Comme un regret

Un premier amour.


Le bus qui me conduit à lui porte le numéro 49. Il ne m’attend pas. Ma journée de lycéenne est terminée depuis 2 heures. Lui sort du travail. Mon corps tremble à l’idée de ces 25 minutes à ses côtés. Et s’il ne vient pas, s’il est déjà rentré ? S’il n’est pas seul ? Je n’y pense pas. Je tremble de froid, de peur. J’ai hâte. Je fume beaucoup, je remplis le vide de substances dégueulasses qui me font pourrir à petit feu. Je m’en fous, j’ai 16 ans et la vie devant moi.

La nuit est tombée. Les bus se succèdent, leurs portes s’ouvrent en accordéon avec fracas. J’observe attentivement. Je ne peux pas le rater. Ce surgissement vaut toutes les caresses. Il apaise mon corps et emballe mon cœur. Je n’ai qu’une chance par semaine, s’il ne vient pas je vais l’attendre trop longtemps. Son image remplit ma vie. Son image comme un voile devant mes yeux le jour, sous mes paupières la nuit.
Assis côte-à-côte, le moindre frôlement m’affole. Je m’emplis de son rire, de sa voix. Le feu passe au rouge, je rêve d’un embouteillage, d’un incident, d’un tremblement de terre, de n’importe quoi qui puisse me permettre de prolonger ce moment. Il me raconte tout, le boulot, les copains, les conneries. Même ses flirts. J’écoute attentivement, je savoure ses mots. Ils me pénètrent comme autant de morceaux de lui. Je veux le ressentir encore et encore. Je m’oublie. Je suis prête à tout entendre, je refuse de penser à ces autres femmes. Juste son souffle. Sa voix, grave et enveloppante. Son arrêt approche, il se lève, dernier sourire. Je suis heureuse pour longtemps. Pourtant il me manque déjà.

Le sexe avec lui d’abord parce qu’il faut le faire. C’est ainsi que ça fonctionne, à cet âge on a besoin d’explorer les corps, de se sentir, de tester, de ressentir ce que ça fait chez l’autre. Et puis, ça me permet de passer du temps avec lui. Parfois j’aimerais tout aussi bien être son pote, ou son frère, comment l’expliquer ? Je suis jalouse de tous ceux qui comptent dans sa vie. Mal dans ma peau, maladroite, je ne connais pas encore le plaisir. Je ne sais pas m’offrir. Je ne prends pas d’initiative. Je suis là pour lui, c’est tout. Mon corps lui appartient, il fait ce qu’il veut.

Dans la famille où je fais du baby-sitting, ils ont le DVD de Basic Instinct. Il me dit qu’il l’a vu aussi. Je me mets à rêver éveillée d’un érotisme passionné. Je deviendrais voluptueuse, je saurais le retenir. Je me fantasme autre et le plaisir émerge. On est loin de nos étreintes rapides dans la voiture de son père. La musique change. Plus besoin de l’attendre en douce, de forcer la rencontre. Il m’appelle sur le téléphone fixe de mes parents. Et moi depuis la cabine. Certains soirs j’enrage que la ligne soit occupée. Je deviens colère. Quand je lui parle enfin, tout s’apaise. Quand je le vois je suis une autre. Je n’ai presque plus honte.

« J’ai rencontré quelqu’un ». Au bout de ces mots, ma vie bascule. Il est tombé en amour, c’est sa première fois. Pour moi aussi, c’est la première fois. J’endure le cœur brisé. Inconsolable. L’absence. Insupportable. Des larmes versées, et la douleur, sans que jamais il n’en sache rien. Le pire c’est qu’on finit par supporter. Je me vois de retour à la case départ et je trouve ça normal. Je sais où il travaille, ses horaires, son parcours. Je me débrouille pour m’y trouver de temps en temps. Le voir. L’entendre. Pour quelques minutes de covoiturage. Pour rien.

Il s’installe chez elle. Je deviens sa maîtresse. C’est si naturel que je me demande si j’ai un jour été autre chose. Sa maîtresse. Sa confidente ? Son amie ? C’est excitant, d’être dans son monde à elle. Son angoisse à lui de laisser un indice qui le trahirait, le désir inconscient qu’elle nous surprenne. Mais la douleur qui suit est trop vive, je ne la supporte plus. C’est elle qu’il a choisi, je suis en disgrâce. Je me retire dans la souffrance.

Je déménage et je ne lui fais pas suivre mon numéro. Je prends de la distance. Il reste là, quelque part, au fond de moi. Mon amour d’adolescence. Je dois continuer sans lui. Je suis à la fac, je bosse à côté. Les portes de la liberté me sont ouvertes. Je sors un peu, rencontre quelques types, rêve d’amour et de lui.

J’ai 21 ans. Un soir, ma sœur m’annonce qu’il a appelé. Il a fait la démarche de chercher mon numéro. Il a pensé à moi alors qu’on ne se voit plus depuis si longtemps. Je fais celle qui râle un peu, qu’est-ce qu’il me veut encore celui-là, mais j’ai du mal à y croire. Heureuse et excitée comme jamais. Je ne dors plus ni ne mange. J’espère. Il me rappelle, on planifie un rendez-vous. J’espère.
Il m’annonce qu’ils sont séparés. Il le vit mal. Ça a été très compliqué entre eux. Il est suivi pour dépression, prend des médicaments pour dormir. Qu’attend-il de moi ? Je ne lui demande pas. J’aimerais le consoler, l’aider à tourner la page. Je suis là, c’est tout. Disponible.

Nos rendez-vous sont différents. Soirées, week-ends, nous nous voyons avec d’autres. Ses proches et les miens. Le sexe, toujours. Mais le plaisir n’est pas là. Ce n’est pas ce que je cherche. Ce n’est pas ce dont il a besoin. Je rencontre d’autres hommes, fais des projets. De tous petits projets que je pourrai plaquer le jour où il me dira qu’il m’aime. Je lui parle de ces hommes, ça le fait marrer. J’aimerais qu’il soit jaloux. Les rendez-vous s’espacent. Il rencontre une autre femme. Plus âgée elle aussi, et maman. Comme l’autre. C’est donc de ça qu’il a besoin. Je ne serai pas plus sa mère que celle de ses enfants. Alors je lui dis qu’il ne faut plus qu’il m’appelle. Jamais. Je sens qu’il me manque déjà. Les années ont passé. Beaucoup d’hommes sans amour. Jusqu’au jour où moi aussi, j’ai rencontré quelqu’un. Je pense à lui, parfois, semi-rêve ou bien réel. Quelque chose qui perdure, comme un regret. Celui de n’avoir jamais osé lui ouvrir le fond de mon cœur. Et le sentiment qu’on n’oublie pas.