À la maison

Une famille dans plusieurs maisons.


J’avais douze ans lorsque mes parents se sont séparés, mon petit frère, huit. Même si la fin d’un couple est toujours une responsabilité partagée, vu de l’extérieur, on peut quand-même facilement dire que c’est mon père qui a merdé ; c’est pourtant ma mère qui a déménagé. Réflexe de survie féminin, sans doute. Cette capacité à rebondir, à vouloir assainir une situation, à n’avoir pas peur des nouveaux recommencements, reste, je crois plus fondamentalement le propre des femmes.
Mon père est donc resté dans la grande maison dans laquelle nous avions habité tous les quatre pendant une dizaine d’années, et ma mère a loué un appartement dans la même ville, accessible à pied en une vingtaine de minutes. Il avait été décidé d’un commun accord entre eux et nous – car nous étions « assez grands » pour que l’on nous incluse activement dans cette décision – que mon frère et moi passerions une semaine sur deux chez l’un et chez l’autre. Garde alternée version éclair, tout en demeurant dans le même établissement scolaire, d’où la nécessité pour ma mère de se trouver un logement à proximité. Elle a emménagé dans un F3, nous laissant à chacun une grande chambre et s’installant un futon dépliable dans le salon. Chez ma mère est donc devenu, dans le langage familial, « à l’appart », et chez mon père, « à la maison ».

Je vis aujourd’hui aux États-Unis, sur la côte ouest. Les anglophones ont un mot que j’aime beaucoup, « home ». L’équivalent français est « chez soi », mais aussi « à la maison », sauf qu’en français, une maison c’est aussi un certain type de bâtiment, avec son propre toit, sans murs mitoyens, avec généralement plusieurs chambres et souvent au moins un étage. Une maison, ça évoque un logement confortable, une certaine aisance sociale, une cheminée qui fume, une famille. « A house », quoi. Les anglophones font bien la différence. « E.T. téléphone maison », dans la version originale, c’est « E.T. phone home », pas « E.T. phone house ». Ça ne donne aucune indication sur le type de logement qu’E.T. essaye de joindre. S’il avait été établi dans le film que la famille d’E.T. s’entassait dans un F2 au seizième étage d’une barre d’immeuble dans le 93, les traducteurs français se seraient sans doute pris la tête et auraient peut-être préféré « E.T. téléphone maman », « E.T. téléphone famille », « E.T. téléphone chez lui », ou « E.T. est dans la merde parce que France Télécom a coupé la ligne vu que personne n’a payé la facture depuis trois mois ». Fort heureusement pour eux, Spielberg n’a pas jugé utile de décrire le logement d’E.T., et le mot anglais « home » signifie simplement l’endroit où l’on habite.
Et quand c’est une maison, alors « à la maison », c’est parfait pour décrire son chez-soi. On rentre à la maison, on se retrouve à la maison, on fait une fête à la maison. Mais quand on habite un appartement, qu’est-ce qu’on dit ? Je rentre chez moi, tu viens chez nous, on se retrouve à l’appart, mais on ne dit pas « à la maison ». Ou bien peut-être que si, et qu’il n’y a que moi qui fasse cette dichotomie ? Le fait est que ces derniers temps cela a commencé à me déranger, que dans ma famille on parle de chez mon père comme d’ « à la maison ». C’est toujours le cas aujourd’hui. Lorsque je rentre passer quelques semaines en France avec mon mari, on loge soit chez ma mère, soit « à la maison » – mes parents ont tous les deux déménagé depuis mon enfance mais mon père habite toujours une maison, et ma mère toujours un appartement. C’est comme si chez mon père, c’était « home », et que chez ma mère, ou bien chez moi aujourd’hui aux États-Unis, bref partout ailleurs, c’était autre chose, mais pas « home ». Alors que justement, si j’ai déménagé si loin, si j’ai mis entre l’endroit où j’ai grandi et ma vie d’adulte non seulement tout un océan mais tout un continent, c’est pour pouvoir me créer un vrai home à moi, tranquille dans mon coin. Et que si notre maison familiale représentait bien « chez moi » jusqu’à mes douze ans, entre douze et dix-huit ans mon « home » a été sérieusement perturbé. Il changeait toutes les semaines. Quand je voulais prévoir quelque chose avec des amis, il fallait que je calcule dans quel « home » je serais à la date en question, car l’heure à laquelle je devais être rentrée en dépendait. Quand je faisais mon sac le jeudi soir pour que l’un de mes parents le dépose, en même temps que moi, dans l’autre « home » le vendredi après mes cours, je devais penser à ce que j’avais laissé dans le home à venir et à ce dont j’allais avoir besoin dans la semaine – et croyez-moi, pour une fille entre douze et dix-huit ans, oublier un certain vêtement dans le mauvais « home », ça a des conséquences vitales sur les sept jours suivants. J’ai donc appris très jeune à faire mes bagages, à organiser mes affaires, à anticiper. J’avais un grand sac de voyage bleu foncé avec plusieurs poches qui avaient chacune leur fonction attribuée, un compartiment pour mes vêtements, un autre pour mes livres en cours, une place pour chaque chose du quotidien dont je me servais d’une semaine sur l’autre et que je ne pouvais pas avoir en double. Ce sac, c’était un peu mon « home » transportable, qui contenait tout ce qui m’était essentiel pour que je me sente chez moi chez mon père comme chez ma mère. Pas étonnant que je sois devenue si adepte des voyages par la suite.

