Courir sans fin

La lassitude d’un evie domestique et conjugale.


Carine pense à toutes ses amies qui, comme elle, se sont levées ce matin, se sont occupées des enfants, puis sont sorties faire les courses au supermarché, ont préparé le déjeuner, et le dîner, puis ont passé l’aspirateur, rangé la machine à laver la vaisselle, lancé la machine à laver le linge, étendu le linge encore humide, repassé les chemises de leur mari, plié les sous-vêtements, rangé les piles dans les armoires, celle des enfants, celle de leur couple et puis se sont assises un instant en déroulant dans leur tête la liste des tâches à accomplir en ce samedi matin afin de ne rien oublier, ne rien oublier, ne rien oublier. Comment font-elles donc Julia, Blandine, Sonia, Fatima pour tenir le rythme, pour s’en sortir ? Carine n’en peut plus. Alors, aujourd’hui, elle a soudain décidé de dire non. Ça s’est joué en quelques secondes au moment où elle allait ouvrir son cartable pour relire un dossier que son boss lui a demandé d’annoter pour lundi matin. Son corps s’est refusé. Il s’est raidi et a imposé à son bras de ne pas prendre la serviette bondée. Il l’a poussée vers la chambre, a repoussé les draps encore défaits et l’a obligée à s’allonger. Dehors, Xavier court avec ses potes, emporté par leur amitié, poussé par cette préparation au marathon qui lui donne une force et une envie débordante quand elle, Carine, se sent épuisée par cette semaine de boulot, par ce nouveau job dont elle était ravie mais qui la surmène, qui lui creuse les traits sous les yeux et la vide, épuisée par ce samedi de galère, la perspective du week-end, les enfants qui la réclament, la mère de Xavier qui viendra déjeuner demain et qui n’arrêtera pas de se plaindre du temps qui passe, de l’ennui et de la méchanceté des gens, et Xavier qui déborde d’énergie, Xavier qui n’en finit pas d’avoir des projets et des idées et des chronos à battre et à améliorer, Xavier qui se perd et la perd. Carine s’est allongée sur son lit. Yanick regarde la télé dans sa chambre, Virginie joue sur son ordinateur.

Elle a toujours aimé la force de Xavier, sa capacité à aller au bout de ses projets, sa volonté. Il en a toujours eu pour 2, pour elle, et cette volonté les a tirés depuis près de 20 ans. Elle l’admire. Elle sait qu’elle peut se reposer sur lui. Il est fort, bien plus fort qu’elle. Elle a besoin de lui. Il est capable d’entrainer ses amis, il sait tout faire, vite, bien. Avec cette application qui le caractérise, avec ce sérieux qui lui fait vérifier tous les détails, sans sembler forcer, sans même râler, parce qu’il est hyper organisé, méthodique, performant. Elle se sent petite fille parfois devant lui, non pas tant à cause de son mètre 87, de sa taille élancée de marathonien, de son allure élégante de cadre supérieur, mais parce qu’il voit vite et juste, qu’il a un jugement droit, sur les choses et les êtres, et sur elle. Il la connaît mieux qu’elle. Elle le sait. Elle le savait. Depuis quelques semaines, elle n’en est plus si sûre et cela la tourmente, la trouble. Elle pense à lui qui court, lui qui l’aime et le lui prouve, qui est si gentil avec elle, qui s’occupe de tout et gère tout si bien, lui qui organise tout et sait si bien lui faire confiance pour que toute la maisonnée fonctionne au mieux. Elle pense à lui mais un autre visage se surimpose à celui de Xavier, celui de cet ami commun, ce vieil ami, cet homme si différent de Xavier, cet homme qu’elle croyait connaître, qui occupe de plus en plus son esprit au point de venir ce samedi matin se glisser à côté d’elle dans les draps désertés par Xavier, cet homme près duquel elle voudrait s’être endormie, cet homme aux lèvres douces et chaudes, cet homme si inattendu que sa vie en est toute bousculée, tandis que Xavier court.

