L'objet de la honte

Dans une école maternelle, près d’une cité, Faissal avait moins de 4 ans. Il était le numéro 8 d’une fratrie de 12 enfants. En ce jour de classe, il était porté par un désir ardent d’embrasser Lucas sur la bouche. Sa peau blanche, ses yeux bleus et ses lèvres rouges l’attiraient. Il rêvait de lui et sa présence lui manquait pendant les vacances scolaires. Faissal était impatient, le matin, d’aller à l’école pour le revoir. Insouciant, il allait à lui et l’embrassait tant qu’il le pouvait, pendant la récré. Lucas aimait jouer avec Faissal et lui rendait bien ses baisers. Ils aimaient partager la même trottinette. Faissal se sentait si bien à ses côtés.

Le père Noël devait passer à l’école maternelle pour distribuer des cadeaux. Faissal et ses camarades attendaient ce moment avec impatience. Comme pour plusieurs autres de sa classe, c’était pour lui la seule occasion d’en avoir. Leur maîtresse ne cessait de leur en parler. Il rêvait de cadeaux le soir. Son cœur en battait tellement fort qu’il se réveillait, et il ne retrouvait que difficilement le sommeil.
Lorsque le père Noël entra dans le petit gymnase, avec sa hotte pleine, Faissal retint son souffle. Il y avait des camions pour les garçons et des dînettes pour les filles. Lorsque le père Noël lui présenta le camion dans sa boite, il tenta une manœuvre : il se leva et alla se saisir d’une dînette directement dans sa hotte. Le père Noël voulut rétablir l’ordre des choses, en le menaçant du doigt et en essayant de lui reprendre la dînette. Faissal s’agrippa à elle de toutes ses forces. Le maître, qui s’était déguisé pour l’occasion, lança un regard à sa collègue qui était en charge de la classe. Elle lui répondit par un regard tendre, d’apaisement, qui n’échappa pas à l’attention de Faissal. La victoire était proche. Enfin, pour son plus grand bonheur, le père Noël se leva et continua sa distribution de cadeaux.

« Tous les garçons se moquent de lui dehors ! Il fait honte à toute la famille lorsqu’il sort jouer avec les autres filles du quartier, avec sa dînette. » s’écria Driss, le frère aîné de Faissal, qui arracha l’objet de la honte des mains de Faissal et lui flanqua une correction. Il était convaincu que ses arguments avaient produit leur effet sur ses parents. Mohade se leva et le rattrapa par le bras in extremis : « Est-ce que c’est ton fils ? Non, c’est le mien, je t’ai déjà dit de ne jamais lever la main sur mes enfants, moi vivant ! Laisse-le tranquille, il n’a que 4 ans, va dans ta chambre ! »
Driss, empli de rage, claqua la porte de celle-ci. Il ne comprenait pas son père, avec qui il n’avait jamais eu de bonnes relations. Faissal jouait à l’autre bout du salon, avec sa dînette, qu’il ne quittait plus. Il n’avait pas de poupées, il les imaginait. Il ne se rendait pas compte du sort auquel il avait échappé. Driss ne lui faisait pas peur, son père l’avait toujours défendu. Il coulait ainsi une enfance heureuse.

Mohade, qui s’était inquiété pour Faissal, s’empressa vers lui avec un large sourire, qui eut pour conséquence de provoquer, en retour, le sien. Il installa son fils sur ses genoux et commença à jouer avec lui. Il l’embrassa enfin sur le nez, comme il le faisait toujours avec les plus petits de ses enfants. Faissal s’était habitué à l’épaisse moustache qui le piquait. Il appréciait ses baisers qui lui rappelaient qu’il était aimé.

*

Faissal venait d’avoir 7 ans. Il jouait à la balle au prisonnier, au milieu de la rue, avec ses copines – les autres garçons préféraient plutôt le foot ou la chasse à l’homme. Pourtant, les filles n’avaient pas le droit de le fréquenter. Celui-ci était trop jeune pour se rendre compte qu’il gênait atrocement les religieux qui sortaient de la mosquée. Dans le quartier, on parlait beaucoup de lui. Presque tous les enfants de la cité le surnommaient « femmelette ». Faissal s’était habitué à ce terme qui ne le troublait plus. Il se fichait des moqueries et continuait à jouer.

