Changement de poste

Un fonctionnaire exemplaire « déplacé ».


Voilà plus de 5 ans que M. Lebras, chaque matin, badge en arrivant dans le hall de sa Direction. Il va ensuite prendre son café. Il s’autorise cette petite fraude, chaque matin, en se disant qu’il n’est pas de ceux qui interrompent leur temps de travail pour aller fumer une cigarette ou de ceux qui passent des heures à bavarder du dernier week-end ou du prochain pont. Ou de ceux qui, après le déjeuner, profitent de leur bureau pour piquer un petit somme. Quand il travaille, M. Lebras travaille.

M. Lebras est aimé par tous. Il fait partie de ces fonctionnaires irréprochables, ponctuels, souriants, d’humeur égale, respectueux de chacun et d’une neutralité exemplaire. Il traverse les vicissitudes professionnelles sans sembler touché personnellement par les aléas des dossiers. Il faut dire qu’il en a vu passer, des Sous-Directeurs et des Sur-Chefs, qu’il en a connu, des projets de réorganisations et de désorganisations, qu’il en a traversé, des redéploiements et des remises à niveau. Faire et défaire, voir venir, défaire puis refaire, attendre le contre-ordre, savoir temporiser, ne pas hésiter à ne pas répondre immédiatement, laisser le temps, calmer les impatiences, rester attentif sans être agressif, être en veille sans se focaliser sur le détail, sentir intuitivement la vraie urgence, savoir alors agir vite et bien. M. Lebras passe à son étage pour un sage.

Suivre M. Lebras au fil d’une journée étonnerait un journaliste anonyme. Il est égal à lui-même. Il marche d’ailleurs d’un pas raisonnablement lent, ni traînant, ni hâtif, du pas résolu d’un homme qui sait où il va, qui connaît le chemin qu’il emprunte et qui donne l’impression que rien ne pourra le détourner de son but. Il avance et les portes s’ouvrent, et il salue chacun, soit d’une poigne vigoureuse, soit d’un petit salut de la main, soit d’un signe de la tête. M. Lebras est attentif aux autres et, dans ce petit monde professionnel, dans ce bâtiment qui déploie ses 10 étages, sa bonne humeur tranquille rassure. Il ne fait pas peur. Il ne cherche pas à faire peur. Il se veut disponible, même s’il répète souvent qu’il n’est pas à disposition. On peut frapper à sa porte, le solliciter, demander un rendez-vous, on sait qu’on obtiendra une réponse. C’est un homme qui écoute.
Pourtant, il n’occupe pas un poste subalterne. Il est Chef de Bureau et dirige près d’une cinquantaine de collaborateurs. On le respecte. Certains, appartenant à d’autres services, ou d’anciens collègues, au détour d’une visite, en profitent pour lui demander conseil. On le sait attentif, posé et juste. On n’hésite pas à lui faire part de son avis, au besoin on lui signale ses désaccords. Il en tient compte, parfois infléchissant, parfois maintenant ses positions.
Ainsi, il y a quelques mois, lorsque le service général a proposé que les personnes chargées du ménage interviennent durant la journée plutôt que le matin, a-t-il sondé longuement ses collègues et adjoints avant de donner son accord. Il y avait des avis divergents. Mais il a fait savoir que la condition de ces femmes, pour la plupart originaires d’Afrique du Nord, qui vivaient en banlieue et devaient se lever le matin à 5 heures pour nettoyer les bureaux avant l’arrivée des premiers occupants vers 8h30, le préoccupait. Désormais, la présence de ces dames en blouses bleues est établie. Elles entrent dans les bureaux, passent l’aspirateur, ramassent poubelles et objets condamnés au pilon, époussètent les meubles. On les croise dans les couloirs, on les salue ou pas. Elles parlent entre elles. Elles ne sont pas toutes jeunes. Ce sont des sortes de passagères clandestines de ce grand vaisseau de marbre et de verre planté dans un des quartiers en modernisation de la ville. On ne connaît pas leur nom, ni leur prénom. On les distingue par leur blouse. Parmi elles, si on est attentif, comme M. Lebras, on remarque une Indonésienne, aux cheveux tressés et aux longues boucles d’oreilles, et 2 grandes Africaines. En début d’après-midi, elles quittent toutes ensembles le site administratif, chacune dans son habit de ville, entre voiles et boubous, et vont rejoindre leur vie.

