La porte ne s'ouvrira plus

Une séparation.


La porte ne s’ouvrira plus. Désormais, il sonne pour entrer. J’aimais bien le son des clés dans la serrure pendant que j’étais en train de préparer le dîner.

Une habitude parfois trop fixe mais qui, quand elle n’est plus là, devient une absence cruelle. Le son résonne encore dans mon esprit, comme un fantôme obsessionnel qu’on croit là, tout près. Mais non, il ne rentrera plus le soir, non il ne posera plus ses clés, sur cette étagère que je détestais, avant d’embrasser ses filles qui se réjouissaient de son arrivée.

Pourquoi le tableau semble si différent quand il est regretté ? Pourquoi le tableau semble embelli par l’absence ? Comme si les souvenirs prenaient une autre forme, créaient une autre réalité qui n’a pas existé. Si seulement on avait pu la dessiner comme ça, avant de la gâcher…

Il faut en traverser des premières fois sans papa, maintenant. Premier Noël. Premier anniversaire. Premier bulletin scolaire. Premières vacances. Jusqu’à ce que ce ne soit plus des « premières fois ».

Faire le tour du calendrier, et passer de l’autre côté, pour que chaque événement familial ne ravive plus de souffrance. Pour que l’inhabituel devienne habitude. Pour que l’intolérable devienne toléré. Pour que chaque nuit blanche passe dans l’oubli. Pour inventer une nouvelle unité, créer une nouvelle communion, à 3. Ce n’est plus le même équilibre.

Il y en a des bons moments, il y en aura des fous-rires, des échanges complices, des tornades de bonheur. Mais auront-ils la même saveur, toujours ?

Est ce qu’on peut taire le vacarme de cette absence ? Le silence hurlant des évidences, qui reviennent inlassablement dans les yeux de nos enfants ?
On aurait dû y penser avant. Avant l’overdose. Avant de devenir des étrangers. La porte ne s’ouvrira plus maintenant.

Une double peine. Faire le deuil de celui qui entrait avec ses clés, et faire le deuil de celui qui sonne. Ni l’ancien ni le nouveau lien ne nous unissent. Seuls les enfants nous relient. Dans un courant alternatif, rythmé comme une partition millimétrée. Une blanche, une noire. Vide, plein. Absence, présence. Arrachement, enchantement. Décharge négative, décharge positive. On/Off. On/Off. On/Off… la cadence de l’alternance.

C’est d’une banalité déconcertante. Et pourtant, c’est à la fois si singulier, et si troublant, ce monde où l’on passe de l’absence à la présence dans un éternel recommencement. Répétition sans fin, éternel retour où il faut sans cesse régler ses énergies, accommoder de près, de loin. Si loin.

Chaque moment vécu dans la joie de la présence rend l’absence d’autant plus douloureuse. Le monde tourne autour des enfants, comme une ronde joyeuse qui multiplie le présent, ne laissant pas de place pour le futur, qui se vide. Puis la ronde nous échappe, tend une main à l’autre, puis deux, puis quatre, s’exile de l’autre côté de l’alternance, pour inverser les flux. A cet instant, il n’y a plus de temps... Mais il y a de la place. Pour construire autre chose, régler l’énergie autrement, trouver un nouveau souffle, remplir la note blanche, créer, imaginer, inventer. Suspendre le temps jusqu’aux prochaines retrouvailles.

Il faut parfois expliquer. Prendre le temps, répéter, consoler, rassurer, aimer, envelopper. Accueillir les émotions changeantes de nos enfants, qui passent parfois de la joie à l’incompréhension. De l’acceptation aux interrogations. Dire sans envahir, écouter sans juger. Composer autrement. Trouver les mots qui apaisent, laisser transparaitre la tristesse d’un adulte là où on voudrait se montrer fort. Sans elle ils ne comprendraient pas ces années d’amour et de bonheur. L’équilibre est fragile, mais le dialogue doit être permanent.

Comment vivent-ils l’alternance eux ? On/On… On/On… On/On… Jamais sur Off. Connectés à papa, puis à maman. Papa /maman… papa/ maman… dans un cycle infernal qui ne les remettra jamais ensemble. Cet espoir est pourtant toujours là, exprimé à demi-mots, mais à maux entiers, chaque semaine pleine d’un manque permanent.

Seul le temps pourra féconder l’idée que c’est mieux ainsi, que notre nouveau « nous » gagnera ses étoiles et éteindra les blessures.

La petite fille devenue grande donne le « la » de la porte qui s’ouvre maintenant. Il n’y a plus l’étagère que je déteste, elle laisse trainer ses clés comme une ado. Mais elle sait parfaitement où elles sont, celles de papa, et celles de maman, sur le même trousseau, comme pour dire que tout ça est encore connecté, relié, indissociable. Les portes ne sont pas si loin. Elle navigue entre les deux.

Petit à petit, elle a trouvé son rythme, prend sa sœur à la petite école de temps en temps. Et ce sont les clés de maman qui résonnent dans la serrure quand elle rentre du travail. J’aime alors le son de ces petites voix qui disent « coucou maman !! », alors qu’elles sont affairées à leurs devoirs, à jouer ou écouter de la musique, dans un monde qui semble s’éloigner des turbulences, et laisser la place à bien des possibles.

L’alternance peut s’adoucir, trouver d’autres chemins, créer d’autres sons, comme celui de la voix au bout du fil pendant l’absence, pour remplir la semaine Off de décharges positives.

La porte ne s’ouvrira plus ? Si, elle s’ouvre maintenant sur un « nous » renouvelé, elle ouvre un futur qui se remplit. Le son de la clé, c’est celui d’un ailleurs, d’une ouverture vers d’autres portes.