Un jour, en rentrant chez lui, il aperçut 2 vieux religieux assis sur le divan du salon. La porte d’entrée de l’HLM donnait directement sur l’ouverture de cette grande pièce. Ils lui jetèrent des regards emplis de colère. Sa mère était de dos et leur servait du thé et des gâteaux. Quand elle vit l’expression de leur visage, sa main trembla quelque peu. Elle se retourna et le regarda avec une si profonde tristesse. Le regard de tous ces juges qui l’avaient déjà condamné le poussa, pour la première fois, à avoir une réflexion sur sa nature. Il y avait quelque chose en lui de mauvais. Mais qu’était-ce donc ?

Bélaïd, un de ces religieux, était devenu très ami avec sa famille. C’était un vétéran de la guerre d’Algérie. Il tenait des propos cruels parfois, il disait à Yamina que son fils était habité par le diable. Elle en était profondément affectée et se sentait de plus en plus démunie. Bélaïd s’était octroyé le droit de faire des remontrances à Faissal dans la rue, lorsqu’il le voyait jouer avec des filles. Faissal avait remarqué que Bélaïd venait plus souvent au sein du foyer, pour faire des longs serments, et répéter les prêches de la mosquée qui n’était pas autorisée aux femmes. Yamina changea de comportement envers son fils. Elle ne cessait de lui répéter une chose qu’il ne comprenait pas à cet âge-là : « Mon fils, promets-moi que tu garderas toute ta vie ton derrière fermé, que rien n’y pénétrera, que tu resteras un homme ! » Faissal, démuni devant son air désemparé, le lui promit. Elle le serra fort dans ses bras. « On me dit que les autres garçons t’appellent ″femmelette″. La prochaine fois, tu baisses ton pantalon et tu leur montres que tu es bien un homme ! Vous êtes bien dotés dans votre famille, je te promets qu’ils te laisseront tranquille très vite. » Il ne répondit pas, ne s’en sentant pas capable. Il avait déjà vu des garçons le faire dans la cité, lorsqu’ils urinaient. Il n’avait pas leur cran et avait peur d’être ridicule. Ce discours, qui s’était mis en place il y a quelques mois, allait le suivre plusieurs années.

Lorsqu’il était envahi d’inquiétude, ce qui lui arrivait souvent quand il voyait sa mère prendre un ton sévère, il allait flâner dans la chambre de son père, autour de son lit. Il le regardait dormir et surveillait sa respiration. Il avait cette étrange idée que la santé d’une personne se mesurait à l’intensité de ses inspirations et expirations. Mohade était cloué au lit à cause d’un cancer. Amaigri, il dormait paisiblement. Faissal allait jusqu’à son chevet et embrassait son crâne nu, en priant pour qu’il aille mieux. Il sortait ensuite de la chambre et prenait 1000 précautions pour ne pas faire de bruit. Il rejoignait ensuite son lit pour y dévorer un nouveau livre qu’il avait emprunté à la bibliothèque : c’était un de ses instants préférés. Il était un élève médiocre et ne comprenait pas l’intérêt de l’école, comme tout le reste de sa famille. Mais il adorait lire, il s’évadait dans d’autres mondes, plus colorés, plus protégés, loin des pressions qui commençaient à peser sur lui. Faissal était terrifié depuis que son père était tombé malade. Ses frères, sa mère, les religieux, les garçons et les filles de sa cité lui imposaient un traitement exécrable. Il préférait alors voyager dans ces univers magiques où tout finissait bien, et où les méchants étaient toujours vaincus.

