Il faudra compter

Devenir intermittent.


« Motivé et très intéressé par vos activités, j’espère pouvoir collaborer avec votre société de production. Patati patata,
Cordialement,
Morgan. »

C’est bon, les études de cameraman sont terminées, lettre de motivation et CV dans la poche, je monte sur Paris, la ville de l’attractivité audiovisuelle ; une bonne occasion pour moi de découvrir la capitale. « Tu verras le métro, tu ne peux pas te perdre, c’est bien indiqué. » « OK, papa, c’est noté, je vais me débrouiller. »

Pas vraiment aventureux, c’est l’occasion de changer mes habitudes toulousaines et surtout de trouver un job. Voire même plusieurs car si je veux travailler pour la télé, je dois devenir intermittent du spectacle. Je ne connais pas spécialement ce statut mais c’est le régime que je vais devoir épouser, pour le pire et le meilleur. Un bon défi de début de carrière : obtenir le statut ! Mais obtenir quoi ? Une indemnité, les jours non travaillés. Une sorte de chômage mais avec des règles bien spécifiques. Tellement spécifiques qu’une option en mathématiques n’est pas superflue, car pour rentrer dans cette famille, il faudra compter ! Heure après heure, calculer et recalculer ses heures de travail. Un principe simple sur le papier mais qui reste assez flou. Les premiers mois, chaque collègue de travail a sa version : « Il faut compter les jours de travail et pas les heures. » ou « La première année, il faut faire le double d’heures. » Bref on tâtonne, on décortique, on appelle Pôle emploi en charge des dossiers et on arrive timidement à trouver des vérités. Le principe semble clair, donc j’achète un agenda et je me lance dans la conquête du Graal : atteindre le statut d’intermittent du spectacle et je l’espère, dès la première année.

Je commence à décrocher des contrats mais les débuts sont timides. Je m’inscris en intérim pour m’assurer un revenu en plus, je navigue entre 2 mondes, celui de la télé et du bâtiment. L’obtention d’un BEP électricien obtenu quelques années plus tôt m’aide à m’insérer rapidement dans une agence d’intérim. Cette agence me fait découvrir la zone 7 des transports en commun parisiens. Je n’avais jamais fait autant de transports pour aller travailler et je dirais même plus, pour faire l’aller-retour dans la même journée. Électricien en Picardie le mardi et caméraman sur les plateaux TV le mercredi, le contraste était saisissant, j’avais l’impression d’avoir une double vie. Jambon beurre le jour. Entrée, plat, dessert, la nuit.

Du coup, les jours d’audiovisuel cumulés avec les jours d’intérim, plus l’aide de mes parents en bonus, la vie parisienne se met en place. Commence donc ce décompte des jours travaillés voire même des heures pour obtenir ce statut ; les heures étant un sujet de conversation incontournable dans les nombreux métiers de l’intermittence. Chaque profession a ses thématiques devant la machine à café. Nous c’est – « Ça va tes heures, tu t’en sors ? » On n’y échappe pas. Cela permet de parler, d’engager une conversation, en gros comme souvent, de se rallier à une même cause, à un même objectif. Au début, on se prête au jeu, pour finalement comprendre que l’empathie initiale ou la fonction sociale d’une conversation se transforme en entretien professionnel, presque en une enquête. Il faut décrire ce qu’on fait, avec qui on travaille, grosso modo dire si ça marche pour toi, si oui, où, et comment. Puis tu finis par comprendre que quand on te demande si tu as tes heures, quoiqu’il en soit, tu réponds « Large, j’ai mes heures ! » Car faire croire qu’on a du travail, appelle le travail. Le manque de travail appelle la suspicion. La règle étant de toujours être enthousiaste mais pas trop pour ne pas susciter la jalousie. Se joue un jeu où il faut doser, selon la personne, les informations que tu vas distiller. Le plus important est de dire que tout va bien « niveau boulot » mais que tu es ouvert à toute proposition.

