Je suis bénévole

Etre bénévole à l’Armée du Salut.


Paris, hiver 2014. La nuit est tombée. Il est 18h30. J’ai marché de Jaurès à Louis-Blanc sous la pluie. Au coin de la rue de l’Aqueduc, près des voies de chemin de fer de la gare du Nord, la caserne des sapeurs-pompiers de Château-Landon. Désaffectée. Laissée gracieusement à la disposition de l’Armée du Salut pour ses soupes de nuit. Avant, c’était sous le métro aérien de Jaurès qu’avait lieu la distribution des repas, mais les nuisances étaient si nombreuses que la mairie de Paris a décidé de cacher un peu la misère. Alors la caserne, c’est mieux. Même si le chauffage a des défaillances, parfois. Et si on voit des petites bêtes noires traverser la cour.

J’entre. Ils sont déjà en train de faire la queue derrière les barrières. Les femmes d’un côté, les hommes de l’autre. Pas par discrimination, mais parce que les femmes seront servies les premières. Avec elles, les très vieux, ceux avec des cannes ou des béquilles, qu’on aidera à porter leur plateau. On sert à 19 heures mais certains sont déjà là depuis plus d’une heure.
Les 3 types de la sécurité me laissent entrer dans le réfectoire. Quelques bénévoles s’activent. Mettre les carafes d’eau sur les tables, préparer les plateaux-repas avec couverts et gobelet en plastique. J’en connais quelques-uns. On se salue. D’autres sont nouveaux. « Tu t’appelles comment, moi c’est... » Des accents étrangers. Des couleurs de peau multiples. Je mets le gilet jaune fluo : « Je suis bénévole, Armée du salut. » Le coordinateur est là. Ce soir, c’est Sylvain. Il me pointe sur sa liste : « On doit être 12. Si tous viennent, ça devrait aller. L’école du Bon Pasteur nous envoie 5 élèves. » Il distribue nos rôles. 6 seront derrière le comptoir : 3 à servir les plats chauds, 1 pour l’entrée et le fromage, 1 pour le dessert et le pain, 1 pour le ravitaillement. Un autre sera à l’entrée pour donner les plateaux. 2 à la plonge pour laver les plateaux. Un pour remplir les carafes d’eau sur les tables. 2 dans la cour pour servir les cafés. Et le coordinateur ira d’un poste à l’autre pour donner un coup de main.

Tout le monde est prêt ? On a l’impression d’être sur scène avant les 3 coups. Il est 18 h 55. On va commencer. On fait un signe au type de la sécurité, à la porte : tu peux ouvrir.
Et ils entrent. D’abord les femmes et les éclopés. Ils défilent un par un : « C’est quoi ce soir ? C’est du porc ? » Non jamais de porc à l’Armée du Salut, mais quand ça ressemble à des saucisses, même si c’est du poulet, ils n’en veulent pas. Pareil pour les petites boîtes de pâté de dinde. Ils n’y croient pas quand on leur dit que c’est de la dinde. Peut-être essaye-t-on de leur fourguer du porc. « C’est Hallal ? » Non, ce n’est jamais Hallal. « Alors, que les légumes. »
J’ai horreur de servir les plats en sauce : plus de sauce, moins de sauce, sans sauce. Pas facile quand c’est du bœuf bourguignon.
On ne sert pas les enfants. Sauf quand les femmes arrivent avec leur gosse. « Ma fille mange aussi. » Alors double ration. La gamine a 18 mois. C’est la mère qui finit les 2 plateaux.

Les habitués, ceux qui sont là tous les soirs, Simone, Jeanine, Ahmed, on les connaît. On s’envoie des vannes : « T’es trop belle ce soir, Denise, t’as une nouvelle doudoune ! » Denise pouffe de rire. Elle n’a plus beaucoup de dents.
« Bonsoir, bon appétit » répétés trois cents fois. Ils entrent par groupe d’une vingtaine à la fois. Parlant peu. Quelques éclats de voix parfois. Quelques injures. Tous les pays du monde sont là. Sous nos yeux, dans le réfectoire de la caserne Château-Landon. « Vous savez où on peut coucher ce soir ? » On appelle le 115. « Attendez là. On doit venir vous chercher. » Les 2 ados parlent un peu anglais. D’où viennent-ils ? On ne sait pas et ça ne changera rien. Ils ont mangé mais ils sont dans la rue.

Et puis il y a ceux qu’on aimerait bien voir ailleurs. La fille qui titube et qui reste le nez dans son plateau sans être à même de se servir d’un couteau et d’une fourchette. Son compagnon la remet droite sur sa chaise quand elle vacille à droite ou à gauche. On les appelle les Finlandais. Très jeunes et très blonds. On a essayé de faire quelque chose. On n’a rien trouvé. Pas de solution. Certains ont proposé d’alerter l’ambassade de Finlande. Le major a dit non. Pas le droit. Quand ils sortent, on les retrouve sur le trottoir en train de se rouler un joint.
Il faut tenir le rythme. 300 personnes à servir entre 19 et 20 heures. « Bonsoir, bon appétit ». Il en reste combien dans la cour ? Une trentaine dit le gars de la sécurité qui fait entrer. Ah ! On n’aura pas assez. Coupez les cordons bleus en 2. Une moitié seulement si on veut tous les nourrir. Il n’y a plus d’entrées. Tant pis. On passe directement du plat chaud au fromage.

C’est la fin. On a eu juste assez. Certains reviennent pour du rab. Pas ce soir. Il ne reste plus rien. Et on commence à nettoyer les tables, à balayer, à ranger les chaises, à nettoyer les sanitaires, à vider les poubelles. Balayer la cour. Il y a des rats parfois.
« Salut Michaëla, salut Hacine, salut Jean-Fred. » « Tu rentres par où ? » « Gare du Nord. » « O.K. je te quitte, je vais vers Jaurès. » « Tu seras là mercredi ? » « Non, cette semaine je fais le dimanche. »
365 jours par an, bonsoir, bon appétit, un plateau, un plat chaud, une entrée, un fromage, un dessert, un pain et un café.