Dans la cour de l’école, il s’était mis complètement à l’écart. Il avait, un temps, excellé dans les jeux de saut à la corde et à l’élastique, réservés aux filles, comme d’habitude. Les moqueries et attaques de ses camarades lui interdirent toute possibilité d’y jouer encore. Il ne restait plus qu’à choisir entre la chasse à l’homme et les matchs de foot. Il s’abstint. Les instituteurs, qui étaient au courant de la maladie de son père, s’inquiétèrent devant sa solitude. Ils organisèrent une entrevue avec ses parents. Yamina qui ne parlait pas un mot de français envoya ses 2 filles aînées. Faissal les observait discuter avec les instituteurs, de loin, dans la cour où il attendait. Lorsqu’elles le rejoignirent, une de ses sœurs avait les yeux rougis. Il n’eut jamais de retour sur cette conversation, hormis une réflexion sur le ton d’une remontrance : « Faissal, on n’a pas besoin de ça aujourd’hui ! Pourquoi tu ne joues pas avec tes autres camarades ? » Il résolut de faire comme les autres dans la cour.

Le lendemain, d’un pas déterminé, il alla vers le groupe de garçons, de son quartier, qui l’accueillirent facilement. Il reçut quelques moqueries au départ, mais il jouait bien et courait vite. Tous les chefs d’équipe le voulaient dans la leur. Le jeu était désorganisé, les règles peu claires, les tricheries nombreuses. Les équipes se dissolvaient rapidement. Il fallait souvent recommencer les parties. Il n’avait jamais connu ce désordre dans les jeux de filles : il regrettait les parties de balle aux prisonniers. Les chefs d’équipe tenaient fermement aux règles qu’ils avaient élaborées et qui les avantageaient. Les plus violents réussissaient à constituer les meilleures équipes. Le jeu perdait son intérêt, les autres élèves abandonnaient aussitôt. Faissal, lassé, organisa sa propre partie de chasse à l’homme, avec de nouvelles règles, moins violentes et plus amusantes. Le succès ne se fit pas attendre. Toute la cour voulait y jouer, les filles aussi. Un de ses camarades de classe, ancien chef des parties précédentes, voulut l’affronter au cours d’une bagarre. Toute la cour s’agglutina autour d’eux. Faissal était terrifié, il ne s’était jamais battu. Il n’avait pas conscience qu’il était plus grand et plus fort. Son agresseur leva le pied pour essayer de le taper à la tête et impressionner le reste du groupe. Il était respecté, car il suivait des cours de karaté. Faissal eut le réflexe de lui attraper le pied et de le soulever, puis, paniqué, il le relâcha, et son camarade tomba au sol. À la fin de la récré, Faissal était doublement auréolé de gloire, grâce au nouveau jeu qu’il avait élaboré et à sa victoire, lors de la bagarre.

Un jour, il rentra chez lui en pleurant. Des filles du quartier, de son âge, fraîchement arrivées du Maroc, avaient jugé sa présence diabolique dans les jeux. Leurs parents leur avaient formellement interdit de s’approcher de lui. Excédées par sa présence quotidienne, elles s’étaient regroupées et l’avaient assailli, sans le prévenir. Elles lui flanquèrent une terrible correction. Driss, son frère aîné, qui avait alors 22 ans, fut exaspéré quand il apprit la cause de ses pleurs. Driss jeta un regard à Yamina qui paraissait déboussolée. Il décida de profiter de ce moment d’errance pour traîner son petit frère, par l’épaule, jusqu’à la chambre du fond. En chemin, il prit soin de fermer la porte de la chambre de leur père. Il s’enferma ensuite avec Faissal. Driss était grand, sportif, et avait déjà atteint le niveau de la ceinture marron au karaté. « On ne veut pas d’un pédé dans la famille, c’est le diable et l’enfer et la honte sur nous ! » répétait-il en français et en arabe. Jamais Faissal ne fut traversé par autant de haine et de rage que ce jour-là.
Driss, qui voyait la maladie de son père s’aggraver, était comme transporté, euphorique. Il était devenu chef de famille. Il n’avait qu’à exiger pour que le reste de la tribu l’exauce. Il héritait du pouvoir patriarcal que les sociétés maghrébines avaient mis en place depuis des siècles. Il incarnait l’ordre. Il continua en battant d’autres membres de la famille, mais son agressivité, singulière à l’égard de Faissal, poussa leurs autres frères à en faire autant. Quotidiennement il se faisait traiter de « femmelette » et recevait des coups. Des réflexions douteuses ponctuaient sa journée, du type « Est-ce que tu fais pipi debout ou assis ? » Ses sœurs, pourtant enthousiastes quand leurs icônes gays de la pop passaient à la télévision, répétaient à tue-tête qu’elles répugnaient à en avoir un dans leur famille. Faissal n’était plus assez enfant pour être exempt de la violence des adultes. On se moquait certes de lui à l’extérieur, mais l’enfer du foyer lui était plus insupportable. Il restait jouer dehors toute la journée et ne rentrait que pour manger ou se coucher.