J’apprends jour après jour les codes du métier, c’est-à-dire l’humour, les vêtements, sur quoi il faut râler, comment et à qui on peut parler. Bizarrement c’est la manière de dire bonjour qui est l’apprentissage le plus dur : un mélange de bises, de serrages de mains, de hochements de tête. Il faut donc rester vigilant car tout peut évoluer d’un jour à l’autre. Alors, si vous tendez la main et que c’est la bise qu’il fallait choisir ; je vous conseille d’enchaîner les 2 dans le même mouvement, de rester droit dans vos baskets et ça passera pratiquement inaperçu. La bise entre hommes, un vrai rituel tribal. La hiérarchisation du bonjour. Comment savoir où est ta place dès le matin. Surtout quand le réalisateur fait la bise aux 2 premières personnes pour ensuite te serrer la main et continuer sur une autre bises. Alors là : Bingo ! Tu as compris comment te situer. Catégorie « techniciens de base, circulez ! » Enfin, les codes de la « cool attitude » dans les grosses productions, faire croire que tu n’es pas dans une société comme les autres ; ça rassure, un placebo pour conserver ton éthique anticapitaliste ou artistique. Il faut comprendre, je fais la bise seulement à mon père, oui je suis vieux jeux ! Mais une bonne poignée de mains en regardant dans les yeux, c’est clair, efficace et surtout plus honnête. Mon agenda se remplit, 5,4,3,2,1 BOOM, au bout de 10 mois je décroche le statut d’intermittent. Grande fête et annonce à la famille. Ma mère ne comprend pas vraiment la finalité et me dit : « Tu es intermittent pendant un an, super ! Mais l’année prochaine ? » « Eh bien, en fait maman, je vais devoir recommencer ». Fini les festivités, je reprends mon agenda et c’est reparti pour le décompte. J’arrête l’intérim, je peux me concentrer à 100 % sur mon métier jusqu’au jour où…
Le matin, seul dans l’appartement où je cohabite avec 2 amis eux aussi dans le métier, une vague silencieuse, invisible rôde dans les couloirs. Une impression bizarre. Je suis mal à l’aise pourtant rien à signaler, il fait beau, je suis en forme, c’est lundi. Et ce lundi justement, je ne travaille pas et même de toute la semaine. Pas d’inquiétude j’ai le Graal magique, je recevrai environ 30 % de mon salaire journalier les jours non travaillés. Mais ça ne marche pas. La vague invisible me surveille, elle est là. Pourtant je ne fais rien de mal, j’envoie mes CV, cherche du boulot sur Pôle emploi, envoie des candidatures spontanées. Douché, habillé, rasé, rien y fait. Bordel ! Et ça dure, l’histoire. Heureusement on est plusieurs dans la même situation, on en profite pour prendre l’air, découvrir Paris, faire du sport. Mais je reste attentif aux mails, aux appels téléphoniques, j’attends que le travail sonne. J’appelle même avec le fixe sur mon portable pour voir si la sonnerie marche correctement. Pourquoi je me sens comme ça ? Je ne sais pas mais c’est vite oublié car je travaille dans la foulée. Up up up circulez ! Je fonce, on verra ça plus tard.

Je suis dans le métro, je capte mal. « Mor..gan, t….dispo…nible ? » « Quoi ? » « Le 2 nove..bre ? » « Pardon ? » Bipppp. Je rappelle une fois sorti du métro et là à ma grande surprise, le boulot a été donné à quelqu’un d’autre ! Sûrement un technicien qui avait 4 barres de réception de plus que moi. Des anecdotes qui ne font que renforcer le malaise que je ressens. Il faut être disponible tout le temps et même éviter les endroits où tu ne captes pas et peut-être penser à prendre ton téléphone sous la douche, aux toilettes, à la boulangerie… Une pression qui a l’air normale et répandue dans le métier. Ces jours non travaillés deviennent rapidement non pas un moment de recherche ou de réflexion professionnelle ou personnelle mais une bataille engagée contre l’improductivité, sa propre improductivité. Et on te le fait comprendre. Ces jours non travaillés, tu es considéré comme disponible. À faire des réunions, préparer le matériel, répondre au téléphone et aux mails rapidement. Tout le monde s’active, travaille, produit – je dois bouger aussi. Formaté malgré moi, j’étais sous l’emprise de la culpabilité du temps libre, un luxe en soi. Le temps libre sans consommer, sans participer à quelque chose, sans pouvoir justifier d’un horaire ou d’un travail accompli. C’était donc ça, même sans patron, j’étais embrigadé dans un océan où je devais ramer sans direction, sans boussole.

Doucement, j’arrive à me sortir de cette tornade. Affirmer mon improductivité face à une société qui ne la tolère pas. Ne rien produire étant considéré comme de la fainéantise, du temps perdu. C’est vrai j’en ai peut-être perdu du temps, mon évolution professionnelle s’est faite doucement. Et pour être un bon technicien il faut pratiquer, comme partout ; mais encore faut-il le pouvoir, nous sommes nombreux au début dans le métier par rapport au nombre de places attribuées. Cette course annuelle aux heures reste quand même une clef de Damoclès au-dessus de la tête. Euh, une épée je voulais dire.

En 10 ans, 2 fois au RSA, soit dans le but d’abandonner un travail pour en convoiter un autre, soit par l’arrêt d’une émission. Aujourd’hui mon quotidien est plus agréable. Dans les phases plus calmes de mon activité, j’essaye de cultiver mes plaisirs : l’écriture de films, le dessin, la photo, mon entourage et la sieste. Toutes ces composantes me permettent de me construire et malheureusement plus que le travail. Un travail souvent formaté, routinier. Mais j’arrive à obtenir sur l’année des contrats que je retiendrai, qui me marqueront, souvent au niveau de l’humain, des rencontres, un lieu de tournage. Progressivement, année après année, se profile un nouveau challenge – ou en tout cas un nouveau dossier Pôle emploi. Un dossier qui représente une vraie bataille administrative ; un échange de courrier avec Pôle emploi peut se répéter 3, 4, 5 fois pendant plusieurs mois, une manière de déstabiliser tout humain normalement constitué. Si par chance il est validé du premier coup : les larmes, l’explosion de joie, on se tape dans les mains et on relit bien le papier plusieurs fois. C’est comme si on gagnait au loto. Le loto qui permet de reprendre une vie normale. C’est triste, on gagne juste le droit d’avoir nos droits. Parfois je pense au travail de mes rêves, peut-être quelque chose de plus stable. Mais au bout de 10 ans de ce régime d’intermittent du spectacle, je suis devenu complètement inapte et réfractaire aux méthodes de travail appliquées dans la majorité des grandes sociétés. Alors j’attends l’opportunité d’un travail diversifié, collaboratif avec des gens passionnés et un travail final de qualité et pourquoi pas un revenu assuré tous les mois, toute l’année et même celle d’après. Pfff, le rêve.