Carine et Xavier se sont rencontrés très jeunes et ce fut une passion avide. Au point qu’elle est tombée enceinte à 18 ans. Elle a avorté. 2 ans plus tard, ils se mariaient. Yanick et Virginie sont nés. 2 beaux enfants. Que du bonheur. Longtemps. Puis le sentiment de porter seule la maison. Drôle d’impression. Comme si Xavier organisait ses courses, ses préparations, ses week-ends et l’informait au dernier moment qu’il partait courir avec les copains en sachant qu’elle serait toujours là pour s’occuper de tout le reste, la maison, les enfants, les docteurs, les vacances, les démarches. Comme si, finalement, lui vivait sa vie et elle sacrifiait la sienne. Le jour où elle s’était ainsi formulé leur relation, elle avait eu si peur qu’elle avait aussitôt banni cette idée de sa tête. Non, il lui faisait confiance, pleinement confiance. Il travaillait tant qu’il avait bien besoin de se défouler en vidant son corps et son esprit de toutes les tensions qu’il accumulait dans la semaine. Elle était forte, elle devait tenir, pour eux 2, pour leurs enfants, pour leur amour.

Un jeune homme passait parfois dans la cour intérieure de l’immeuble où Carine travaillait. Avec sa collègue, elles voyaient passer ce jeune homme brun à belle allure, toujours pressé, qui dévalait l’escalier puis traversait la cour en leur faisant un petit signe de la main. Vanessa lui avait dit un jour qu’il la regardait, elle. Carine avait tourné la tête, surprise. Elle ? Elle avait souri à sa collègue. Elle ne tournait jamais la tête vers lui, comment aurait-il pu la regarder ? Justement, avait dit Vanessa, tu l’intrigues. Les jours suivants, elle avait tourné la tête pour voir ce jeune homme brun qui la regardait et elle avait vu qu’il la regardait. Elle lui avait souri. Lui aussi. Quelques temps plus tard, il s’était approché d’elles, toujours pressé. Sa photocopieuse ne fonctionnait plus et il avait besoin d’une copie de son CV. Elles avaient bien entendu donné leur accord pour lui rendre service et s’étaient extasiées ensemble devant ce CV magnifique. Il leur avait dit qu’il prendrait bien un pot avec elle(s) pour les remercier. Avec toi, avait dit Vanessa à sa collègue. Non, avec nous, bien sûr, avait répondu Carine. Non, je t’assure, c’est à toi qu’il s’est adressé, avait repris Vanessa. Mais il a une copine, que veux-tu qu’il fasse d’une vieille comme moi, avait répondu Carine.

Mais elle s’était mise à songer, Carine. Ce jeune homme brun inattendu. Elle aimait Xavier, il n’y avait aucune ambigüité et il n’y en aurait jamais. Au point que, quelques mois plus tôt, elle avait décidé de courir avec lui, afin de l’accompagner et de participer à son plaisir. Mais très vite, elle avait renoncé. Son corps rondelet n’était pas adapté à la course. Elle n’allait pas assez vite, retardait le groupe, un vrai fardeau. Elle avait arrêté. Mais ce jeune homme brun. Quelques jours plus tard, alors que Vanessa s’était absentée, il était descendu d’un pas rapide qu’elle avait reconnu dans l’escalier, puis, passant devant elle, avait ralenti et lui avait proposé de prendre un verre le lundi après le début des congés scolaires. Il était prof et aurait un peu de temps. Soudain émue, elle avait dit oui. Il était parti de son pas rapide. Elle avait pensé qu’il ressemblait à Xavier, avec son allure, sa façon pressée de marcher, ce regard droit et direct, cette certitude de gagneur que trahissaient ses yeux. Prendre un pot, s’était-elle dit, ça n’engageait pas à grand-chose. Deux jours avant le lundi, elle avait regardé sur internet pour en savoir plus. Elle avait repéré son nom sur la boîte aux lettres, elle avait retenu le lycée où il enseignait, inscrit sur son CV. Elle avait ouvert le lien et était devenue blanche. Un encart apparaissait sur le site du lycée. Il annonçait que le jeune homme était mort subitement. Elle avait failli s’évanouir.
Il avait fallu de rien montrer, à personne. Mais comment taire cette détresse qui lui déchirait le cœur. Comment masquer le chagrin qui, à tout moment de la journée, la faisait chavirer ? Comment dissimuler les pleurs qui lui délavaient des yeux ? Elle ne comprenait pas, Carine, ce qui se passait en elle. Comment aurait-elle imaginé que la mort de ce jeune homme, qu’elle connaissait si peu, aurait pu la rendre aussi malheureuse ? Sur quoi pleurait-elle ? Sur qui ? Sur ses illusions ? Sur ses fantasmes ? Ne rien dire, à personne, ne rien montrer, survivre, sans personne à interroger, sans savoir ce qui s’était passé, sans espoir de ne rien savoir de ce drame affreux, si inattendu, si incroyable, de ce drame qui la terrassait. À la maison, Xavier et les enfants s’étaient juste demandé pourquoi elle s’était mise à porter des lunettes noires en hiver.