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Les 2 années suivantes furent un calvaire pour Faissal. Il se faisait plusieurs fois par jour insulter dans son quartier, et battre par son frère. Son père n’était plus à la maison, les médecins avaient préféré le garder à l’hôpital. Driss était déchaîné. Il était toujours installé dans le salon, seul devant le grand téléviseur, comme un pacha. Les filles et les plus jeunes passaient le plus clair de leur temps assis par terre dans une chambre, devant le petit téléviseur. Les quelques liens familiaux, les rigolades et les complicités, se tissaient dans ces quelques mètres carrés. Yamina était très absente à cause de la maladie de Mohade, elle passait ses journées à l’hôpital. Driss était trop tyrannique pour qu’on ose s’asseoir dans le séjour, à ses côtés. Il avait récemment interdit l’accès au foyer à l’une de leurs sœurs qui avait osé divorcer. Faissal commençait à s’interroger sur la personnalité de son frère. Il se servait de la bannière islamique pour imposer un diktat au reste de la tribu, mais n’avait presque aucune connaissance religieuse. Il ne faisait même pas la prière. Faissal comprit rapidement que ses références à l’Islam lui servaient à exercer une autorité abusive, pour son propre confort. Personne ne vivait bien dans l’appartement à part lui.

Faissal passait ses journées à l’extérieur, à jouer dorénavant avec des garçons. Un jour de pluie, Faissal et Nourdine étaient seuls dehors. Ils cherchaient à capturer le maximum d’insectes dans des bouteilles en plastique. Les autres de la bande étaient restés chez eux, au sec. Nourdine avait 10 ans, Faissal 9. Ils vivaient dans le même immeuble. Nourdine montra subitement une grande tendresse à son égard, en lui touchant le visage et les lèvres. Faissal sentit son cœur battre plus vite, une chaleur voluptueuse se diffusait dans son torse. Les lieux étaient déserts, Nourdine en profita pour le tirer par le bras, vers l’arrière de l’immeuble où ils vivaient, car le trafic y était presque nul. Il le caressa tendrement et l’embrassa. C’était la deuxième fois de l’année que Faissal recevait un baiser. Le fils aîné de la veuve du premier étage, âgé de 11 ans, l’avait aussi embrassé dans sa chambre. Ces douceurs resteraient les plus beaux souvenirs de son enfance.
Cet événement le jeta dans un grand trouble. Il s’indignait d’avoir éprouvé un plaisir aussi grand. Il savait désormais que cela représentait un danger pour sa propre existence. Le tyran Driss était clair à ce sujet, et Yamina laissait le champ libre à son frère aîné sur la question. Faissal sentait son désir pour les garçons s’accroître avec le temps. Il gardait l’espoir insensé que son attirance change, comme il l’avait souvent entendu dans les conversations d’adultes. Des nuits entières, il ne trouvait pas le sommeil, torturé par l’idée de ne pouvoir échapper au précipice qui s’approchait. Il s’inquiétait de la réaction de sa famille qui représentait tout pour lui. Il n’adressa plus la parole à Nourdine pendant des années, en feignant l’indifférence devant la tristesse qu’il lui montrait