Après ma majorité, j’ai emménagé dans une chambre d’étudiante, puis avec mon copain de l’époque, puis dans plusieurs pays étrangers. Je suis devenue experte dans l’art de me trouver rapidement un logement bien situé, pas cher, de le rendre confortable et cosy, quels que soient la ville ou le pays. Pour un stage d’un mois ou une école de trois ans, pour un voyage de longue durée, pour un déplacement professionnel, pour m’installer en couple... J’arrive même toujours à sous-louer mon chez-moi lorsque je me déplace pour plus d’un mois, à des gens de confiance, sans problèmes notoires. Mon lieu de vie n’est jamais un poids puisque quand je n’y habite pas, je n’ai même pas à payer le loyer. Tout ce qui touche au « home », je maîtrise. Les squattages longue durée sur des canapés amis, les recherches d’appart sans fin, les loyers impayés qui s’accumulent, les mauvaises relations avec des proprios, les coloc’ toxiques, tout ça n’a (presque) jamais fait partie de ma vie, même si j’ai eu douze lieux de vie en dix ans. C’est un drôle d’équilibre : d’un côté je ne me sens pas sédentaire, je sais que je peux m’installer du jour au lendemain dans une ville inconnue et m’y sentir bien, je n’ai pas envie de devenir bientôt propriétaire, ni l’impression d’être installée pour la vie là où j’habite aujourd’hui ; et de l’autre, je déploie beaucoup d’énergie pour que mon chez moi soit agréable à vivre, confortable pour recevoir, propre et bien rangé parfois à l’extrême. J’ai souvent l’impression, en découvrant les intérieurs de mes amis et de mes connaissances, que mon chez-moi fait plus vieux, plus mûr, et ça n’est pas forcément un sentiment positif. Je sens bien que j’ai « l’organe du chez-moi » un peu trop surdéveloppé, et j’aimerais bien parfois savoir mettre plus d’énergie dans d’autres parties de ma vie, au détriment du confort ou de la propreté de mon logement.
De la même manière, j’aurais bien aimé en grandissant avoir la liberté de mettre plus d’énergie dans le simple fait d’être une ado (oui, j’ai conscience de l’oxymore). Grandir dans une famille qui se décompose doucement sous le petit feu du mensonge, puis lorsque la vérité a éclaté, dans une famille que les adultes cherchent à recomposer à grands points de suture et sans anesthésie, ça ne laisse pas les enfants indemnes. J’ai eu l’impression de me retrouver, moi l’aînée et la seule fille, au milieu d’un cirque dans lequel « les grands » avaient perdu leur toute puissante sagesse, leur couronne d’infaillibilité, leurs épaules solides et réconfortantes. Il n’y avait plus de règles. Ce sur quoi j’avais bâti ma confiance et mon système de valeurs familiales pendant douze ans s’était effondré devant mes yeux ; on me baratinait que c’était l’amour pour moi, pour nous, qui avait motivé des décisions lâches alors qu’au lieu de l’amour, c’était une violence morale profonde que je ressentais au jour le jour ; on me demandait d’être raisonnable, de prendre sur moi, de me conduire en adulte alors que des personnes de plus de vingt ans mes aînés se comportaient sous mes yeux comme dans une cour de récré. C’était l’anarchie dans mon monde de gamine, c’était la fin de l’enfance. J’aurais pu perdre pied, devenir incontrôlable, fuguer, me réfugier dans des substances. Mais j’étais une petite fille bien élevée avec la tête sur les épaules et de bonnes fréquentations, donc j’ai fait comme il fallait. Je me suis bien comportée, à part dans les moments où les vannes s’ouvraient et où l’on me faisait clairement comprendre qu’exprimer mon désarroi n’était pas acceptable, que la bonne atmosphère familiale passait avant tout et que sous aucun prétexte je ne devais venir tout gâcher avec mes petites rébellions, avec le peu de moyens que j’avais à ma disposition pour exprimer mon profond sentiment d’injustice.