Sur le site du lycée, l’enterrement avait été annoncé. Carine s’y était rendue, anonymement. Une foule nombreuse d’élèves s’était rassemblée à l’église autour de la famille du jeune homme. La nef était pleine de gens qui le connaissaient. Des gens qui chantaient et priaient pour lui. Carine s’était unie très fort à leur ferveur et elle s’était mise à prier aussi pour lui, pour ses frères et sœurs, pour ses parents, pour son amie, pour tous ces gens qu’elle ne connaissait pas et ne connaîtrait jamais, eux qui l’avaient côtoyé, qui avaient parlé avec lui, avaient ri avec lui. Et derrière ses lunettes noires, elle avait longuement pleuré. Si longtemps, si souvent. Si bien qu’un jour, n’y tenant plus, ne sachant si la mort ne l’invitait pas à rejoindre ce jeune homme brun, elle avait, en dernier recours, écrit un mail à Frank, cet ami de toujours, l’ami de toute la bande, le vétéran, le sage, cet homme que le décès de son épouse avait laissé veuf quelques années plus tôt et qui saurait bien, lui qui avait traversé les ravins de la mort, entendre l’inexplicable. Elle lui avait dit toute sa peine dans un grand cri qui n’appelait pas de réponse, un immense cri de détresse qui tenait en une page qu’elle avait envoyée à cet ami, en se disant que cette communion dans le malheur ferait peut-être qu’il comprendrait, non personne ne pouvait comprendre, mais elle avait besoin de dire cette souffrance et qui mieux que cet ami pouvait l’entendre, même si elle ne demandait rien, juste qu’il lise ce mail. Elle avait cliqué. Qu’allait-il penser d’elle ? Qu’elle était folle ? Oui, elle était folle. Mon Dieu, qu’avait-elle fait ?
Quelques jours étaient passés et elle avait reçu un mail, très court, accusant réception de cette lettre inattendue, et lui proposant de se rencontrer pour parler du jeune homme brun.

Ils s’étaient donné rendez-vous à la sortie du métro. Ils s’étaient approchés l’un de l’autre, timidement comme 2 inconnus. Puis ils s’étaient rendus dans un bistro voisin prendre un café. Longuement, elle avait parlé du jeune homme brun. Tu ne diras rien à Xavier, avait-elle soufflé, tu ne lui diras rien ? Il avait baissé les yeux. C’était entre eux, leur secret, elle n’avait pas de souci à se faire. Et puis, qu’avait-elle fait au juste ? Rien. Quand ils s’étaient dit au revoir, sur le trottoir, il l’avait prise dans ses bras et l’avait serrée très fort contre lui. Elle lui avait dit à voix basse combien cette rencontre lui avait fait du bien. Il avait souri. Il y a longtemps qu’ils se connaissaient mais c’était la première fois qu’ils parlaient ainsi. Quand sa femme était décédée, d’une vilaine maladie qui l’avait emportée en quelques mois, Frank avait été soutenu par la bande des amis, tous ses potes avec lesquels il travaillait et qu’il coachait pour leurs courses, et toutes leurs compagnes. Mais ils n’avaient jamais parlé vraiment avec Carine. Un sourire, une tape sur l’épaule. Tu accepterais qu’on se revoie, avait-il dit tandis qu’ils allaient se séparer. Carine avait aussitôt répondu « oui ». Il l’avait embrassée sur la joue. Ils s’étaient quittés sans se donner rendez-vous mais en sachant qu’ils se reverraient.