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Quand Faissal atteignit les 10 ans, Mohade s’éteignit enfin, après 5 années de souffrance. Faissal avait déjà appris à vivre sans la protection de son père, et à se défendre seul. Yamina plongea dans une profonde dépression qui dura des semaines. Cette tristesse terrifiait les autres. Yamina s’empressa de jeter les vieux lits de la chambre des enfants, dont elle avait honte, du fait de leur vétusté, puis elle recouvrit le sol de tapis, pour accueillir les nombreuses femmes qui allaient venir transmettre leurs condoléances.
Faissal, égoïstement, était inquiet devant le comportement de sa mère. Sur quoi allait-il dormir désormais ? Il était préférable d’accueillir les gens par groupe, dans le salon, au lieu d’entasser les femmes dans la chambre des enfants. Yamina était dévastée. Le premier soir, après la disparition des lits, elle recouvrit les tapis de plusieurs couvertures et y déposa ses 5 derniers enfants, dont Faissal, qui s’était endormi devant la télévision. L’échiquier avait changé, le roi mort, le fou se permettait toutes les outrances. Driss, plus puissant que jamais, s’était approprié, seul, la plus grande chambre de l’appartement. Tout le reste de la tribu devait se partager les 2 autres.

En pleine nuit, Faissal fut réveillé par un bruit terrible de sanglots. Il fit un bond sur ses jambes lorsqu’il reconnut ceux de sa mère. Il pensait qu’un autre drame s’était ajouté au premier. Les pleurs provenaient de la salle de bain. Yamina était recouverte du voile et de la djellaba qu’elle utilisait pour faire la prière, qu’elle venait d’accomplir. Penchée au-dessus de la machine à laver, elle y déposait un à un les vêtements de Mohade, en se remémorant les moments où il les portait. Elle devait en faire don en fin de semaine, comme le lui avaient indiqué les religieux. Faissal ne pensait pas que sa mère, si forte, pouvait atteindre ce niveau de détresse. Il se rendait compte que les adultes qui l’entouraient étaient des acteurs et feignaient d’incarner la force, la justice, la vérité, alors qu’ils n’étaient rien de cela. Des êtres misérables qui jouaient des rôles pour cacher leur inquiétude ou leur désarroi. Ses craintes sur sa sexualité, qui l’empêchaient de dormir le soir, s’évaporèrent. Le comportement chaotique des adultes, ces derniers jours, le poussa à ne plus leur accorder autant de crédit. Il allait entrer en guerre contre eux en utilisant leur arme favorite, à savoir jouer un rôle. Lorsque sa mère cessa de pleurer, il alla se recoucher, sans grande difficulté cette fois-ci.

La rentrée se rapprochait, il allait rejoindre Nourdine au collège, qui lui montrait toujours le même intérêt quand il le croisait. Faissal feignait l’incompréhension et se moquait de ses assauts répétés. Faissal avait beaucoup d’affection pour lui et était touché par sa persévérance, mais il avait peur de son comportement imprévisible. Nourdine ne mesurait pas le degré d’immaturité et de cruauté des adultes qui les entouraient. La rentrée au collège avait lieu le lendemain. Faissal irait dans la même école que Nourdine. Il décida de cacher rigoureusement son homosexualité. Dès les premiers jours de la 6e, les discours de sa professeure d’histoire et de géographie déposèrent les germes d’une idée, dans son esprit : il pourrait fuir sa vie de cité s’il obtenait le bac. Il pourrait vivre librement sa sexualité s’il devenait riche. Les étés, en vacances au Maroc, il faisait très attention aux conversations de femmes, au sujet des notables homosexuels de la ville natale de ses parents. Ils étaient sexuellement libres. Personne n’osait les quereller sur ce sujet sous peine d’être proscrit. Les gens se contentaient de murmurer dans leur dos. Faissal les admirait, il voulait les prendre pour exemple. Ses études, dont il se fichait jusque-là, devinrent sa priorité. Élève très médiocre en primaire, il se mit à être très assidu, ce qui provoquait les fous rires de ses sœurs. En effet, il s’était emparé d’une commode que plus personne n’utilisait, et il en avait retiré les tiroirs décrétant qu’elle constituerait son bureau. Elle allait le rester jusqu’à son entrée en 2nde, où ses jambes deviendraient trop grandes pour passer dans l’espace alloué aux tiroirs.
En quelques mois, il passa des derniers de la classe au rang des moyens, puis, au dernier trimestre, il finit premier. Il ne pensait plus qu’au bac, qui était sa seule issue de secours. Ses professeurs, devant cette progression, mouraient d’envie de rencontrer Yamina pour la féliciter. Faissal n’était pas enthousiaste à cette idée. Toutes les entrevues furent avortées par sa faute. Ses sœurs, qui apprirent par accident qu’il était devenu le premier de sa classe, n’osèrent plus se moquer de sa commode. On la respectait dorénavant, et personne ne s’en approchait sous peine de déclencher ses foudres. C’était son seul espace, à lui, où il pouvait déposer ses affaires scolaires sans risquer de les perdre. Lorsqu’il faisait ses devoirs dessus, il se retrouvait en face d’une fenêtre qui donnait sur l’usine pharmaceutique, où il avait vu son père se briser les os, avec une pioche, dans la réfection d’un parking. Il suffisait qu’il y repense pour qu’il se remette à étudier avec hargne. À la fin de sa sixième, il bénéficiait d’une excellente réputation dans toute l’école. Les insultes à son égard se faisaient plus rares dans la cité.