J’ai découvert par moi-même, en devenant adulte, la formidable quantité d’énergie que requiert le développement de soi - plein, vrai, entier. Avoir une passion, trouver sa voie, s’épanouir dans son travail, avoir l’impression d’être là où l’on doit être : c’est parce que je suis dans la poursuite constante de ces possibilités que je me rends compte qu’il m’a manqué le terreau nécessaire à leur développement, dans l’âge tendre. Non pas qu’il soit trop tard mais j’ai perdu du temps, ou plutôt, on m’en a fait perdre. Sous couvert de bonnes intentions, sous prétexte de nous procurer, à mon frère et moi, un cadre familial stable avec deux-parents-qui-s’aiment, on a laissé le mensonge prendre place, s’installer, se faire un nid et nous inclure de force dedans. Aujourd’hui je suis sans cesse tiraillée entre la volonté de cultiver le pardon, de ne pas pointer du doigt, de ne pas déverser le fiel de la petite fille restée en moi, et le besoin de crier au monde que non, rien, mais rien ne justifie le mensonge. Sur des enfants, rien n’est plus destructeur que la dissimulation, la certitude sourde et inconsciente que quelque chose ne tourne pas rond, la peur qui ne trouve pas sa raison. Car les enfants savent TOUT. Car l’on ne peut rien cacher à celui qui n’a pas les outils pour exprimer ce qu’il comprend du monde qui l’entoure, et qui évolue dans un système qui nous échappe à nous adultes. On pense qu’on parle le même langage, on pense que si l’on se tait, et que l’enfant se tait aussi, c’est qu’il ne sait pas ; on a tort. Mais tort à un point ! Mais comme il est déconnecté de lui-même, celui qui a oublié la façon dont il voyait le monde étant petit et qui s’imagine qu’il peut flouer un enfant comme on peut flouer un adulte !
Le mensonge ne surgit pas une fois que la vérité a éclaté. Le mensonge peut être sa propre entité indépendante, vivre de lui-même, grandir et prendre place alors que la vérité est loin, si loin. Il n’y a pas un état de fait qui devient mensonge une fois que l’on se rend compte que la vérité n’est pas celle qu’on croyait ; non, il y a le mensonge d’abord, tout seul, ce gros boa hypnotiseur tout enroulé qui avale tout ce qui passe sur son passage et grossit à un rythme implacable, ravageur. Le mensonge pompe une énergie folle. Il est là, lové, tranquille, et il absorbe. Il ne fait qu’absorber, de manière tellement sourde qu’on en oublie sa présence, qu’on s’y habitue car elle est presque douce, presque anesthésiante de constance. J’ai grandi dans le mensonge, et je me suis habituée à ce qu’il pompe toute mon énergie. Puis, une fois que le boa a explosé, car on ne peut absorber constamment sans limite, j’ai continué à grandir mais cette fois dans l’injustice et dans l’impossibilité de l’exprimer. Mais j’ai grandi quand-même et il n’y a qu’aujourd’hui, dans la fin de ma vingtaine, m’étant échappée à l’autre bout du monde, que je peux enfin souffler, m’asseoir, constater les dégâts et entamer les réparations. Commencer à être une femme et non plus une ado blessée, freinée dans son développement personnel, contrariée dans la découverte de son corps, confrontée bien trop tôt à la violence morale qui peut sous-tendre une relation sexuelle, aux conséquences parfois bien trop lourdes de l’infidélité. Cahin-caha, j’ai fait face en grandissant, mais le malaise trouve toujours un mode d’expression et c’est contre moi-même que mon propre corps s’est retourné. Mon père l’ignore mais sa lâcheté, son mensonge, et la façon dont il a imposé que les choses se passent par la suite, m’ont atteinte dans ce qui m’est le plus intime. En surface je gère toujours très bien les choses, ma vie, mon travail, mon métier, mon couple même, mais à l’intérieur je suis en négociations permanentes. Ce qui a été un combat contre mon corps pendant des années est aujourd’hui un apprivoisement et j’entrevois le bout du tunnel, mais je n’ai pas fini d’y passer un temps fou, une énergie précieuse et une somme d’argent conséquente.

Je sais très bien habiter un espace, une ville, un pays, mais ce que je suis en train d’apprendre c’est comment m’habiter, moi. Comment habiter mon corps. Comment me réconcilier avec lui après toutes ces années pendant lesquelles notre collaboration a été frustrée, pendant lesquelles j’étais trop accaparée par les conneries des autres pour apprendre à l’écouter. Mais mieux vaut tard que jamais.