Peu de choses ont été dites

Des passés composés.


Mes grand- mères s’appelaient Clotilde et Marguerite. Clotilde a élevé 6 enfants (3 garçons et 3 filles) dont mon père était l’aîné. La (petite) maison familiale se situait sur les bords de Loire, en hauteur, plantée à l’extrémité d’un jardin tout en longueur que mon grand- père entretenait soigneusement. Au premier plan, des fleurs, car ma grand-mère les aimait beaucoup, des carrés de légumes bien alignés pour nourrir la famille, puis quelques rangs de vignes qui allaient jusqu’au fond du jardin. Entre les rangées des pieds de vigne, des pêchers. J’ai toujours aimé les pêches de vigne. Il y avait aussi un puits et un très grand noyer. Et le fond du jardin s’arrêtait là où un pré commençait. Dans ce pré, un âne paisible, j’allais souvent le voir.

La vie n’était pas très facile économiquement parlant. Je n’ai cependant aucun souvenir de ma grand-mère se plaignant de quoi que ce soit. Ses journées étaient entièrement dédiées à ses enfants, ses petits- enfants et à l’entretien de sa maison. Un jour par semaine, toujours le même, une personne venait l’aider pour les lessives, le repassage et le raccommodage du linge. Une vieille dame, toute menue, aux cheveux blancs.
Ma grand-mère nous accueillait pendant les vacances, ma sœur aînée et moi, et mes 2 cousins (nous avions le même âge). Le jardin était notre terrain d’exploration. Nous partions à la chasse aux fraises et aux tomates. Les journées étaient rythmées par le goûter qui avait invariablement lieu à 16 heures. Ma grand-mère préparait des petites galettes à la crème de lait dont l’odeur pendant la cuisson nous chatouillait furieusement les narines. Pour rien au monde nous n’aurions manqué ce goûter.
La maison était le lieu des adultes : les 2 plus jeunes sœurs de mon père y étaient présentes et il y avait pas mal de va et vient, de visites. Le jardin était l’espace de jeux des enfants : on pouvait y courir autant qu’on voulait. Il avait en outre une particularité : il n’était pas très loin du lieu de repos pendant l’hiver d’un cirque. Pendant l’hiver, le cirque interrompait ses tournées et les animaux restaient à l’abri du mauvais temps. Et il faut imaginer, pour les gamins que nous étions à l’époque, l’effet que nous faisaient les rugissements des lions, que nous pouvions entendre quelquefois quand nous étions dans le jardin. L’aventure était au bout des carrés de salades !

De jolis souvenirs trop tôt interrompus. Ma grand- mère Clotilde est morte lorsque j’avais 6 ans. Je suis allée l’embrasser à l’hôpital, elle pleurait et je ne comprenais rien, sinon son immense chagrin pour nous, enfants et petits -enfants. Il n’y eut plus de vacances à la campagne dans ce jardin. Mon grand- père qui parlait peu mais travaillait beaucoup, ne parla pratiquement plus.

Marguerite, née en Anjou, était fille unique et pupille de la nation. Son père revint en effet très mal en point de la guerre de 14 et mourut des suites de cette guerre. Sa mère refit rapidement sa vie, comme on disait alors à l’époque. L’ambiance devint rapidement insupportable pour Marguerite qui décida de partir pour Paris et s’y installa.
La génération des femmes alors avait comme option, selon la classe sociale d’origine, soit de faire un mariage bourgeois, soit de devenir couturière ou bien sténo dactylo. En tout cas, c’est ce que Marguerite m’a toujours dit.
En tant que pupille de guerre, sa scolarité était prise en charge et donc Marguerite suivit des cours, notamment en anglais, car son père même très malade pensait que l’éducation des filles, et en particulier de la sienne, était très importante. Il le lui avait recommandé. C’était assez original à l’époque. Mais cette chère grand-mère tomba amoureuse de celui qui allait devenir mon grand- père. Et donc Marguerite sécha les cours d’anglais, ce qui ne l’empêcha pas de trouver un travail que l’on qualifierait d’assistante aujourd’hui : prendre du courrier en notes, puis le retranscrire. Je crois qu’elle a aimé ce métier car il lui a permis de rencontrer beaucoup de personnes issues de milieux très différents (presse, haute couture, artistes, etc.), bien loin de sa ville natale et de propre mère, qui avait mieux à faire que de s’occuper de sa fille. Marguerite travaillait très sérieusement. Puis elle « tomba » enceinte. Elle fit une lettre à sa mère pour le lui dire. Sa mère vint la voir, lui « colla une gifle » et lui fit signer une décharge sur sa part d’héritage en guise de cadeau. Ma grand-mère me l’a souvent raconté. En effet, Marguerite n’était pas encore mariée. C’était avant la guerre de 1939-1945. Ma grand-mère mit sa fille en nourrice à la campagne : il ne lui était pas possible de faire autrement à cette époque-là.
Quand la deuxième guerre éclata, ma grand-mère fuira Paris comme tant d’autres, et se réfugia à la campagne chez cette même nourrice. Elle fut séparée de mon grand- père, le grand amour de sa vie, qui connut les camps de concentration en tant qu’étranger. Il en revint mais pas tout à fait le même.

Cette période laissa des traces dans l’histoire familiale. Peu de choses ont été dites. Ma grand-mère ne consentit à en parler que fort âgée et à mots comptés. Ma mère, sa fille unique elle aussi, avait souvent des grandes périodes de tristesse, difficile à comprendre pour moi la 2ème fille d’une fratrie de 3.
Ma grand-mère défendait avec conviction le droit des votes pour les femmes et le droit à la contraception. Elle me disait souvent que les filles de ma génération avaient de la chance car nous avions le choix. Et moi, j’adorais cette grand-mère toujours si élégante, bavarde (elle avait un avis sur tout), pleine d’énergie…Son rôle a longtemps été de s’occuper de ses petites filles le jeudi pour soulager un peu ma mère. Elle nous emmenait au cinéma voir les dessins animés de Walt Disney, ou faire du patin à roulettes aux Buttes Chaumont ou se promener au jardin des Tuileries. On allait aussi quelquefois à Trouville.
Puis bien sûr, Marguerite continua à prendre de l’âge et devint moins énergique. Les rôles s’inversèrent. C’est moi qui emmenait ma grand-mère se promener mais attention, c’est elle qui décidait de la promenade. Marguerite, qui n’a jamais été très grande, se tassait un peu et pesait un peu plus lourd à mon bras. Nous avions toujours de grandes conversations téléphoniques chaque dimanche et elle venait faire des petits séjours chez moi : c’était l’occasion pour elle de me raconter ses souvenirs. Car en effet, c’est plutôt sur le tard qu’elle parla beaucoup de sa propre enfance. Puis elle fit quelques chutes et son médecin s’inquiéta de la voir vivre seule. Ma sœur ainée lui proposa alors de venir vivre chez elle. Elle y resta 2 ans puis fatiguée de vivre, renonça. Le plus dur pour moi fut l’interruption de toutes relations avec ma grand-mère lorsqu’elle déménagea chez ma sœur : ni communication téléphonique, ni visite. Ma sœur installa un mur étanche dans nos relations.

10 ans plus tard, lors du décès de mon père, je découvris que cette étanchéité avait permis à ma sœur aînée de disposer d’une grande partie de l’héritage de ma grand-mère en sa faveur. Je suis heureuse que ma grand-mère Clotilde m’ait légué le goût des choses simples et authentiques et que ma grand-mère Marguerite celui de la liberté et l’indépendance d’esprit.