Un jour, Faissal décida de prendre un petit chemin pour rentrer des cours. Un raccourci mal fréquenté. Il n’était pas inquiet, il ne s’agissait que des garçons de sa cité qu’il connaissait bien. Il ne savait pas que leur comportement changeait lorsqu’ils s’éloignaient de leur quartier : ils se sentaient plus libres et devenaient féroces. Au milieu d’un terrain vague, qui composait un quart du chemin, il tomba nez à nez avec deux élèves de 3e : l’un était le fils de l’obscur imam de la cité et l’autre était le fils d’un harki. Faissal avait toujours eu peur de la famille de l’imam, qui avait la réputation d’avoir les mœurs les plus rudes de la cité. Leurs femmes ne sortaient jamais, et lorsque l’une d’elles s’échappait de leur appartement, c’était toujours drapée de noir. Elles l’amusaient beaucoup, car leur façon de se mouvoir lui rappelait les barbapapas qu’il aimait tant voir, plus jeune. Plusieurs des filles de cette famille avaient fui leur foyer. Il se souvint des propos de la femme de l’imam, lorsqu’elle était venue voir Yamina pendant les obsèques de Mohade : « Pourquoi pleures-tu ? Tu devrais te réjouir que ton mari soit mort, tu as beaucoup de chance ! » avait-elle dit en provoquant l’acquiescement des autres femmes de barbus. Cette phrase avait beaucoup ému Yamina qui avait pris la mesure de l’enfer qu’elles vivaient. Dès lors, elle fut prise de dégoût à l’égard de ces hommes.

« Hé, Medhi, tu vois qui est devant nous ? C’est la femmelette. Comme il est mignon ! » s’écria Farouk le fils de l’imam. Faissal était inquiet, car Farouk se sentait tout permis. Le fanatisme dont faisait preuve son père avait concentré tous les pouvoirs au sein de leur famille. Lui et ses frères se permettaient toutes sortes d’agressions contre les autres jeunes du quartier, qui en avaient peur. « Ça te dit qu’on le baise ? À 2, ça va être facile de le forcer ! » Faissal fut pris de panique. Il voulait fuir, mais à coup sûr ils le rattraperaient. Ils étaient beaucoup plus grands que lui. Medhi hésita, puis répliqua : « Tu te rends compte, son frère aîné est ceinture noire de karaté, il a déjà tabassé plusieurs cinglés de la cité. Et son autre grand frère est celui qui court sur les wagons de train pour échapper aux contrôleurs. Il n’a peur de personne. On est morts si on fait ça ! »
Faissal en profita pour accélérer le pas et disparaître. Il savait que ses frères faisaient peur, mais il ne connaissait pas ces détails. Il ne discutait jamais avec eux.
Arrivé chez lui, il feignit l’impassibilité. Il alla dans sa chambre, qui était vide, et pleura, se sentant en danger.