Les semaines avaient passé. Qui avait repris contact ? Ils ne le savaient pas. Ils s’étaient revus, toujours dans le même bistro, près du métro, et ils avaient poursuivi leur conversation, elle ne se lassant pas de parler du jeune homme qui vivait tellement dans son cœur, lui s’autorisant enfin à évoquer le souvenir de son épouse. Ils s’étaient revus de plus en plus, quasiment une fois par semaine. Elle aimait ces rencontres avec cet ami si chaleureux qui lui paraissait soudain si bon. Drôle de bonhomme, si à l‘écoute d’elle, si attentif à tout ce qu’elle lui racontait, car elle se livrait à lui et tous les mots qui encombraient sa gorge depuis tant d’années, elle n’hésitait pas à les déverser dans sa hotte de père noël. Oui, il était bon, avec ses rides et sa calvitie naissante, avec une tendresse dans les yeux quand il la regardait d’un regard serein, tranquille, dénué de toute ambiguïté. Il avait traversé à sa façon bien des épreuves, avait souffert, aimait écrire – et cela plaisait à Carine, elle qui lui envoyait de longs mails dans lesquels elle poursuivait les conversations du jour. Elle se disait que c’était une chance d’avoir rencontré cet ami, cet homme mûr qui, de la force de son âge, lui offrait l’armure de l’expérience. Chaque soir elle remerciait le jeune homme brun de l’avoir remise entre les mains de Frank. Elle aimait ses mains, fortes, sillonnées de rides, qui imposaient le calme et la paix Elle se sentait mieux quand elle le quittait, après leur repas. Elle s’était mise à lui parler de Xavier de façon plus intime, en hésitant, sans jamais dire de mal de lui. Il connaissait bien Xavier et il appréciait toutes ses qualités. Depuis le décès de sa compagne, Frank ne courait plus. Il suivait les performances de ses amis, débriefait régulièrement avec eux, leur donnait des conseils. Mais il ne les suivait plus dans leur longue randonnée ou dans ces courses de plusieurs jours que Xavier organisait. Frank entendait Carine. Il la comprenait quand elle lui confiait qu’elle faisait partie de la vie de Xavier, comme les enfants, l’appartement, les courses, les meubles, la télé. Xavier tenait à elle, lui disait qu’elle était « une bonne personne ». Que pouvait-elle lui reprocher ? Qu’aurait-elle osé lui demander ? Frank la gronda gentiment et lui conseilla de se montrer plus ferme. Sans doute avait-il raison. Mais elle n’avait pas encore assez de force pour le faire.
Même si, à son contact, elle sentait une étrange confiance l’envahir. Elle avait chassé ses larmes. Elle commençait à mûrir un projet professionnel nouveau, envisageait de passer un concours, d’entamer une nouvelle école pour compléter ses diplômes et obtenir une meilleure reconnaissance professionnelle et financière. Son regard sur sa vie changeait lentement grâce à ce personnage si gentil, au regard attachant, aux mains tranquilles, cet homme sain et doux dont la vie avait basculé avec le décès de sa femme. Ils parlaient ensemble de la vie, de la mort, de Dieu, de leur espérance. Ils ressentaient l’un et l’autre une force discrète mais irrésistible qui leur venait de ces êtres disparus mais si présents. Il s’était mis à se livrer davantage, raconter les récits qu’il écrivait, ses engagements en Indonésie. Elle avait été surprise de découvrir toutes ses activités. D’ordinaire, Xavier et Frank ne parlaient que course à pied, équipements, matériels, marathons. Elle était impressionnée par ses engagements, par son souci des autres, par la flamme qui le traversait parfois et brûlait en lui quand il évoquait ses projets. Un jour, il lui avait expliqué comment l’ONG à laquelle il participait allait apporter de l’eau à des milliers d’habitants. Il s’était levé, arpentait la pièce en parlant avec ses mains, soudain enflammé, et elle avait ressenti une immense émotion à l’entendre ainsi et une immense fierté à être entrée dans l’intimité de cet homme.

Le jour où il arriva défait à leur rencontre, elle fut surprise. Elle s’étonna de son silence mais n’osa rien dire. Puis soudain, il lui demanda s’il pouvait lui dire quelque chose de très personnel. Elle acquiesça, surprise, attentive, ravie au-dedans d’elle-même. Le week-end précédent, il avait crû que cette femme, qu’il voyait rarement mais à laquelle il tenait tant, depuis tant d’années, l’avait quitté, définitivement. Carine avait ouvert de grands yeux. Quelle femme ? Elle n’en revenait pas. Une femme qu’il connaissait depuis longtemps ? Bien avant la mort de Jacqueline ? Il avait donc eu deux femmes dans sa vie ! Il avait dit oui. Il avait eu 2 femmes dans sa vie, elle restait ébahie, sans voix. Frank, 2 femmes ! Il lui dit alors qu’il s’en voulait de lui avoir confié ce secret. Elle l’avait regardé avec tendresse en lui avouant que ce signe de confiance n’avait pas de prix pour elle, qu’elle ne le jugerait jamais, lui qui se refusait à juger les autres, et qu’elle était si heureuse de sa confiance, si heureuse.

