Des bandes de vie qui se (...)

20 ans d’une vie d’homme et de femme.


J’ai frappé à la porte de ma femme.

Je comprends que tu ne comprennes pas. J’accepte tes reproches. Je ne suis pas clair, mais ne prétends pas l’être. Je ne revendique aucune linéarité dans mon récit. Je reconnais que je ne suis pas très fiable, mais je ne vis pas dans un temps logique, rationnel, progressif. Je vis avec des bandes de temps qui se détachent, qui m’embrument le cerveau puis qui passent comme des nuages. Je vis dans les nuages, d’ailleurs mon ancien patron me l’avait dit : « Stéphane, vous rêvez, si vous ne vous reprenez pas, il vous arrivera des bricoles. » Il voulait dire des ennuis, des malheurs, mais il avait dit « bricoles ». Il s’est fait virer il y a quelques mois. Moi je suis encore là, comme un parasite accroché sur le dos de cette multinationale de l’assurance. J’ai réussi à me faire oublier. C’est un comble, ma plus grande réussite professionnelle aura été de disparaître. Je crois même que je n’apparais plus dans l’organigramme ni sur la liste des téléphones que la standardiste met régulièrement à jour à partir de la liste précédente.

Je suis donc passé voir ma femme, ma première femme, celle dont tu ne sais rien, celle dont je ne t’ai jamais parlé, celle dont j’ai eu plusieurs enfants. Ces enfants sont mariés et ont eux-mêmes des enfants, désormais. Sauf Marie, qui finit ses études en Australie et n’en a pas. Elle ignore que je la porte dans mon cœur comme un trésor et qu’elle est ma seule raison de vivre. Je ne sais pas pourquoi. C’est comme ça ; la vie ne vous donne pas ses raisons. Ça tend des fils invisibles au-dessus des continents. Ça compte les jours et les nuits. Ça tricote des soucis inutiles. Ça dessine des bateaux qui ne partent pas ou des avions qui ne décollent pas.

Je suis passé voir Laure. 20 ans que nous ne nous étions pas revus. Elle a vieilli. Enfin, nous avons vieilli. Elle a dû se dire : « Putain, mais qu’il a vieilli ! » Et c’est vrai, je t’épargnerai la description du vieux bonhomme que je suis devenu. Tu me connais, je suis là encore dans ce niveau moyen de médiocrité vers lequel l’humanité converge lentement. Ma bedaine déborde de mon pantalon qu’il faut toujours que je le tire vers le haut. Ma calvitie me laisse juste une bordée de cheveux grisonnant, même pas vraiment blancs. Des poches plissent mes yeux et des rides épaisses barrent mon front. Oui, j’ai vieilli. La voir, elle, avec ses cheveux gris et son teint gris, et ses yeux gris et ses habits gris, à moins que ce ne fut le ciel qui, ce jour-là, avait décidé de lessiver mon regard, oui, de la voir, j’ai ressenti toute l’injustice du monde. Je vais te faire un aveu, un aveu qui me coûte. Quand je l’ai vue ainsi, je me suis dit, Pauline, que dans 15 ans tu aurais le même hâle gris et terne. Ça m’a fait tellement de peine que j’ai fermé les yeux pour ne pas t’imaginer.

Laure a été surprise. Surprise, car je ne crois pas qu’elle fut ravie. Je sortais de l’oubli, je faisais revenir un passé effacé, je rappelais l’aigreur des mauvais choix. Je me suis présenté à l’interphone, elle m’a ouvert. J’avais fait cette démarche pensant qu’elle ne m’ouvrirait pas, mais elle a ouvert, je suis monté. Elle m’attendait au seuil de son logement. « J’ai besoin de voir les photos des enfants », lui ai-je dit. Elle devait s’attendre à tout mais pas à ça. Les enfants, c’est notre œuvre commune, c’est bien la seule chose dont nous portons ensemble la responsabilité, malgré les années. Les enfants, nous les avons éduqués ensemble, élevés ensemble, chacun bien sûr à sa façon, mais tout de même. Je ne sais pas pourquoi j’avais besoin de voir les photos des enfants. Ce besoin s’était imposé à moi comme une évidence durant les dernières semaines. Elle était seule ce soir-là. Nous nous sommes assis sur la banquette et nous avons sorti les vieux albums. Cela faisait 20 ans que je ne les avais pas feuilletés, elle non plus n’avait pas dû les regarder récemment. Comme c’est une femme organisée, nous avons commencé par le premier. On y voyait des photos de nos parents, de nous enfants, puis adolescents, puis du temps de notre rencontre. Les autres albums sont consacrés à la vie qui cheminait, ponctuée par les naissances de nos enfants. Au fil des années, on voit apparaître des neveux et des nièces, des visages changent, d’autres disparaissent. Elle n’a pas continué les albums après notre séparation, de sorte que nous sommes toujours ensemble à la fin des 8 albums, comme une famille décimée par un accident de la route, la famille au grand complet qui fixe une dernière fois l’œil de la caméra. Elle semble figée dans une pause un peu statique, les quatre enfants autour des deux parents. Tout le monde à l’air heureux, il fait beau, ce sont les vacances.
Quelques semaines plus tard, notre famille partait en lambeaux, mais ça n’apparaît pas dans les albums. Dans les albums, nous sommes encore relativement jeunes. Et soudain, en regardant ces photos, j’ai compris, oui vraiment compris, que j’avais vieilli et que toute ma relation avec toi n’était qu’un fil tendu vers une jeunesse impossible à rattraper. J’ai pris dans mes mains les mains de ma première femme, elle n’a pas refusé, elle qui refusait toujours mes rares gestes un peu audacieux.

Nous avions regardé ces photos sans faire de commentaire, en silence, parfois en laissant échapper un rire, parfois une exclamation. Il y avait dans ce parcours de notre vie commune comme une sorte de résignation joyeuse, oui, c’était 20 ans de notre vie. C’était ça, 20 ans de la vie d’une femme et d’un homme qui avaient cru s’aimer, allons, qui s’étaient aimés, qui avaient juré qu’ils s’aimeraient la vie entière, qui y avaient cru ; puis que la vie, avec son œil de camarde, avait séparés. Beaucoup de temps était passé et avait recouvert les blessures. Il restait ces enfants qui avaient chacun leur propre vie. Il restait nos mains sillonnées de rides et ce silence, qui, peu à peu, a rempli la pièce.