La réussite scolaire ne suffisait pas. Il réfléchit à d’autres moyens pour ne plus subir d’autres insultes ou agressions, notamment au sein de sa famille. Il prit d’autres résolutions. Il s’inscrivit à un club de foot et à d’autres sports, et devint rapidement le meilleur au cours d’éducation physique. Il suivait les entraînements avec beaucoup de sérieux. Il finissait régulièrement dans les 3 premiers du cross organisé par son école. On respectait la force physique qui était le symbole de la virilité. Il rejeta tout lien d’amitié avec les filles. Il céda à la pression de sa mère, et des parents du voisinage, pour aller à l’école coranique, qui prenait place dans la cave de l’immeuble, la mosquée de fortune. L’imam qui y enseignait n’était nul autre que le cousin germain de Farouk. Faissal s’était mis à la prière par conformisme, sans être habité par la moindre croyance. Il était toujours guidé par son instinct de survie. Au bout de la première année, il devint premier de sa classe coranique, provoquant la sympathie de l’imam.
Au club de foot, les choses allaient bien, jusqu’au jour où l’équipe junior sortit de la douche. Le plus cinglé des joueurs, dont le casier débordait, fut ahuri de voir Faissal chausser ses crampons pour le prochain match. Il s’était sauvé quelques années en Tunisie, après avoir commis une agression. Il venait d’en revenir et n’avait pas suivi les différentes transformations que Faissal avait entreprises. Il se moqua de lui, provoquant une gêne générale, car Faissal était bien intégré. Il proposa à ses camarades de le forcer à lui faire une fellation dans la douche, en guise de leçon. Les autres joueurs de l’équipe junior s’inquiétèrent en pensant aux 2 frères aînés de Faissal. Leur réputation s’était largement accrue ces derniers temps : ils avaient donné des corrections à plusieurs mafieux de la ville. Il insista. Un de ses camarades répliqua :
– C’est le petit frère de Yacine… T’imagines !
– Et alors, je n’ai pas peur de lui, c’est la « femmelette » de la cité, il faut lui donner une bonne correction, ses frères ne me font pas peur !
– Tu ne feras rien, on t’en empêchera ! Si tu le touches, ils nous le feront payer à nous aussi, pour ne pas l’avoir défendu.
Face au nombre, il se rétracta. Son sourire s’effaça. C’étaient les seules fois où Faissal était content d’avoir ses frères aînés. Il les haïssait à cause du traitement qu’ils lui infligeaient mais il se doutait bien que sa situation aurait été pire s’ils n’avaient pas été là. Il apprit plus tard que ses frères avaient agi, plusieurs fois, en arrière-plan, pour le protéger.

Faissal essaya d’être toujours plus masculin. C’était devenu une obsession chez lui. Il voulait toujours être le meilleur au sport ou à l’école coranique, pour couper l’herbe sous le pied des garçons violents ou des religieux qui régnaient de façon hégémonique sur les esprits. Sa réussite à l’école républicaine le desservait devant les adultes de la cité, qui s’en méfiaient. Faissal restait discret sur ce sujet. De toutes façons, la reconnaissance ne l’intéressait pas, seule la fin l’obsédait, à savoir l’obtention du bac.

Il entra en guerre contre son frère aîné à l’âge de 12 ans pour prendre sa place. N’était-il pas un homme aussi ? Il commença par remettre en question la piété de Driss qu’il décrivait comme dévoyée. Il ne cessait de souligner sa paresse religieuse, ses abus, il connaissait déjà mieux le religieux que lui. Il était plus habile dans les discours. Driss le frappait plusieurs fois par jour, mais ne réussissait pas à le faire taire. Faissal rendait inutilement les coups, car son frère était âgé de 26 ans, mais cela le soulageait. Il était comme transporté, il pressentait que la victoire était possible. Il l’avait vu dans le regard de Driss, quand il argumentait férocement contre lui ou rendait les coups, quand il était écrasé sous son corps. Il y avait vu de la détresse.