M. Lebras a préparé ses cartons. Il quitte ce site, change de poste. Le Sous-Directeur fraîchement nommé lui a demandé de partir. M. Lebras aurait pu refuser, entrer en conflit. Peut-être aurait-il eu gain de cause. Il a hésité. Il ne s’entend pas avec ce jeune Sous-Directeur qui n’a jamais caché qu’il voulait nommer sur le poste de M. Lebras une jeune attachée venant du même Ministère que lui. M Lebras sait, par expérience, que ce chef aura sa peau. Il a hésité, non pour contrecarrer par principe le projet de son hiérarchique, non pour faire le bravache, il y a longtemps que cet horizon est dépassé. Il a hésité parce qu’il s’attendait à être nommé Sous-Directeur eu égard à la qualité de ses services, et qu’il n’a pas voulu donner l’impression d’être mauvais joueur. Mais surtout, il avait à cœur de mener à leurs bonnes fins quelques dossiers qu’il avait lancés et dont il sait intuitivement qu’il était le mieux placé pour les mener à bon port. Il aurait eu besoin de 6 mois, au maximum, enfin, disons une petite année. Ça lui fend le cœur de laisser en plan ces dossiers-là. Il sait que les dossiers ne lui appartiennent pas, c’est la vie, on passe, les dossiers restent, avancent ou reculent, ou stagnent jusqu’à ce qu’un autre fonctionnaire les prenne en main pour les mener à leur terme. À moins qu’ils ne tombent dans l’oubli. Mais tout de même ! Il range ses affaires, scotche les cartons, range ses affaires personnelles, le cadre avec la photo de son épouse, une statuette indienne qui l’accompagne depuis des années, une coupelle italienne où il stockait ses stylos. Tout est prêt. Demain, les déménageurs passeront à 8 heures pour transporter ses cartons sur le nouveau site administratif que M. Lebras va rejoindre.

Une étape de sa vie professionnelle se termine, une autre va commencer, avec un nouvel environnement, d’autres priorités, de nouveaux collègues. Tout cela ne lui déplaît pas. Que restera-t-il de ces 5 années passées ici, à ce poste ? M. Lebras sort de son bureau, part saluer ses collaborateurs, quelques collègues. Un pot de départ à son attention aura lieu dans une semaine. Il y aura quelques prises de parole. Le Sous-Directeur dressera le bilan de son travail, ne tarira pas d’éloges sur son action, le félicitera et présentera son successeur, cette jeune femme ambitieuse. M. Lebras connaît la chanson. Il jouera le jeu, remerciera tous ceux et celles qui l’ont aidé durant ces années, racontera une ou deux anecdotes, puis souhaitera bonne chance à la nouvelle cheffe de bureau.
Mais voici qu’en sortant, il croise une des dames de ménage. Il la salue, lui dit : « Ça tombe bien que je vous rencontre, je ne serai plus là demain, je change de poste. » Elle le regarde sans trop comprendre, avec ses yeux las. Il lui répète son adieu. Elle le regarde alors étrangement et articule dans un mauvais français « Vous, partir ? » « Oui, Madame, je quitte mon poste aujourd’hui. Je suis content de vous le signaler ». Alors la dame en blouse baragouine : « Vous gentil, pourquoi vous partir ? » Puis, soudain, touchant son cœur de sa main et la levant vers le ciel, puis pointant le doigt vers M. Lebras, elle ajoute, maladroitement : « Vous » et elle montre le ciel, là-haut et ajoute à voix basse « Inch Allah ». Ils se regardent. Il est ému, gêné. Il lui prend le bras, le serre entre ses mains.