Je charge mes sacs

Aller chercher de la nourriture au Secours Populaire.


J’arrive, fatiguée. J’ai 45 minutes d’avance. Pourtant, une dizaine de personnes, assises à même le sol, adossées aux troncs d’arbres ou sur des voitures, sont déjà là. Des hommes en majorité, avec des sacs à dos. Silencieusement, je m’assois aussi sur un bout de muret bleu. Je regarde mes pompes, honteuse. Les larmes montent.

Comment en arriver là ? 11 ans dans les services sociaux, et me voilà, à cause d’une erreur administrative de l’employeur de mon époux, assise sur ce bout de mur à attendre l’ouverture. Épuisée par plus de 20 appels auprès de différents interlocuteurs, toujours sans réponse, dans l’urgence de la situation alimentaire qui nous est tombée dessus, comme une enclume. Mon seul but : nourrir mon foyer.

L’erreur administrative : l’employeur n’a pas rempli ses obligations au niveau de la sécurité sociale, et n’a pas fait parvenir les bulletins de salaire et les attestations aux services de paiement des indemnités journalières. Conséquences : pas de paiement de ces indemnités, un époux hospitalisé, des factures à payer, se rendre compte qu’il y a exactement un mois de retard, tout à faire, et surtout, personne pour répondre à ma détresse, à mon unique demande : avoir du lait pour ma fille.

Le secours d’urgence n’existait pas en mairie, les services sociaux se trouvaient bizarrement impuissants, me renvoyant aux services de la sécurité sociale, qui n’y pouvaient rien, puisque cela relevait d’une faute de l’employeur. Tout ce petit monde se renvoyait la balle, et moi au milieu, je tentais de tendre la main, juste pour que mon foyer puisse manger. Mais au lieu de m’aider, c’était à qui mieux mieux pour s’écarter du dossier. Grotesque, honteux, l’exact contraire de ce que j’avais pu offrir quand je travaillais. J’ai compris très vite que j’allais côtoyer l’indicible : une détresse sociale profonde, honteuse, angoissante et très lourde à porter.

Alors, me voilà, penaude, muette, la boule au ventre. Je n’ose regarder mes compagnons d’infortune, dont le nombre enfle. Plus l’heure approche, plus de femmes arrivent. Elles sortent ce que j’apprendrais plus tard être le sésame, celui qui ôte le malaise et la honte : le ticket jaune. Mais là, l’angoisse persistante est juste celle de savoir si l’on va juste me recevoir, simplement, humainement, ou me refouler.

La porte s’ouvre, un assaut de bras levés, des tickets jaunes en l’air, modeste passe-droit pour passer d’abord. « Que toutes les personnes qui ont un ticket jaune passent, les autres attendent. » Je me rassois sur le petit bout de mur. Une quinzaine de personnes s’engouffrent dans l’accueil. Les autres, dehors. J’attends une heure, puis le second groupe est enfin appelé. Lui, eux, moi, nous sommes plus réticents, les regards le plus souvent baissés, chaque pas dans la méconnaissance de l’accueil qui nous attend. Je sens bien que nous avons tous vécu les mêmes refus similaires, pour des causes certainement bien différentes.

J’arrive. Je me dois de passer à l’enregistrement informatique. Et là, le bénévole me demande ce que je viens faire dans leurs locaux. J’ai envie alors, déjà honteuse de ma présence le jour de distribution alimentaire, de lui hurler : « Et que voulez-vous que je sois venue faire aujourd’hui au Secours Populaire ? » Mais je ravale mes paroles, pour lui dire : « Je voudrais juste 3 litres de lait pour ma fille, pour les petits déjeuners. » Il me demande ma situation familiale : mon mari travaillant et percevant une pension d’invalidité pour ma part, nous n’avons pas de droit ouvert à la CAF. Je me fais alors entendre dire l’impensable : « Mais Madame, je ne sais pas si on va pouvoir vous aider, car vous ne percevez pas la CAF. » Les mots ne sortent plus, plus la force de me défendre, une enclume vient de tomber sur ma tête. Je me retiens au guichet pour ne pas vaciller. Je continue à encaisser, hébétée, avec un hurlement qui passe en boucle dans mon crâne : « Je veux du lait pour ma fille, par pitié, nous ne sommes pas responsables, c’est la faute de l’employeur. Pitié. » Je crois qu’il a perçu cette chute interne, car il me donne un numéro pour attendre, même s’il me répète, pour m’en persuader certainement, que je n’aurai probablement rien de leur part.

Et de nouveau, j’attends. De longues heures. Puis une dame renfermée, peu avenante, me reçoit. Je déballe tout de cette situation fantôme, car sans justificatif, mes tentatives pour avoir une aide sociale se trouvent dans l’impasse d’une réponse. Puis d’un coup, je stoppe. Je retiens mon souffle. Taraudée par la remarque précédemment reçue, je n’avais plus d’espoir. Elle finit de noter informatiquement les données. Qu’il est déplorable, cet outil informatique qui coupe, tranche et congèle la relation humaine ! La communication interrompue, je baisse la tête dans l’attente du verdict. Puis, il arrive : « Madame, je ne vais pas vous laisser sans rien pour manger. Je vous donne un ticket jaune, pour 4 semaines. Cela vous laissera le temps de faire les démarches de votre employeur et de percevoir les indemnités journalières. Ne perdez pas votre ticket. Le bleu, c’est pour aujourd’hui. » J’en aurais pleuré, si elle avait été plus chaleureuse. Mais je me contente alors d’un merci.

Je sors du bureau, épuisée, lessivée, anxieuse, mais rassurée de pouvoir nourrir ma fille. J’attends qu’on m’appelle. C’est mon tour. Je découvre alors le stock, malheureusement vidé ce jour-là par une affluence exceptionnelle. Mais peu importe, j’étais venue pour quelques litres de lait. Tout le reste est du bonus, que je n’ose pas même demander. Je charge mes sacs, on m’avait dit d’en emmener avec moi. Ils sont remplis de richesses après 4h30 d’attente. L’impression de recueillir une corne d’abondance dans mes mains. Mon cœur est gros de soulagement, car tellement de papiers et de soucis administratifs m’attendent à la maison. Savoir ce problème partiellement résolu m’ôte un lourd poids des épaules.

Et je compris, sur le chemin d’un retour au domicile que je fis à pieds, trop chargée pour prendre un bus, qui étaient ces âmes discrètes, mais lourdement harnachées, que l’on voyait courbées, marchant tête baissée, sans regarder les autres passants. Je compris que je faisais partie de cette foule muette, de brisés, de dignités perdues, de problèmes profonds, dont ils ne sont probablement pas responsables. Mais justement, puisque nous n’étions pas responsables de nos misères, il n’y avait pas de raison de regarder à terre. Je réalisai que je marchais alors comme un automate moi aussi, ne faisant plus cas de ce qui se passait autour de moi. Je levai la tête, mais les averses de cet automne me rappelèrent à mon propre chemin du jour. L’eau glaciale ruisselante me fit rabaisser mon regard, pour avancer. Mais j’avançais toujours, car pour la semaine suivante, j’avais cette chance d’avoir un ticket jaune en main. Et quels que fussent les problèmes et les refus, je comptais bien, de toute façon, toujours avancer, quelle que fût la direction inconnue sur laquelle je devais cheminer.