destiné à dilater une coronaire sténosée : « 2 bars, 4, 6, 8, 10 ! Il est en train de me foutre le camp ! » J’avais bien senti une électrode se détacher, mais ça m’a inquiété, très fort. Au bout de 3 heures, le Professeur jette ses gants, peu satisfait de son travail. Il me dit qu’il pense tout de même qu’il me sera de quelque utilité et qu’on verra dans 6 mois si tout ça tient le coup. Je fonds en larmes, il me glisse une pilule et dit aux infirmières qu’il faut que je pisse 5 litres dans la journée pour éliminer la grande quantité de produits divers injectés. Quelques jours plus tard, on me transfère à Charleville pour 8 ou 10 jours. J’ai maintenant en plus des produits pour le diabète un bêtabloquant, un anti cholestérol, du Cardégic et un ou deux autres médicaments à prendre chaque jour. Je négocierai vite une diminution du bêtabloquant, le holter confirmant que mon pouls descend la nuit à 29/min. À 47 ans j’ai pris un sacré coup de vieux. Lorsque j’ai demandé à mon cardiologue combien de chances j’avais de survivre, il m’a répondu que pour moi la statistique ce serait de toute façon 0 ou 100 %. A la fin de l’été je passe une épreuve d’effort. En tant que cycliste je produis 200 w et donc je reprends mon travail de remplaçant. Hélas dès le premier matin de travail effectif je dois assurer 5 heures de suite dont 2 en 1e S et 2 en BTS. Je ne tiens que 3 jours et dois m’arrêter plus longuement pour la première fois de ma vie. Je fais en accéléré les démarches pour obtenir un séjour de réentrainement cardio-vasculaire bénéfique à Abreschwiller dans les Vosges, au lieu de me morfondre dans mon petit logement. Plus tard, le cyclamen en pot qui était longtemps resté sécher sur ma fenêtre reverdit et refleurit, j’en suis très heureux, me rappelant les petites fleurs alpines de mon enfance. Les nodules d’Adeline se sont avérés non cancéreux, elle peut elle aussi voir sa petite fille qui naît en octobre. Fête de la victoire sur la mort ! D’année en année, mon cardiologue me balance des formules qui prémunissent d’un optimisme exagéré : « Vous restez dans la frange basse du point de vue espérance de vie. », ou « Vous êtes toujours à haute probabilité d’évolution coronarienne. » Je suppose qu’ainsi il se protège de cruelles déceptions quant à la survie de sa patientèle, et préfère avoir de bonnes surprises.

Cette année 2014, le printemps précoce marque pour moi plus tôt que d’habitude le début de la saison cycliste et avec quelques centaines de kilomètres dans les jambes, je peux produire à mon épreuve d’effort annuelle 210 W, « excellent » dit mon cher cardiologue. Je ne manque pas de l’apostropher : « Soyez donc plus optimiste ! Certes vous perdez du monde, mais pensez aux rhumatologues par exemple. Ils n’ont pas de morts mais pas de résultats non plus ! Vous si, c’est magnifique ! » Peu à peu alourdi de souvenirs parfois cruels, je suis toujours plus amoureux de la vie.