Le soir, elle avait savouré ce secret. Elle avait pensé à Frank et à tous les potes, et à toutes ses amies. Pas un, pas une ne devait imaginer que Frank avait mené des années durant une double vie. Qui le savait ? Jacqueline était-elle au courant ? Comment faisait-il, lui qui savait se montrer si aimable et gentil avec Jacqueline ? Carine n’en revenait pas. Ils ne s’étaient pas rendu compte tout de suite que cette confidence avait changé leurs rapports. Car elle faisait de lui un homme charnel, un homme amoureux et secret, un homme séducteur. Cette découverte aurait pu la décevoir, elle l’avait troublée. Elle s’était mise à le voir autrement, d’autant que quelques temps après, sa main chaude s’était posée sur son bras et elle avait ressenti la présence physique de cet homme, pour la première fois.

Pour la première fois, elle avait regardé ses yeux pour lire au-dedans de lui, elle avait remarqué ses sourcils, elle avait senti sa force et elle s’était mise à guetter quand il poserait de nouveau sa large main sur sa main. Et cette seconde fois était venue, tranquillement, et la main de cet homme s’était attardée sur la sienne et pour la première fois elle avait ressenti que ce n’était plus la main d’un vieil ami mais la main d’un homme mûr aux yeux sauvages et aux lèvres fines, dont le regard la perçait jusque dans son intimité. Elle avait eu peur, s’était dit qu’elle perdait la tête, qu’il serait effrayé s’il connaissait ses pensées, qu’elle rêvait. Mais le soir, repensant à sa journée, elle se souvenait encore du poids et de la douce chaleur de cette main et elle avait ressenti un trouble indéfinissable mais nouveau. Un trouble terriblement agréable. Elle avait ressenti qu’elle vivait et que cette impression de légèreté lui faisait un bien fou.

Le lieu de leur rendez-vous a changé. Ils se retrouvent désormais dans un café, parlent moins du passé, davantage d’eux, des films qu’ils aiment voir, des livres qui leur plaisent, des expositions qu’ils aimeraient visiter ensemble. Elle a candidaté pour changer de job et ça a marché. Cet homme lui donne de la force. Cet homme lui donne de l’envie. Cet homme aussi lui fait peur parfois quand il évoque ses aventures ou les femmes qu’il a croisées dans sa vie, quelque chose de brûlant l’inquiète et l’attire car elle sent bien qu’il y a en lui du feu et de la glace, et sous son apparence bonhomme elle sait pertinemment qu’un lac de lave rougit et parfois explose. Elle le sait, cela l’effraie et elle n’a pourtant qu’une envie, soulever le couvercle raisonnable de cette vie bien réglée pour plonger les yeux dans les profondeurs torturées de cette âme si sensible.
Elle ne pensait plus qu’à ça, à ce jour où il s’approcherait d’elle et où, maladroitement, mais sans ambiguïté, avec douceur et force, il tendrait son visage vers le sien et où ses lèvres se poseraient sur les siennes, qu’elle ne refuserait pas, puisqu’elle n’attendait que ça même si elle rejetait l’idée de pouvoir envisager ce geste qu’elle désirait si ardemment. Il s’est approché d’elle, l’a saisie par la taille, a plongé les yeux dans les siens et leurs lèvres se sont accolées, doucement, tout doucement. Elle a vite bougé la tête, mais déjà il voulait de nouveau l’embrasser et elle s’est laissé faire, parce que c’était si doux, si bon, si réconfortant et qu’elle connaissait déjà dans la profondeur de son être le goût et la chaleur de ses lèvres.
Xavier n’en finit pas de courir. Quand se rendra-t-il compte qu’il court en vain ? Carine s’est endormie, elle rêve à ce jour où elle le rencontrera vraiment.