*

À 14 ans, Faissal réussit à fédérer toute sa famille derrière lui. Il expliquait à ses frères et à ses sœurs pourquoi leur situation n’était pas juste, qu’ils devaient aspirer à plus de confort dans l’appartement, et qu’ils devaient avoir un esprit plus critique sur leur traitement, le refuser. Ils pourraient mieux vivre ensemble s’ils se soutenaient les uns les autres et rejetaient toute forme de tyrannie. L’union fait la force. Driss fut mis à l’écart, dans sa chambre. Il y passait toutes ses journées et ses nuits, devant le petit poste de télévision. Le reste de la famille s’était approprié le séjour. Faissal avait d’ailleurs imposé que deux de ses frères dorment dans la même chambre que Driss, où le grand lit avait été remplacé par des plus petits. Driss était désormais en marge de la vie de famille. Il avait la maturité d’un enfant de douze ans, il n’avait pas eu besoin de développer ses idées davantage, grâce au régime patriarcal dont il héritait et que Faissal saccageait.

Faissal s’empressa d’insuffler plus de confiance aux filles. Il s’arrangeait pour que les décisions soient collégiales. Il avait cette intuition que plus les filles auraient du pouvoir, plus les débats seraient nombreux, et moins il serait menacé à cause de son orientation sexuelle, qu’il dissimulait. Une autre ère débutait, bien que l’équilibre des forces reste précaire. Il avait prohibé les coups au sein du foyer, en les faisant passer pour honteux. Les discussions étaient devenues les seules voies de négociation. Des frustrations s’accumulaient au sein des garçons les plus forts, mais ce n’était pas un problème pour lui. Y avait-il une meilleure façon de rendre la justice que de laisser les différentes parties s’expliquer jusqu’au bout, devant des tiers ? L’usage de la force physique était une aberration, qui éloignait inexorablement de la justice. La démonstration, pour lui, était simple : si les femmes avaient eu la même force physique que les hommes, elles n’auraient jamais subi cet esclavage millénaire. Faissal ne se faisait plus battre. Yamina écoutait même ses conseils. Les manettes étaient dans ses mains. Sa sœur divorcée et son autre frère aîné, à qui l’on avait reproché de sortir avec trop de filles, avaient pu revenir au foyer.

Faissal restait inquiet malgré un fonctionnement plus fluide de la famille. Les regards de Driss, quand il le croisait dans le couloir, ses vociférations et les portes qu’il faisait claquer le terrorisaient. Il ne devait montrer aucun signe de faiblesse, Driss restait le plus fort physiquement. Faissal se souvenait parfaitement de ce jour où Driss avait accepté de ne plus le rouer de coups et de discuter avec lui. Il avait signé sa fin. Faissal sentait que Driss regrettait et voulait à nouveau libérer sa férocité, pour récupérer ses anciens droits. Faissal déploya plus d’énergie pour renforcer les autres membres de sa famille, pour les rompre au débat, et pour insuffler plus de confiance aux filles. Car la seule chose qui pouvait le sauver était le nombre. Il entreprit de discuter quotidiennement avec ses petits frères et sœurs, car les derniers de ce genre de familles pauvres étaient souvent livrés à eux-mêmes : les problèmes des adultes absorbaient toutes les attentions. Faissal leur rabâchait l’importance de l’école et les aidait dans leurs devoirs. Ils deviendraient, un jour, adultes, il avait besoin du maximum d’alliés. Driss rôdait comme un guépard et attendait une faille, pour s’y engouffrer. Faissal préférait cette tension aux coups qui le défiguraient.
Son attirance pour les garçons croissait toujours autant que le danger qui pesait sur lui. En effet, sa cité s’était radicalisée. Des jeunes que des religieux fanatiques venaient d’enrôler circulaient partout, pour prêcher la parole de leurs sectes respectives : « Vous aurez des rivières de Coca-Cola, des filles jolies à ne plus pouvoir les compter. Il faut, pour cela, nous suivre à la mosquée, on vous expliquera tout. » Faissal détestait ces jeunes qui le lui rendaient bien. Sa couverture tenait bon, on ne l’appelait plus « femmelette ». Le travail des dernières années, à savoir le contrôle de ses mots et de ses gestes, et le choix de ses amis avaient payé, en écartant les doutes sur lui. Il était toujours premier à l’école coranique et faisait toutes les prières. Certains religieux devinaient, à travers son regard et son indifférence devant les sermons, qu’il n’était habité d’aucune croyance. Mais il était impossible de le prouver, il tenait le rôle à merveille. Ils se contentaient de quelques râles.